Le sionisme se distingue des entreprises coloniales de l’époque au moins en ceci que ses partisans ont été les seuls à concevoir le territoire à coloniser comme leur patrie ancestrale et leur pays d’origine.

Si l’on peut affirmer que la colonisation est en général un mouvement centrifuge de dissémination ou d’expansion à partir d’une métropole, le cas particulier du sionisme va à l’encontre de cette règle.

En l’absence de métropole, la colonisation juive telle que la conçoivent les sionistes est clairement centripète, jusque dans les détails du discours sur l’impératif de rassemblement et de concentration des migrants juifs dans un « foyer national » en Palestine3.

En dépit de cette différence majeure et du rapport singulier qu’entretient le sionisme avec l’impérialisme contemporain, il existe des similitudes méthodologiques frappantes entre les projets de colonisation des sionistes allemands et ceux élaborés par les autres colonisateurs de l’« ère des empires »4.

Qu’il s’agisse de statistique, de démographie, d’agronomie, de géographie commerciale, de réflexion sur l’habitat ou encore des infrastructures de transport et de leur rôle dans la mise en valeur économique du pays, les points de contact sont nombreux.

Au tournant du XXe siècle, les sionistes allemands se mouvaient au sein d’un réseau intellectuel transnational dépassant largement le cadre de l’Organisation sioniste mondiale fondée lors du congrès de 1897, et entendaient tirer les enseignements des expériences de colonisation faites dans le monde entier, conçu comme interconnecté, grâce à une minutieuse activité de « veille méthodologique » :

« Il serait bon de souligner une nouvelle fois ici que nous ne devons pas limiter notre attention aux pays représentant pour nous d’éventuels territoires de colonisation, mais accorder un intérêt tout aussi grand à des pays fort lointains ; ces pays ne nous concernent pas en soi, mais les expériences réalisées là-bas en ce qui concerne l’industrie et l’agriculture pourraient s’appliquer à la Palestine et à ses pays limitrophes.

C’est ni plus ni moins que le monde entier qui nous intéresse de ce point de vue. Il est aujourd’hui devenu impossible d’examiner un pays en l’isolant et en le coupant de son contexte régional »5.

Cependant, c’est le modèle du colonialisme allemand qui exerce la plus forte influence sur leur manière de concevoir la colonisation juive en Palestine.

Outre des raisons patriotiques assez évidentes et bien documentées6, cet état de fait s’explique aussi par le changement de paradigme qu’a subi le monde universitaire allemand. La montée en puissance et la valorisation des écoles polytechniques (Technische Hochschulen) en sont la manifestation la plus éloquente.

Autour de 1900, l’Allemagne est globalement regardée et enviée comme un exemple à suivre en matière de formation et de recherche appliquée.

Pour un certain nombre de sionistes ayant reçu leur formation dans les établissements d’enseignement supérieur de l’Empire allemand, la Palestine est devenue la surface de projection d’un discours extrêmement optimiste du point de vue économique et social, fortement marqué par l’expérience de l’ascension rapide de l’Allemagne au rang de grande puissance industrielle au cours des dernières décennies du XIXe siècle.

En témoigne l’allusion ponctuelle à la volonté de créer dans le cadre de la colonisation juive un label industriel « Made in Palestine » sur le modèle du « Made in Germany » :

« Les capacités économiques innées de notre peuple nous permettront d’ouvrir un marché mondial au “Made in Palestine” et de lui créer une renommée mondiale, de conquérir l’Orient mahométan pour en faire notre domaine économique et culturel exclusif, d’utiliser la nouvelle prospérité pour développer les arts et les sciences, la technique et la vie économique jusqu’au niveau le plus élevé et de devenir ainsi un modèle pour d’autres peuples »7.

Les expériences coloniales des autres puissances tiennent une place importante dans leur vision des choses, mais elles restent cependant moins déterminantes, nous allons le voir, que les entreprises allemandes outre-mer ou la « colonisation intérieure » en Prusse.

Dans les années 1890, la « colonisation intérieure » dans les provinces prussiennes à l’est de l’Elbe est un sujet de débat public en Allemagne. Scientifiques, essayistes et experts en politique sociale – le plus célèbre d’entre eux étant Max Weber (1864-1920)8 – se sont intéressés à l’évolution de la situation dans ces régions.

Parmi les sionistes allemands, Arthur Ruppin (1876-1943), Felix Theilhaber (1884-1956) et Otto Warburg (1859-1938) ont explicitement formulé l’opinion que la colonisation juive en Palestine devrait s’inspirer des méthodes mises en œuvre depuis 1886 par la Commission royale prussienne de colonisation (Königlich-Preußische Ansiedlungskommission).

En effet, il s’agissait dans les deux cas d’organiser la colonisation, et plus spécifiquement le peuplement, de territoires où la situation démographique était très défavorable aux colonisateurs.

Dans la langue de l’époque, l’enjeu était pour eux, dans un cas comme dans l’autre, de « renforcer l’élément » allemand ou juif par rapport, respectivement, à la population polonaise ou arabe.

Les sionistes aussi s’intéressent de près à la question.

En 1911, la revue sioniste Palästina publie un compte rendu du travail de l’économiste Max Sering (1857-1939) sur la « colonisation intérieure » dans l’est de l’Allemagne, la répartition de la grande propriété foncière et l’exode rural9. Sering fait d’ailleurs partie un an plus tard, en 1912, des fondateurs de la Société pour la promotion de la colonisation intérieure (Gesellschaft zur Förderung der inneren Kolonisation).

La convergence entre les opinions de Sering, un économiste réputé au service du gouvernement prussien, et les thèses de Franz Oppenheimer (1864-1943), reconnu comme expert en réforme sociale au sein du mouvement sioniste, y est mise en avant10.

L’historiographie qui s’est penchée, à partir des années 1980, sur les rapports entre « colonisation intérieure » en Prusse et colonisation juive en Palestine en est cependant restée à une approche largement biographique, se focalisant sur la vie et l’œuvre de certaines personnalités sionistes, notamment Arthur Ruppin, qui dirigea à partir de 1908 le Bureau palestinien (Palästina-Amt) de l’Organisation sioniste à Jaffa et supervisa sur place les acquisitions foncières11. Ruppin lui-même a composé rétrospectivement un recueil de ses textes sur la « construction » (Aufbau) du peuplement juif en Palestine, qui a contribué à forger son image d’homme de terrain et de maître d’œuvre coordonnant sur place la colonisation juive12.

Par-delà le cas particulier de la « colonisation intérieure », la Prusse et la province de Posnanie servent régulièrement de points de repère méthodologiques dans le discours sioniste sur la Palestine.

Par exemple, la carte murale en langue hébraïque de la Palestine, sur laquelle a travaillé la Commission pour l’exploration de la Palestine dirigée par Otto Warburg, a pris pour modèle une carte de la région réalisée par le célèbre géographe berlinois Heinrich Kiepert (1818-1899)13.

Cet argument peut paraître anecdotique, mais l’importance de la géographie prussienne pour les concepteurs de la colonisation juive en Palestine ne s’arrête pas là.

Véritablement obnubilés par l’objectif d’accroissement de la densité de population (juive) en Palestine, les sionistes allemands posent une sorte d’équation dans laquelle le développement d’un pays et son degré de « civilisation » sont fonction de sa proximité, de son analogie avec le modèle allemand ou prussien.

Par exemple, la densité de population moyenne dans l’Empire allemand au tournant du XXe siècle est légèrement supérieure à 100 habitants par kilomètre carré14, et cette donnée statistique sert à la fois d’étalon et d’horizon pour évaluer la capacité d’absorption démographique de la Palestine15.

Plus spécifiquement, la Palestine est parfois comparée à la province prussienne de Posnanie en raison d’une superficie presque identique : 29 000 km2 environ. Atteindre les 69 hab / km2 de la Posnanie (1 986 329 habitants sur 28 970 km2 en 1900), province rurale et relativement peu développée de l’Empire allemand, est ainsi envisagé comme objectif intermédiaire par Otto Warburg16.

On voit bien ici que, dans le discours des sionistes allemands, la comparaison entre expérience allemande (ou prussienne) et expérience palestinienne se fonde à la fois sur la similitude des situations en termes de colonisation, mais aussi, de manière plus surprenante, sur la simple analogie des ordres de grandeur.

Les données objectives, chiffrées, sont alors investies d’une signification qui justifie l’entreprise de colonisation, ses méthodes et sa finalité.

Les activités des « Templiers » ont été une autre source allemande d’inspiration pour la conception des projets de colonisation juive en Palestine.

Les « Templiers » en question ne sont pas les fameux chevaliers du Temple, mais les membres d’une secte piétiste et millénariste fondée dans le Wurtemberg au milieu du XIXe siècle pour ensuite établir, à partir de 1868, des colonies « au pays du Christ »17.

Ces colons étaient perçus par les contemporains comme des acteurs non négligeables dans le jeu des intérêts allemands au Levant.

Placés sous juridiction consulaire comme tous les ressortissants des puissances européennes, ils recevaient des subsides d’Allemagne et, de façon emblématique, l’une de leurs colonies fut baptisée Wilhelma.

Quant aux sionistes allemands, ils observaient attentivement à la fois les rapports des « Templiers » aux autorités consulaires allemandes, mais aussi et surtout le bilan économique de leurs colonies.

Les performances de celles-ci pouvaient certes servir d’exemple, de façon ponctuelle, mais l’objectif sioniste d’une Palestine peuplée et « civilisée » par les Juifs restait sans commune mesure avec les succès d’une poignée de colons convaincus de préparer la parousie.

Une autre présence allemande au Levant, plus épisodique que l’implantation des « Templiers », mais au moins aussi importante pour les sionistes allemands, est liée aux voyages d’étude : l’exploration de la Palestine et la préparation de la colonisation juive ont vu la participation de savants et d’experts allemands non-sionistes, voire non-juifs.

Je me contenterai ici de citer le cas du géologue Max Blanckenhorn (1861-1947) qui, accompagné de l’agronome sioniste d’origine roumaine Aaron Aaronsohn (1876-1919), conduisit de janvier à avril 1904 une expédition de recherche dans la région levantine18.

Les rapports en ont été à la fois publiés dans la Zeitschrift des Deutschen Palästina-Vereins et remis à la banque sioniste Jewish Colonial Trust, organisme financeur de la mission19, Blanckenhorn étant parallèlement stipendié par l’Académie royale prussienne des sciences20.

Il supervisa également l’exploitation des relevés effectués en Palestine dans les stations météorologiques installées vers 1880 par le géographe et explorateur Otto Kersten (1839-1900)21.

L’année suivante, en 1905, il fit aussi partie des spécialistes invités à donner une conférence dans le cadre du cycle Köthener Kurse für koloniale Technik, organisé entre les semestres d’hiver et d’été à l’école polytechnique de Köthen, près de Halle, à l’initiative de la Commission pour l’exploration de la Palestine, organe de l’Organisation sioniste mondiale, dans le but de diffuser auprès des étudiants intéressés la « connaissance de la Palestine » (Palästinakenntnisse)22, mais aussi la « science de la colonisation » (Kolonisationswissenschaften) en général, l’accent étant mis sur les expériences coloniales allemandes : « Les conférences devraient inclure les nombreuses questions ayant trait à la technique et au travail de colonisation en général, tout en prenant en considération les particularités des possessions allemandes outre-mer et des colonies palestiniennes »23.

De fait, la série de conférences, suivie par 200 inscrits, comprend à la fois des sujets coloniaux généraux abordés dans une perspective allemande (« Geschichte der deutschen Seemachts- und Kolonialbestrebungen seit dem 16. Jahrhundert », par exemple) et aussi des questions beaucoup plus techniques (« Ausnützung der Wasserkraft für maschinelle Betriebe ») ou spécifiquement liées à la Palestine (« Krankheiten des Vorderen Orients, besonders Palästinas »).

La vulgarisation et la diffusion de connaissances scientifiques sur la Palestine faisaient partie des objectifs officiels de l’Organisation sioniste.

Cette tâche était prise en charge par des publications rédigées en allemand et distribuées prioritairement en Allemagne : les revues Palästina (1902-1903, 1907-1912 puis 1928-1938) et Altneuland (1904-1906), par exemple, mais aussi le Palästina-Handbuch composé par Davis Trietsch (1870-1935) sur le modèle des célèbres guides allemands Baedeker, dont cinq éditions paraissent entre 1907 et 1922 -24.

Cette forme de propagande pour les activités sionistes en Palestine était prioritairement destinée à un public allemand ou du moins germanophone.

Même si les sionistes allemands ont surtout étudié les colonies dites « de peuplement », car c’était une entreprise de ce type qu’ils entendaient mener à bien, l’exploitation économique n’en est pas moins une préoccupation majeure pour eux, justement parce qu’ils la considèrent comme la condition nécessaire d’un peuplement juif pérenne en Palestine.  C’est dans ce cadre qu’ils s’intéressent aux colonies et protectorats de l’Empire allemand.

Le règlement foncier et fiscal (Land- und Steuerordnung) rédigé par le commissaire Wilhelm Schrameier (1859-1926), instauré en 1898 dans le protectorat de Kiautschou sous l’autorité de la Marine impériale allemande, est ainsi analysé et présenté explicitement comme un exemple à suivre par les sionistes pour la colonisation en Palestine25.

Dans le cadre des débats allemands contemporains sur le colonialisme, le protectorat allemand en Chine a été opposé de façon polémique à la colonie du Cameroun où, depuis 1884, les autorités avaient encouragé la privatisation de la propriété foncière, entraînant une intense activité de spéculation. Kiautschou incarne l’option contraire et fait figure aux yeux de certains réformateurs sociaux de « colonie modèle » (Musterkolonie)26 : les autorités y ont un droit de préemption sur l’ensemble des biens fonciers et prélèvent une taxe sur la plus-value lors des transactions entre particuliers, afin que les profits générés grâce à l’action colonisatrice de l’État allemand ne soient pas accaparés par des spéculateurs.

Ce modèle est évoqué dans le cadre des Köthener Kurse für koloniale Technik au printemps 1905 :

« Le célèbre réformateur Damaschke, de Berlin, a fait une conférence de trois heures sur “la Bodenreform et la politique coloniale”. Il a développé les grandes théories de la Bodenreform en citant avec astuce quelques affaires instructives, causées par la spéculation foncière et par l’escroquerie des imposteurs au cours de ces dernières années.

Le conférencier a montré les succès des aspirations réformistes sur le continent ; de nombreuses communes essaient de mettre un terme à la spéculation foncière par des achats à grande échelle et par l’introduction d’un impôt basé sur la valeur vénale ainsi que par un impôt sur la plus-value.

La poursuite de tels objectifs est selon lui particulièrement gratifiante dans les nouvelles colonies, où la terre ne coûte rien ou peu à l’État ; cet aspect a depuis longtemps été pris en considération dans nos achats fonciers en Palestine.

L’orateur a fait l’éloge de la politique de réforme foncière du Reich à Kiaoutschou ; à l’inverse, il a condamné les ventes massives de terrains aux grandes sociétés foncières, menées au détriment d’un développement sain des colonies ; cette politique, qui jouit d’une grande popularité dans les colonies allemandes en Afrique, s’apparente selon lui à une mise à profit de l’augmentation de la valeur foncière au service du grand capital »27.

Une quinzaine d’années plus tard, en 1919, Selig Eugen Soskin (1873-1959) formule le vœu que les Britanniques, nouveaux maîtres de la Palestine en tant que vainqueurs et occupants, soient assez sages pour y suivre, avec la coopération des sionistes, la voie tracée en Chine par les Allemands.

Ses espoirs se fondent alors sur les sympathies réformatrices présumées du Premier ministre David Lloyd George (1863-1945):

« En raison de l’ancrage profond de la notion de propriété, les peuples cultivés de longue date ne peuvent pas toujours, comme le souhaitent les grands esprits clairvoyants, mettre les idées visionnaires en application chez eux ; ils essaient en revanche de les appliquer à des contextes nouveaux, quand l’occasion de mettre en valeur des terres vierges se présente à eux. Pourquoi l’Angleterre ne tenterait-elle pas en Palestine, au nom de la Société des Nations, ce que l’Allemagne a réalisé avec succès à Kiautschou ? »28

Outre des cas particuliers de réussite ou de « bonnes pratiques » dont les sionistes allemands entendent s’inspirer29, c’est aussi au niveau institutionnel que la colonisation allemande fait office de modèle.

De la même manière que la Société coloniale allemande (Deutsche Kolonialgesellschaft) fait du lobbying auprès des décideurs et du public allemands, la Commission pour l’exploration de la Palestine est censée fournir à l’Organisation sioniste des documents et des arguments pour l’aider dans son programme de « conquête des communautés » juives (Eroberung der Gemeinden). Ce ne sont alors pas tant les colonies allemandes elles-mêmes – excepté Kiautschou – que les méthodes et l’organisation de la colonisation allemande qui sont prises en exemple.

Non seulement les sionistes ont cherché à s’appuyer sur des expériences coloniales, mais ils se sont également efforcés de souligner les points de convergence entre les buts poursuivis par l’Organisation sioniste et les intérêts allemands dans l’Empire ottoman.

On en observe les manifestations non seulement dans un certain mimétisme institutionnel et méthodologique, mais aussi dans la trajectoire personnelle d’un dirigeant sioniste tel qu’Otto Warburg.

Bien conscients qu’ils ne disposaient que de moyens limités, les sionistes allemands ont constamment essayé de placer leurs propres projets dans le contexte d’autres entreprises de plus grande ampleur.

Ce sont alors de préférence les expériences allemandes qui sont choisies.

Quand il s’agit de faire voir au public le bien-fondé des ambitions sionistes, elles sont présentées comme conformes aux intérêts allemands ou comparées aux performances des colonies allemandes, probablement les plus familières au public germanophone visé, dont l’imaginaire et la « culture visuelle » sont alors nourris de références allemandes30.

Ainsi Otto Warburg, qui incarne plus que tout autre cette convergence, indique-t-il en 1904 que le volume des exportations de la Palestine est, dès avant le début d’une colonisation juive d’envergure, plus important que celui des deux colonies allemandes les plus riches, à savoir l’Afrique orientale allemande et le Cameroun31.

Otto Warburg

La richesse de la Palestine est donc exprimée relativement à celle des colonies de l’Empire allemand.

Dans ce contexte, le chemin de fer de Constantinople à Bagdad, le célèbre Bagdadbahn, incarne la tentative allemande de se tailler une sphère d’influence en Orient en reliant son hinterland en Europe orientale au golfe Persique.

L’empereur Guillaume II (1859-1941), qui entreprend en 1898 un voyage en Palestine, et l’ambassadeur allemand à Constantinople Adolf Marschall von Bieberstein (1842-1912) soutiennent pleinement l’implication des intérêts économiques allemands dans ce projet.
Guillaume II

Biologiste et botaniste de formation, Otto Warburg entreprend dans les années 1880 des voyages d’étude en Asie méridionale et dans l’archipel malais, puis enseigne à partir de 1891 la botanique tropicale au sein de l’Orientalisches Seminar de l’université de Berlin. En 1896, il fonde avec Karl Supf (1855-1915) le Kolonial-wirtschaftliches Komitee, sorte de commission économique de la Société coloniale allemande.

Il a d’abord propagé ses idées en faveur de la culture à grande échelle de « plantes utiles », comme le cotonnier, l’hévéa ou la canne à sucre37, dans les cercles coloniaux berlinois, avant de les mettre en pratique en Afrique et de les apporter avec lui lors de son adhésion au sionisme38.

De toutes les personnalités sionistes, Warburg est la seule à qui un article soit consacré dans le Deutsches Kolonial-Lexikon édité en 1920 par Heinrich Schnee (1871-1949), ancien gouverneur de la colonie d’Afrique orientale allemande39.

Warburg avait rejoint le sionisme sous la pression amicale de son beau-père Gustav Gabriel Cohen (1830-1906)40, qui l’avait présenté personnellement à Theodor Herzl (1860-1904) dès 1898.

Cohen, hommes d’affaires à Hambourg, avait alors vu en son gendre, qui était issu d’une famille aisée41 et disposait de bonnes relations dans les milieux coloniaux allemands, un enrichissement certain pour le projet sioniste.

À partir de 1903, Warburg a dirigé la Commission pour l’exploration de la Palestine instaurée la même année par le VIe Congrès sioniste42. Après avoir exercé diverses fonctions de direction dans les institutions sionistes, il accède en 1911 à la présidence de l’Organisation sioniste, succédant ainsi à David Wolffsohn (1856-1914).

En matière de convergence d’intérêts, Warburg est allé jusqu’à proposer un projet de colonisation juive fondé sur la culture du coton dans les territoires traversés par le Bagdadbahn, dans lequel devaient se rejoindre les intérêts de la haute finance allemande, de l’industrie du coton (la Deutsch-Levantinische Baumwoll-Gesellschaft, fondée en 1904 à Dresde comme une émanation de la Bagdadbahn-Gesellschaft), de l’Empire ottoman lourdement endetté, et enfin des sionistes, auxquels il présentait là une opportunité d’établir des colons juifs dans une activité agricole conforme à l’idéal de « productivisation » des Juifs43.

Pour défendre ce plan non consensuel au sein du sionisme, car il s’agissait du nord de la Syrie et de la Mésopotamie, et non de la Palestine, Warburg insistait sur le fait que la colonisation de ces territoires relativement déserts servirait les intérêts allemands : le peuplement juif de ces régions transformerait les investissements dans l’infrastructure de transport en une meilleure affaire du point de vue financier.

Les autorités seraient en conséquence plus enclines à protéger, voire à favoriser cette colonisation juive. La revue sioniste Altneuland, éditée notamment par Warburg, publie aussi des extraits de rapports du consul allemand à Bagdad, abondant dans le même sens44.


Depuis le milieu du XIXe siècle, des voix isolées s’étaient élevées au sein du mouvement colonial allemand pour réclamer une politique coloniale « continentale », dirigée vers le sud-est européen et les territoires ottomans45.

Or, une telle orientation serait allée à l’encontre d’un principe majeur de la politique étrangère allemande : le caractère intangible des frontières de l’Empire ottoman, partenaire stratégique privilégié de l’Empire allemand.

Le sultan Abdülhamid II (1842-1918), qui avait déjà perdu le contrôle de Chypre (1878) et de l’Égypte (1882) au profit des Britanniques, était hostile à l’idée de toute colonisation européenne en Anatolie ou en Syrie.

Aussi, quand Warburg reprend l’idée de la colonisation le long du Bagdadbahn, déjà proposée auparavant dans les cercles coloniaux allemands46, il argumente en termes de « pénétration pacifique », d’impérialisme masqué, indirect, et présente les éventuels colons juifs comme les instruments des intérêts allemands.

D’une part, en tant que population germanophone – ou au moins yiddishophone –, ils seraient en mesure de contribuer à renforcer la « germanité » (Deutschtum) et à consolider l’influence allemande en Orient ; d’autre part, en raison de leur origine « orientale », ils seraient plus aptes à l’installation et au travail sous les climats chauds. Warburg combine ici des arguments culturels et ethniques afin de présenter les Juifs comme de possibles agents auxiliaires de la géopolitique allemande47.

Pour convaincre les sceptiques, comme Ernst von Düring (1858-1944), ancien professeur de médecine à Constantinople chargé de la réorganisation du service de santé des armées ottomanes, que son projet est réaliste, Warburg demande au Kolonial-wirtschaftliches Komitee d’envoyer un expert en Orient afin qu’il en évalue sur place la faisabilité. Warburg se sert aussi de la bibliographie allemande sur le Bagdadbahn et son rôle dans le développement de l’Orient.

Le géographe et orientaliste Hugo Grothe (1869-1954)48, qui dirige en 1905 une expédition allemande en Mésopotamie, ainsi que l’essayiste Paul Rohrbach (1869-1956)49, qui est à cette époque fonctionnaire colonial en Afrique allemande du Sud-Ouest (1903-1906) après avoir beaucoup voyagé en Orient, sont, entre autres, invoqués à l’appui de son projet.

Pour défendre son plan de colonisation juive le long du tracé du Bagdadbahn, le sioniste Warburg le met au service de l’expansion coloniale allemande.

Conclusion

La Palestine des sionistes allemands ne peut être considérée comme l’espace d’une expérience coloniale allemande qu’à certaines conditions.

Il faut bien rappeler que, malgré ses ambitions économiques et stratégiques en Orient, l’Empire allemand n’y a jamais tenté la moindre colonisation, ni au sens d’une occupation en vue de l’exploitation, ni au sens du peuplement massif.

Cependant, les sionistes qui conçoivent la colonisation juive sont aussi des patriotes allemands. Au-delà de cette loyauté, leur formation et leur carrière professionnelle les poussent, en matière de colonisation, à regarder la façon de faire des Allemands comme la plus apte à être transposée dans le travail des colons juifs.

Nous avons pu voir que cette conduite se reflète tant au niveau de l’organisation institutionnelle, de certains parcours individuels, que plus généralement dans des prises de position sur les méthodes de colonisation.

En somme, on peut affirmer que la Palestine des sionistes allemands a été l’espace d’une expérience coloniale dans laquelle la référence allemande a tenu une place cruciale.


Cette référence allemande se manifeste dans le discours des sionistes allemands sous différentes formes. Quand ils établissent un parallèle entre leur propre entreprise et la « colonisation intérieure » à l’est de la Prusse, ils mettent en relation non seulement les buts visés (la « germanisation » ou la « judaïsation » du territoire), mais aussi les méthodes appliquées et, de façon plus inattendue, les territoires eux-mêmes, envisagés sous l’aspect de leurs caractéristiques objectives, telles que la superficie ou la densité de population.

Une autre forme de référence allemande est le suivi attentif de l’évolution des quelques colonies de « Templiers » allemands en Palestine.

Elle est sans doute moins importante cependant que le recours à la science allemande et à ses experts pour améliorer la connaissance du pays à coloniser. Certains sionistes allemands ont aussi considéré la pertinence d’un transfert en Palestine de certaines pratiques réglementaires éprouvées dans le protectorat de Kiautschou, qui s’accordaient bien avec les idées de refondation sociale associées au projet sioniste.

L’exemple de Warburg, enfin, a illustré qu’il était possible d’envisager une connexion entre colonisation juive et grands projets allemands de type impérialiste, dans le but d’amplifier, de potentialiser les activités sionistes.

Il n’a pu persuader ni les responsables allemands ni le congrès sioniste de mettre en pratique son plan de colonisation associée au Bagdadbahn, tôt remis en question par la révolution jeune-turque de 1908 puis balayé par la Première Guerre mondiale. Mais malgré cet échec, il est tout de même remarquable qu’un dirigeant sioniste de premier plan ait pu concevoir l’instrumentalisation réciproque des intérêts allemands et du projet sioniste.

Les sionistes allemands s’appliquent à rendre utile la connaissance de la Palestine et mettent à profit les recherches de savants allemands. Les savoirs qu’ils considèrent comme indispensables à la bonne marche des opérations de colonisation s’apparentent aux « savoirs coloniaux » auxquels s’intéresse l’historiographie de l’impérialisme et du colonialisme50.


En plus de cela, les rapports des diplomates allemands postés dans les consulats d’Orient, aisément accessibles dans les publications officielles de l’Auswärtiges Amt, sont une source importante pour eux qui entendent transmettre des renseignements aussi exacts que possibles sur le territoire à coloniser.

Certains de ces rapports sont publiés tels quels, sans le moindre commentaire, dans la presse sioniste, comme s’il s’agissait de la contribution d’un adhérent au mouvement.

Il est possible d’interpréter ce point comme le signe d’un désir d’objectivation : l’enjeu aurait alors été de montrer que le projet de colonisation sioniste était en quelque sorte logiquement déductible de conditions positives, objectives, et qu’il avait en outre la bénédiction des autorités allemandes.


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