La petite ville de Soria, sur le Douro, en Vieille-Castille, où se voient encore les murailles d’une ancienne citadelle, et les ruines d’un château-fort d’origine mauresque, fut restaurée et repeuplée vers 1126 par Alphonse I d’Aragon (Alphonse VII), qui y donna libre accès à des marchands juifs.

Cette localité, dont l’importance stratégique était due à la proximité des frontières d’Aragon et de Navarre, a donc compté dès le premier tiers du XIIe siècle une communauté juive assez notable. Les renseignements qu’on possède jusqu’à présent sur cette communauté se réduisent à peu de chose. Elle eût mérité cependant une notice dans la Jewish Encyclopedia, qui est muette à son sujet.

On voit le nom de Soria figurer sur le rôle d’impôts de l’année 1290 (rôle d’Huete) pour une somme de 31.351 maravédis à titre d’impôt de «capitation » {en cabeza ) et de 8.544 maravédis comme «aide » (servizio ), et sur le rôle de 1474 (répartition faite sur l’ordre du roi par Jacob ibn Nunès) pour 5.000 maravédis (servizio e medio servizio).

On sait combien il est malaisé de déterminer sur la base des chiffres fournis par ces documents le taux réel de la population juive, faute de savoir quel diviseur adopter. En tout cas, pour Soria on peut risquer une évaluation. Cette ville n’a jamais dû comporter une population globale bien considérable, — elle ne possède actuellement guère plus de 7.000 âmes.

Comme les franchises dont les Juifs ont joui, ainsi qu’on va voir, dans cette localité ont dû en attirer un bon nombre, il n’est pas invraisemblable qu’ils aient formé, au XIIIe siècle, environ un tiers de la population, le reste étant composé de Maures et de Chrétiens.


Rabal, auteur d’un livre sur Soria, paru à Barcelone en 1889 (dans la collection España , sus monumentos y artes), déduit du chiffre de 31.351 maravédis donné par le rôle d’Huete de 1290 pour l’impôt en cabeza , qu’il y avait à cette date 1.038 Juifs à Soria, non compris les femmes et les jeunes gens.

Faut-il, pour avoir le chiffre total, multiplier ce chiffre par 3? On aurait alors environ 3.000 âmes, ce qui paraît un total trop élevé. La supposition de Graetz, que l’impôt de cabeza était perçu sur tous les membres de la famille, n’est pas invraisemblable. On est, en tout cas, fondé à croire que Soria possédait au moins de 1 .000 à 1.500 Juifs, chiffre qui a dû se réduire à quelques centaines à l’époque d’Isabelle la Catholique.

Voici sur ces Juifs les renseignements que Rabal a tirés de Y Archivo de Simancas. Le Fuero de Soria parle de marchands juifs établis dès le XIIe siècle, tant dans la forteresse qu’aux alentours, quand Soria fut repeuplée, profitant des franchises qu’il était de règle d’accorder en pareille circonstance.

Ces Juifs, par leur travail et leur loyauté, méritèrent la protection des rois, spécialement de Don Pedro, d’Henri III et d’Henri IV l’Impotent. C’est ainsi qu’une albala (lettre-patente) de ce dernier, donnée à Valladolid, au début de son règne, le 20 août 1455, confirmait le privilège déjà accordé, le 20 juin 1397, par Henri III à l’aljama des Juifs de la forteresse de Soria, leur permettant, parce qu’ils y demeuraient et y séjournaient continuellement, y veillaient et prenaient la garde au service de S. Α., d’y faire pénétrer chaque semaine vingt charges de vin des royaumes d’Aragon et de Navarre et de les conserver comme provision dans la forteresse.

Un autre décret d’Henri IV, daté d’Arévalo, le 7 juillet 1459, les exemptait ainsi que leurs voisins et les Maures de tous impôts pour trois ans. Un autre, encore du même roi, daté de Toro, au début d’août 1465, octroie aux Juifs et Juives vivant ou devant vivre ultérieurement dans la cité de Soria et sa forteresse, ainsi que dans ses faubourgs, l’exemption complète de tous impôts, tributs et prestations quelconques (pedido, monetas, moneta forera, servicio, medio servicio, cabeza de pecho, etc….), bien qu’ils soient exigés des autres Juifs du royaume.


Telle était la situation privilégiée des Juifs de Soria. Privilège qui devait bientôt avoir, pour quelques-uns au moins, une contrepartie onéreuse.


Observons d’abord que ces exemptions ne furent pas maintenues lorsqu’Isabelle devint reine de Castille, puisque le rôle d’impôts dressé en 1474 exigeait 5.000 maravedís de la Communauté de Soria à titre de «servicio e medio servicio». Puis, neuf ans après, les notables juifs de Soria allaient être soumis à l’obligation du prêt forcé.

Mais, avant d’en venir au curieux document qui nous instruit à ce sujet, voyons les rares informations qu’on trouve dans les sources juives sur Soria.

La citadelle de Soria est mentionné une fois dans YEmek tiabakha de Josef Hac-cohen. On connaît, d’autre part, quelques noms de rabbins soit originaires de cette ville, soit venus d’ailleurs pour s’y établir. M. Joseph Jacobs, dans ses Sources of The Jews in Spain, 1894, cite Schemtob b. Abraham ibn Gaon Salomon b. Eli, Yomtob Soriano, Joseph Albo, Moïse Narboni ben Yoschoua surnommé Vidal Blasom.


Seul le premier de ces personnages est né à Soria (en 1283). Les autres s’y établirent ou y firent des séjours, notamment le théologien et prédicateur bien connu Joseph Albo. De ce dernier Abraham Zacuto raconte qu’en 1433, dans la ville-forte de Soria, il fit un discours lors de la circoncision d’Abraham Benveniste. Cet Abraham Benveniste était fils de Joseph Benveniste et petit-fils du célèbre Abraham Benveniste, grand-rabbin de Castille sous Juan II. Abraham Benveniste II, né à Soria, a été omis par Jacobs.


La famille Benveniste était riche et, encore après le bannissement des Juifs d’Espagne et de Portugal, ses membres font figure de mécènes. C’est ainsi que Juda, fils d’Abraham Benveniste II, à Salonique, met son importante bibliothèque à la disposition de Jacob b. Habib, l’auteur de L’En Yakob. Mentionnons enfin la Bible sur parchemin écrite à Soria en 1312 et conservée à Tripoli.

Voici à présent quelques nouveaux renseignements qui nous viennent d’un intéressant document publié par M. Pelayo Artigas y Corominas dans un article récent sur les anciennes fortifications de Soria.

Ce document consiste dans une lettre d’Isabelle la Catholique concernant un emprunt à exiger de quelques juifs de Soria pour subvenir aux frais de la campagne contre les Maures de Grenade. M. P. Artigas a trouvé cette lettre dans un manuscrit inédit d’un certain Miguel Martel intitulé De la fundación de Soria.

Aux termes du document qu’on va lire, la reine Isabelle la Catholique, à la date du 13 février 1483, prescrit, -nous ne savons pas à qui, — de se rendre à Soria pour y percevoir, d’ordre du roi, chez quelques personnes, certaines quantités de maravédis «que, dit-elle, nous décidons, de demander comme prêt pour subvenir aux dépenses de la guerre que nous décidons de faire au roi et aux Mores du royaume de Grenade, ennemis de notre sainte foi catholique ». Suit la liste des prêteurs et prêteuses avec le montant des sommes exigibles. La reine donnait sa parole et foi royale de faire restituer ces avances dans un délai expirant à la fin de 1484.

La Reyna. Fernando de Madrid mi escriuano de camara. Ya sabéis como por mandado del Rey mi señor è mio vays a la ciudad de Soria a cobrar reciuir de algunas personas particulares della ciertas quantias de maravedís que nos acordamos de les demandar prestados para socorro de los gastos que a la presente nos ocurren de fazer en la guerra que mandamos fazer è fazemos al Rey è moros del Reyno de Granada, enemi¬ gos de nuestra sancta fe catholica, è porque tenemos acordado que ciertos iudios de la dicha ciudad nosayan de prestar ciertas quantias de maravedís, yo vos mando que cobréis de cada uno dellos la quantia de maravedís que aquí dira en esta guisa :

De Bienuenista de Calahorra sesenta mili marauedis.
Don Abrahen su hermano treynta mili marauedis.
Don Buon cambiador ocho mili marauedis.
Don Abrahen Bienveniste treynta mili marauedis.
Yuçe Abenale quarenta mili marauedis.
Salamon, su hermano diez mili marauedis.
Don Osna Barbasterol cincuenta mili marauedis.
Don Bienveniste Abasar diez mili marauedis.
Don Legar cauallon quarenta mili marauedis.
Dona Bruceta treynta mili marauedis.

Porendayo vos mando que vades a la dicha ciudad de Soria e requi-rades a las dichas personas que os den y paguen las dichas quantias, e por la presente les prometo e seguro por mi palabra é Fe real como Reyna è señora de los mandar pagar todos los dichos marauedis, que ansi me prestaren è vos dieren de aqui a en fin del año venidero de ochenta è cuatro años sin impedimento nin falta alguna e pues los dichos marauedis son tan necessarios para lo suso dicho, requeridles a las dichas personas que por seruicio mio me presten . las dichas quantias de marauedis, que serles han pagados dentro del dicho término. De lo qual mando dar esta mi nomina firmada de mi nombre è sellado con mi sello. Fecha en la villa de Madrid a 13 dias del mes de Febrero año del nascimiento de nuestro señor Jesuchristo de 1483 años. Yo La Reyna. — Por mandado de la Reyna, Fernand Aluar í, Pedro de Maluenda, Chanciller.

Les noms qui figurent dans cette liste appellent quelques remarques :

  • Beuvenista et son frère Don Abralien de Calahorra. La première est taxée pour 60.000 maravédis, la plus grosse somme de la liste ; c’est pour cette raison apparemment que cette femme est nommée en premier. Ni elle, ni son frère, taxé pour 30.000 maravédis, ne nous sont autrement connus.
  • Vient ensuite Don Buon cambiador, c’est-à-dire «changeur », taxé à 8.000 maravédis. Quoique le nom de Buon, Bon soit plus souvent employé en composition avec un autre nom (ex. Bonizac, Bonjuda, Bonsenior, etc.), on le rencontre néanmoins dans Fonomastique des Juifs d’Espagne ou du Midi de la France. Ce nom correspond à l’hébreu Tob,Tobie (Cf. Gross, Gallia Judaica, p. 209).
  • Abrahen Benveniste, 30.000 m. Il est vraisemblable qu’il s’agit du petit-fils du grand rabbin de Cas tille, dont il a été question plus haut. Né en 1433, il avait donc cinquante ans à la date de notre document.
  • Yucé (Joseph) et son frère Salamon Abenale, 40.000 et 10.000 maravédis. Nous ne savons à quoi correspond le nom d’Abenale, que nous n’avons pas trouvé ailleurs.
  • Don Osna de Barbastro, 50.000 m. Ce nom d’Osna et celui de Don Legar cavallon, taxé à 40.000 m., ne se retrouvent pas non plus à notre connaissance; «cavallon », avec uh c minuscule, semble, comme «cambiador », désigner un métier, un commerce, mais lequel? marchand de chevaux?
  • Don Benveniste Abasar, taxé à 10.000 m. Le nom d’Abasar ne se retrouve pas non plus ailleurs. Nous serions tenté de lire ici Alasar, nom souvent porté par les Juifs d’Aragon. On le lit, diver¬ sement orthographié, Alaçar, Alatzar, etc., dans beaucoup de documents concernant les Juifs d’Aragon (voir notamment J. Régné, Catalogue des Acten de J aime 7er, etc. Revue, t.LXVII,198, LXVIII, 62, 69, 69, 138, etc.).
  • Dona Bruceta, 30.000 m., ferme la liste. Ce nom ne figure pas jusqu’ici dans l’onomastique juive.

Le total de l’emprunt donne le chiffre assez imposant de 308.000 maravédis. On savait déjà que les communautés juives avaient dû contribuer aux charges, très lourdes pour le trésor royal, de la longue guerre contre les Maures. Mais l’alfarda, tel était le nom de l’impôt extraordinaire exigé par l’agent du fisc Vallaris, date seulement de 1484.


On voit qu’avant l’institution de cet impôt, à l’époque où il semblait que la campagne dût être de courte durée, on n’avait songé qu’à un emprunt forcé à très court terme. Ces prêts ont-ils été remboursés, conformément à la parole royale solennellement engagée, nous n’en savons rien.

En tout cas, la communauté de Soria a dû, comme les autres, verser, les années suivantes, l’impôt de guerre et, selon l’expression de Graetz, continuer d’apporter en quelque sorte du bois à son propre bûcher, puisque la victoire chèrement payée sur les Maures a entraîné bientôt par voie de conséquence le bannissement des Juifs en 1492, huit ans après la collecte de l’alfarda….


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