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Le déclenchement de la révolte du chérif Hussein de La Mecque contre l’empire ottoman en 1916 suscite un certain trouble en France, « puissance musulmane » qui craint tout mouvement de contestation populaire de ses propres musulmans.

Pourtant, bien qu’en rivalité avec Londres qui encourage Hussein, Paris ne peut rester inactif et essaiera de jouer un rôle auprès des insurgés, sans grand succès.

Le 10 juin 1916, Hussein Ben Ali, grand chérif de La Mecque, appelle à l’insurrection contre les Turcs. Des troupes de Bédouins s’emparent sans difficulté de Djeddah, Yanbo et Rabegh. Les garnisons turques de Taïf et Médine opposent quant à elles une résistance farouche.

Parce qu’elle préside, dans ses colonies, à la destinée de millions de musulmans, la France ne peut rester indifférente au mouvement impulsé par les Hachémites, Hussein et ses fils, Ali, Fayçal et Abdallah. Nombre de parlementaires, comme le député Louis Marin, n’hésitent pas à qualifier la France de « grande puissance arabe ».

La préservation de La Mecque apparaît comme un enjeu de première importance. Pour le gouvernement français, le rétablissement du pèlerinage interrompu par l’entrée en guerre de la Turquie en novembre 1914 est un objectif qui peut permettre de contrer la propagande menée par les Allemands auprès des tribus dissidentes du Maroc (Berbères, Chleuhs, Djebalas), dans le Souss, le Rif et le Moyen Atlas.

Toutefois, pour les autorités françaises, il ne s’agit pas d’agiter les masses musulmanes en présentant l’insurrection hachémite comme un mouvement de revendication confessionnelle, voire nationaliste. Elles préfèrent exposer à l’opinion publique que la révolte du Hedjaz est une réaction spontanée aux exactions conduites par le gouvernement ottoman à l’encontre des notables syriens.

PRÉSERVER LES INTÉRÊTS DE L’EMPIRE

Diplomate et membre éminent du Comité de l’Asie française, François Georges-Picot note surtout que la révolte arabe est susceptible d’essaimer assez rapidement jusqu’en Syrie et il s’en inquiète, comme l’essentiel de la classe politique et des fonctionnaires du Quai d’Orsay. Or, avec la Syrie et le Liban, la France entretient des relations particulières, des liens historiques et stratégiques.


Comme l’a montré l’historien Jacques Thobie, la France joue un rôle prépondérant dans l’économie de l’empire ottoman. En 1914, les capitaux français ont ainsi la haute main sur la Banque ottomane et la dette publique turque — les créanciers français en possèdent les deux tiers. Sur le plan des infrastructures, les sociétés françaises détiennent tout le réseau ferré syrien, hormis les lignes du Hedjaz et de Deraa-Haïfa qui relèvent d’une régie ottomane.

La Société française d’entreprises a, quant à elle, acquis le monopole des routes. Et au Liban, le port de Beyrouth, la Compagnie des eaux et du gaz, ou encore le commerce de la soie sont exploités par des compagnies françaises. La culture francophone se diffuse en Syrie et au Liban. En 1913, le comte Salim Cressaty se félicite que, sur 62 000 élèves syriens, 40 000 aillent dans les écoles françaises.

Nombreux sont les lobbyistes qui, comme Cressaty, voient là une raison supplémentaire de revendiquer le protectorat sur une « Grande Syrie » (ou « Syrie intégrale »). Dans leur raisonnement, celle-ci s’étend du vilayet d’Adana (aux confins de la chaîne du Taurus), jusqu’à Mossoul à l’est, et jusqu’à Aqaba au sud. Elle comprend aussi la Palestine.

Organisé autour du Comité de l’Asie française et du Comité de l’Orient, le parti colonial compte des amis puissants au Quai d’Orsay. En premier lieu Philippe Berthelot, chef de cabinet du ministre, Pierre de Margerie, directeur des affaires politiques et commerciales, et Jean Gout, sous-directeur pour le département Asie-Océanie.

Au Parlement, le sénateur Étienne Flandin est le chef officieux du « parti syrien » et, à la chambre des députés, Georges Leygues a transformé la Commission des affaires extérieures en un solide groupe de pression. Les revendications d’une Syrie intégrale sous protectorat français trouvent écho chez des nationalistes syriens et libanais, principalement chrétiens, qui, pour une part, sont installés à Paris.

Leurs leaders se nomment Nadra Moutran (chef d’un Comité arabo-syrien), Chekri Ganem (président du Comité libanais) et Georges Samné. La France a d’ailleurs une tradition d’hébergement des nationalistes arabes : en 1896, un Comité national arabe a été créé à Paris et, en 1913, le premier Congrès panarabe a tenu ses assises dans la capitale.


Contre toute attente, ces groupes et réseaux d’influence rencontrent peu de soutien au sein du gouvernement dirigé par Aristide Briand. Théophile Delcassé, le ministre des affaires étrangères, n’adhère pas au projet du parti colonial, considérant la Syrie comme « quelques hectares incultes de bien faible valeur pour nous. ».

Ne lui en déplaise, le parti « syrianiste » a su jouer sur la corde sensible du prestige colonial auprès d’une opinion publique a priori peu désireuse d’un protectorat en Syrie.

«Incapable de créer un mouvement d’opinion positif en faveur de la Syrie, il réussit au moins à rendre inacceptable au sentiment national l’abandon de la Syrie à une puissance rivale».

Au Levant, la France est indubitablement en compétition avec le Royaume-Uni, sa principale alliée sur le front occidental. Les deux puissances entretiennent « des rapports ambivalents, de solidarité et de conflit, (…) oscillant entre la tentation continuelle de l’esprit de Fachoda et celui de l’Entente cordiale. ».

À la chambre des députés, on reproche à Delcassé son attentisme. En l’état, les intérêts de la France au Levant ne sont pas garantis pour l’après-guerre :

 «Tant que vous n’aurez pas signé un accord avec l’Angleterre, il n’y a rien de fait. Nous vous demandons une action plus énergique. Nous vous demandons de ne pas vous contenter d’assurances ou de promesses. Une convention en bonne et due forme, voilà ce que nous réclamons…».

PARTAGE DU PROCHE-ORIENT

Cette convention en bonne et due forme, c’est l’ancien consul général à Beyrouth, François Georges-Picot, qui reçoit mandat de la négocier. Georges-Picot n’est pas un inconnu pour le parti colonial. Son père a fondé le Comité de l’Afrique française et il est devenu l’un des principaux avocats de la Syrie intégrale. Mais le Quai d’Orsay place ce diplomate d’un rang modeste dans une situation singulière.


Côté britannique, il « dut tenir tête à tout un comité de représentants supérieurs des ministères de la Guerre [War Office], des Indes [India Office] et des Affaires étrangères [Foreign Office], présidé par Sir Arthur Nicolson », sous-secrétaire au Foreign Office.


Au bout de deux réunions, les autorités britanniques décident cependant que le député conservateur Mark Sykes traitera seul avec Georges-Picot. Sykes connaît bien l’empire ottoman, il est francophile et c’est aussi un idéaliste qui prône la marche des Arabes vers l’indépendance, « persuadé que c’est de l’Orient, qui a su garder la sagesse, que viendra la régénération ».

L’accord négocié est ratifié en mai 1916 par échange de lettres entre Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et sir Edward Grey, secrétaire d’État au Foreign Office. Pour autant, l’histoire lui conservera le nom d’accord « Sykes-Picot ».

Aucune communication officielle n’est faite à la chambre des députés. Par cet accord, la France obtient la Syrie côtière (en clair, le Liban agrandi de Beyrouth, Tripoli et la Bekaa), la Cilicie et la province de Mossoul, tandis que les provinces de Bagdad et Bassora doivent revenir à l’Angleterre. Une zone, dite « zone A », comprenant la Syrie intérieure (avec les villes de Damas, Homs, Hama et Alep), ainsi que la Haute-Mésopotamie (« zone B »), constitueront un État arabe ou une confédération d’émirats arabes indépendants, respectivement sous protection française (zone A) et britannique (zone B). Au carrefour des religions, la Palestine est exclue du partage ; on convient qu’elle devra être soumise à une administration internationale.


Dans les accords secrets (la correspondance McMahon-Hussein, comme l’accord négocié par Sykes et Georges-Picot), il n’est question que de zones d’influence et d’États, jamais de pays nommément désignés. Comme l’observe James Barr, « ce protocole était extrêmement vulnérable aux événements, d’autant plus qu’un tel secret était voué à susciter la controverse quand il finirait par être exposé au grand jour »1.

UNE « GRANDE PUISSANCE MUSULMANE »

En juin 1916, le gouvernement français est en tout cas conscient qu’il lui faut manifester un soutien immédiat au chérif Hussein, puisque sa révolte permet de présenter les Turcs comme les assaillants des Lieux saints :

« 
(…) au point de vue politique, [la révolte] peut s’étendre parmi les populations de la Palestine, de la Syrie et de la petite Arménie, libérer momentanément ces provinces des persécutions turques et préparer une intervention française »
, édicte le colonel Hamelin, chef de la section d’Afrique au ministère de la guerre.

Dans une note au président du Conseil du 19 juillet 1916, Paul de Margerie expose par ailleurs qu’il y a « un intérêt pour le Gouvernement français à ne pas confondre absolument son action avec celle des Anglais vis-à-vis du chérif et à bien lui donner l’impression que la France est, elle aussi, une grande puissance musulmane (…) ». À défaut, il identifie un risque majeur :

« 
Si nous affectons de nous désintéresser de ce mouvement, nous pourrions, lorsqu’il aura réussi, nous trouver en présence d’un islam arabisé ayant puisé dans ses succès mêmes une force nouvelle d’expansion et de résistance aux puissances chrétiennes.»



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