Les recherches sur les communautés juives de la Provence et du Comtat à la fin de la période médiévale ont connu au cours des quinze dernières années un véritable renouveau.

La plupart des problèmes les concernant ont été abordés : topographie des quartiers juifs, organisation des communautés, rapports de la minorité israélite avec la majorité chrétienne, activités, métiers, fortune, famille. Les relations de chacune de ces communautés provençales ou comtadines entre elles et plus encore avec les autres communautés du bassin occidental de la Méditerranée sont l’aspect qui a été le plus négligé.

Or, les juifs provençaux appartiennent au monde des juifs méditerranéens. La « Petite épître de l’excuse » de l’Arlésien Kolonymos (1286 après 1328), éditée par Joseph Shatzmiller, les premières pages de la thèse de ce dernier consacrée à la communauté juive de Manosque montrent bien que les juifs provençaux se considéraient comme différents des juifs français, des « Tsarfartim ».

Les Juifs de Manosque au Moyen Age

Les relations des communautés juives de Provence avec celles de la Méditerranée occidentale méritent donc d’être présentées.

Pour des temps aussi reculés – xiiie-xves iècles –, leur étude est rendue difficile par l’état des sources. Pour des raisons linguistiques, les sources hébraïques seront laissées de côté, à l’exception de deux passages de « responsa » d’un rabbin d’Alger et d’un rabbin espagnol que Joseph Shatzmiller m’a signalés et a eu l’obligeance de me commenter.

L’essentiel de la documentation est constitué de textes latins tirés des archives notariales. Celles-ci sont malheureusement réparties de façon très inégale dans le temps et dans l’espace. Pour le xiiie siècle, les seuls documents concernant les juifs sont des actes commerciaux (surtout des contrats de commande) figurant dans des registres de notaires marseillais. Ces textes bien connu ont été publiés au xixe siècle par Louis Blancard. Pour le xiiie siècle et la première moitié du xive siècle, il n’est guère possible d’utiliser d’autres sources.

On peut s’appuyer sur les statuts de Marseille, l’Histoire du commerce de Marseille et les pages consacrées par Charles-Emmanuel Duforcq aux juifs dans les relations entre l’Espagne catalane et le Maghreb, pour compléter les actes marseillais du xiie siècle. À partir de la deuxième moitié du xive siècle, le volume des textes grandit considérablement.

Pour plusieurs villes (Aix, Arles, Avignon, Marseille), on possède plusieurs centaines de protocoles de notaires. C’est à partir de ceux d’Arles de la première moitié du xve siècle que dans un deuxième temps, je voudrais étudier les relations entre les communautés juives. Inévitablement cet exposé se divisera en deux parties. Une première correspondant à la période 1250-1350 fondée sur des sources pauvres, hétérogènes, faites surtout de contrats commerciaux marseillais. Une seconde recouvrant la fin du xive et le xve siècle utilisant des actes notariés arlésiens divers, riches et dans leur quasi totalité inédits. Il se trouve, je crois, que ces deux tranches chronologiques correspondent à deux aspects différents des relations intercommunautaires.

Les actes du notaire marseillais Amalric du milieu du xiiie siècle (ils sont pour la plupart de l’année 1248) montrent 45 Juifs marseillais participant au commerce maritime, passant des contrats de commande par lesquels un capitaliste confie une somme d’argent ou une quantité de marchandises à un voyageur qui doit faire fructifier le capital à lui confié, et à son retour le restituer au commanditaire en même temps que le bénéfice dont il perçoit un quart pour le prix de son travail.

Il ne faut pas exagérer la part des juifs dans ce type d’activité. Sur 367 contrats de commande à destination de l’Italie, de l’Afrique du Nord et de l’Espagne, ceux passés par des israélites ne sont que 45 : 12,25 %.

Le montant des sommes confiées à des juifs est nettement inférieur à celui emporté par des chrétiens : les maxima atteints sont 933 livres pour les commandes où les chrétiens sont parties, 120 livres pour celles passées avec des juifs.


Mais l’un des traits les plus intéressants est la répartition des juifs entre les deux rôles : le juif peut être commanditaire et dans ce cas il confie le capital à un coreligionnaire, jamais à un chrétien ; plus souvent le juif est le marchand voyageur.

Deux exemples : le 28 avril 1248, Crescas Ferrusol, fils de Jacob Ferrusol, juif de Marseille reçoit en commande 50 sous de monnaie mêlée courante à Marseille en clous de girofle, de son concitoyen le juif Ansaret, fils d’Abraham, pour Bougie ; le 22 mai de la même année, Bonenfant, fils de feu Jacom, juif de Marseille, reçoit en commande d’un chrétien 30 livres de monnaie en produits divers (galles, safran, etc.) à porter à Valence6. Les juifs marseillais se déplacent, sont en contact avec d’autres places de commerce.

L’intérêt de ce type d’actes est qu’il précise la destination du voyage. On peut négliger l’Orient on voit que les juifs ne vont pas n’importe où dans le bassin occidental de la Méditerranée. Ils sont presque totalement absents du trafic avec l’Italie à l’exception de la Sicile. Ils représentent en revanche 40 % du total des commandes avec Majorque, 33 % de celui avec la Catalogne, 20 % de celui avec l’Afrique du Nord.

Majorque est une étape en direction du Maghreb : le 27 mai 1248, Bonisac Ferrusol reçoit 28 ll 10 s pour Majorque, Bougie et Ténès. Les commandes les plus nombreuses sont destinées à Bougie.

Commandes passées par des Marseillais Milieu du xiiie siècle

Une comparaison est possible avec les données fournies par Charles-Emmanuel Dufourcq dans son livre sur les relations entre l’Espagne catalane et le Maghreb dans le premier tiers du xive siècle. Il montre le rôle des juifs de Barcelone et de Majorque dans les relations avec l’Afrique du Nord et définit Majorque comme une plaque tournante de ce trafic8. Il révèle aussi grâce aux tableaux placés à la fin de son ouvrage que les juifs catalans se dirigeant surtout vers le Maghreb central (Alger, Ténès, Oran, Mostaganem, Tlemcen) plus que vers le Maroc et surtout l’Ifriqiya, alors que les Juifs marseillais se rendent surtout dans cette dernière.

Commandes passées par des Aragonais et des Majorquins 1er tiers du xive siècle

Commandes passées par des Marseillais à destination du Maghreb Milieu du xiiie siècle

Comme les juifs catalans, leurs coreligionnaires de Marseille commercent avec l’Afrique du Nord, s’y rendent régulièrement, sont en rapport avec les communautés juives maghrébines si prospères et actives du milieu du xiiie siècle à la fin du xve siècle grâce au commerce transaharien et à l’intérêt croissant des Européens pour cette région comme l’a rappelé Michel Abitbol.

Ces relations d’affaires se doublent-elles d’autres rapports : relations familiales, migrations d’une rive à l’autre de la Méditerranée ? Pour les terres aragonaises la chose est presque certaine pour les liens de famille, certaine pour les migrations : ne voit-on pas en 1247 Jacques le Conquérant autorisant les juifs de la lointaine Sijilmassa, dans le Tafilelt, à venir s’installer dans ses états à Majorque, Valence ou Barcelone. La mesure a été suivie d’effet puisqu’on connaît les noms de plusieurs juifs s’installant en Espagne et appelés « juifs de Smilissa ». Pour Marseille, les mêmes faits sont vraisemblables, mais non prouvés. Régine Pernoud écrit :

C’est à chaque instant que l’on rencontre dans les navires en partance pour Tunis ou Bougie des noms de commerçant juifs parmi lesquels se distingue surtout la famille Ferrussol, dont certains étaient probablement fixés à Bougie où se trouvait une puissante colonie juive.

Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il s’agit d’une probabilité non d’une certitude.

Le seul indice de migration d’un rivage à l’autre de la mer figure dans une source non commerciale et concerne Arles.

Arles est loin d’être un port maritime de l’importance de Marseille, mais au xiiie siècle et dans les premières décennies du xive siècle, elle a pu posséder un trafic avec Majorque et peut-être au-delà. Toujours est-il que dans ses « Responsa », le rabbin Simon ben Tsemah Duran (1361-1444), la plus importante autorité rabbinique pour les juifs d’Afrique du Nord de la première moitié du xve siècle, né à Majorque, sait qu’il est d’origine provençale et le dit. Il établit un arbre généalogique de sa famille pour montrer qu’il est un parent du fameux philosophe, mathématicien et astronome juif, Gersonide (1288-1344), qui habitait Orange : selon lui, il avait un ancêtre commun avec Gersonide, un certain « Bonjudas de Moro ».

Duran insiste sur le fait que Moro n’était pas le nom de la localité d’origine de Bonjudas, ni la ville où il habitait encore au début du xive siècle, mais plutôt « le village où il prêtait de l’argent ». Dans une liste de 14 juifs de la région de Tarascon et d’Arles de 1298 figure un « Bonjudas de Mari ». On peut se demander si cet individu n’est pas l’ancêtre de Duran et de Gersonide. « Mari » correspondrait aux Saintes-Maries-de-la-Mer, appelées généralement « Villa de Mari » ou « Mari » tout court. Les sources notariales du bas Moyen Âge montrent effectivement que ce sont des juifs arlésiens qui prêtent argent et grain aux habitants de cette localité. La difficulté est d’assimilier « de Moro » et « de Mari ».

L’aïeul de Duran était connu aussi sous un autre nom « Bonjudas dels Fils ». Dans les textes arlésiens du xive siècle en latin, il y a plusieurs membres de la famille « de Infantibus ». Un registre du clavaire comtal d’Arles de l’année 1306 montre les difficultés de perception de la « Tallia judeorum ». Plusieurs communautés juives n’ont pas réglé totalement leurs impositions notamment les juifs d’Arles redevables encore de 17 livres.

Le texte signale à part le cas de deux juifs : « exceptis Bonjusas et Crecas de Infantibus ». Bonjusas doit plus de 68 sous et Crecas plus de 63 sous. Dans un autre passage du même registre, la communauté juive d’Arles dénonce les individus qui abandonnent la ville pour échapper aux impôts au détriment de ceux qui y restent ; elle demande que les sommes dues par ces individus ne soient pas imputées à ceux qui restent. Le sénéchal accepte la plainte et le clavaire doit établir une distinction entre les dettes de la communauté dans son ensemble et celles de ces personnages, d’où le sort particulier réservé aux deux membres de la famille « de Infantibus ».

Dans un troisième texte du 30 juin 1306 est exposé le point de vue de ces derniers. Ils déclarent avoir obtenu l’autorisation du comte de Provence de s’installer où ils voudraient, Bonjudas s’installant à Tarascon, Crecas à Perpignan, dans le royaume de Majorque : « nuper autem per litteras serenissimi principis domini Jacobi dei gratia regis Majoricarum accepimus quod ipse judeus Perpignano transtulit realiter incolatum ».

C’est précisément à ce moment que la communauté juive d’Arles leur avait demandé de payer leur part de taille15. Les sources n’en disent pas plus et à moins de découvrir de nouveaux documents, on ne peut faire que des hypothèses, poser des questions (on ignore si et quand Crecas s’est établi dans l’île de Majorque. On ignore les liens de parenté entre Crecas et Bonjudas : étaient-ils frères ? Bonjudas était-il le père de Crecas ?) et laisser ces questions sans réponse.

Toute cette construction inédite à ce jour est l’œuvre de Joseph Shatzmiller qui m’a fait l’amitié de me la confier pour la présenter dans le cadre de cette communication. Si elle est exacte, elle confirme l’hypothèse d’Epstein selon laquelle les ancêtres de Duran avaient quitté la Provence en 1306, mais elle montre que ce départ n’avait rien à voir avec l’expulsion des juifs du royaume de France cette année-là. Le détail a son importance.

Il ne s’agirait plus de la fuite devant une persécution, mais d’une manifestation de la mobilité géographique à l’intérieur du monde juif méditerranéen, d’une de ces migrations d’une juiverie à une autre qui apparaissent si nombreuses à travers les registre de notaires d’Arles de la fin du Moyen Âge.

Le bas Moyen Âge voit le déclin de la participation des juifs au commerce maritime.

Les relations avec l’Afrique du Nord cessent au début du xive siècle. Les dernières commandes rencontrées dans les protocoles d’un notaire marseillais sont de 1306 et 1308 ; elles concernent Tunis et Bougie.

Durant le xive siècle, les Baléares, l’Aragon et la partie catalane de la Sardaigne sont les seuls pays méditerranéens fréquentés régulièrement par les juifs de Marseille. Ils s’approvisionnent en corail à Alghero, en Sardaigne et reçoivent des commandes en corail en direction du royaume de Majorque et de l’Aragon.

On trouve de très rares mentions de voyages en Italie18. Au xve siècle, l’évolution s’accentue. Les auteurs de l’Histoire du commerce de Marseille qui ont dépouillé une énorme masse documentaire, n’ont rencontré qu’une seule commande dans laquelle des Juifs sont impliqués : en avril 1434, Bonjues Tavan et Léon Vidal Sostal partent pour Alghero avec une cargaison de matériel de pêche au corail et de denrées alimentaires. On a pu écrire à ce propos :

Cette abstention quasi-totale du négoce maritime, si lucratif pour ceux qui le pratiquaient, s’explique sans doute par un vieux statut limitant à quatre seulement le nombre des israélites qu’on pouvait admettre parmi les passagers d’un navire.

Cet article remonte au xiiie siècle, à une époque où pouvait exister pour les marchands chrétiens la concurrence de leurs collègues juifs20. Il n’empêchait pas ces derniers de s’embarquer à destination de la Catalogne ou du Maghreb et Régine Pernoud qui est à la fois l’éditeur des Statuts de Marseille et l’auteur du tome 1 de l’Histoire du commerce de Marseille, pense que cette interdiction était plus théorique que réelle.

Le déclin du commerce maritime juif ne saurait s’expliquer par ce texte. Il correspond à la décadence très profonde et très prolongée aux xive et xve siècles du commerce de Marseille. Les juifs en subissent le contrecoup. Les conséquences sont importantes : il y a rupture des relations directes entres les juifs de Marseille et ceux d’Afrique du Nord ; il y a relâchement de leurs liens avec les juifs des autres régions méditerranéennes.

Les protocoles des notaires d’autres localités révèlent ce désintérêt des juifs pour le commerce maritime. Dans ceux d’Aix, figure pour l’année 1415, un médecin de cette ville, Bonsenhor Vidal, qui envoie à Barcelone 126 saumées de froment. Dans ceux d’Arles se trouvent trois actes concernant le même personnage, Bondion de Saint-Paul : en juillet 1398, deux marchands locaux lui confient une importante quantité de grain (1 200 setiers de froment) et 4 balles de peaux qu’il doit porter à Pise ; en 1409 ; il donne en commande 40 setiers de blé à un marinier d’Ollioules, celui-ci devant les transporter « au péril de la mer » ; en 1424, il remet à un patron de barque toulonnais 121/2 florins à investir dans l’achat de tissus et d’autres marchandises.

Les juifs de Provence et du Comtat ont en réalité d’autres activités que le commerce maritime : artisanats divers (corail, bâtiment), médecine, petit commerce de détail, commerce local et régional, transport (portefaix), ramassage des amandes, du blé, de la laine et des peaux pour le compte des hommes d’affaires chrétiens et notamment des Italiens d’Avignon, prêt de grain et d’argent, courtage.

Ce ne sont donc par les contrats commerciaux qui peuvent apporter quelques lumières sur les juifs puisqu’ils en sont à peu près absents.

D’autres actes en revanche donnent une idée des relations entre les communautés juives, en premier lieu entre celles de Provence et du Comtat :

  • les relations sont en premier lieu politiques et financières : les juiveries du comté de Provence sont en effet solidaires face au pouvoir princier du paiement d’une imposition, la « tallia judeorum » ; c’est pourquoi régulièrement leurs représentants se réunissent pour répartir entre elles la charge2;
  • les relations sont économiques : des juifs de diverses villes s’associent pour réaliser des affaires : en 1423, deux juifs d’Aix, Abram Boniaqui et Vidal de la Garde, et deux juifs d’Arles, Bondion de Saint-Paul et Isaac Nathan, vendent 30 tonnes d’amandes à un Florentin d’Avignon26 ; des juifs de Tarascon sont les correspondants de juifs d’Arles et prêtent pour eux de l’argent à leurs concitoyens ;
  • les relations sont matrimoniales : plus que chez les chrétiens, les juifs et les juives d’une localité ont un conjoint étranger, extérieur. Un exemple, celui de Salon : « le taux des Salonais qui contractaient des mariages avec des étrangers était de 35 % alors qu’il s’élevait à plus de 80 % chez les juifs de la ville ». À Arles, grâce à 39 constitutions de dots des années 1425-1450, il est possible de voir que 70 % des juifs ou des juives épousaient des étrangers.

Pour Arles, comme pour Salon, on peut dessiner une carte de l’aire de recrutement matrimonial des juifs locaux : 15 localités y figurent ; à l’exception de Nice et de Toulon, il s’agit de la plupart des juiveries de la Provence occidentale, du Comtat Venaissin et de la principauté d’Orange ; ces relations sont aussi liées à la grande mobilité géographique des juifs.

Il est fréquent que les juifs abandonnent leur domicile pour aller s’installer ailleurs.

On rencontre dans les protocoles des notaires d’Arles des actes qui révèlent le phénomène. En 1401, les baylons de la communauté, se doutant que Durant de Manosque va changer de domicile et vendre ses biens au préjudice de la communauté à l’égard de laquelle il a des dettes, le convoque et celui-ci déclare devant témoins qu’il n’a l’intention ni de partir ni de vendre ses biens.

En 1421, un bruit analogue est parvenu aux oreilles des baylons à propos de Ruben Vidal Pater, juif de Perpignan habitant Arles ; les baylons veulent le retenir en raison des tailles qu’il doit ; Ruben Vidal Pater promet de se présenter aux autorités dans le délai d’un mois et en attendant un autre juif arlésien se constitue son garant, son fide jussor.

En 1424, Abraham Durant Avicdor, médecin d’Arles s’apprête à quitte la ville pour aller établir son domicile ailleurs ; il donne procuration à la communauté pour administrer des biens.

Le résultat de ces mariages et de ces déménagements est l’existence de liens familiaux entre les juifs d’Arles et ceux d’un nombre considérable de communautés juives. Il est possible de dresser à partir de l’ensemble de la documentation et en particulier des testaments une carte des localités où les juifs d’Arles ont des parents.

Cette carte confirme celle de l’aire de recrutement matrimonial, mais permet de voir que ces liens familiaux débordent très nettement la Provence et le Comtat : les habitants de la juiverie arlésienne ont des parents en Catalogne et en Italie.

C’est avec la Catalogne que les liens sont les plus anciens et les plus étroits.

Il arrive dans les délibérations communales que l’on parle des juifs catalans désignés de façon collective. Le 22 juin 1438, le conseil fait arrêter Bonjues Carcassone et demande l’expulsion des juifs catalans.

Toutes une série d’actes particuliers montrent que les uns ont des cousins, les autres des nièces, les troisièmes des enfants en Catalogne (Catalogne en général ou plus précisément Barcelone ou Perpignan). Le cas le plus curieux est celui de Ruben Vidal Pater et de sa femme Regina. Ils sont indiscutablement catalans : lui est dit juif de Perpignan, sa femme a une nièce dans cette ville et avant de venir à Arles résidait à Barcelone. Or, en 1422, Ruben Vidal Pater conclut un accord avec un Arlésien, Louis d’Anjou. Louis d’Anjou promettait d’aller à Barcelone et d’en ramener Regina, épouse de Ruben Vidal Pater, et leur fils âgé de 6 ans. Si Louis d’Anjou réussissait dans son entreprise, il recevrait 25 florins ; sinon, si Regina refusait de venir, il n’aurait que 7 florins et il devrait fournir une lettre testimoniale soit de la cour de Barcelone, soit d’un médecin de cette ville, Abraham Samelli.

Le contrat prévoyait en outre que Louis d’Anjou recevrait 6 gros par journée passée à Barcelone, qu’il recevrait tout de suite 3 florins, que Regina paierait les frais de voyage pour elle et son fils.

Au-delà de l’anecdote, ce texte est révélateur des migrations et des déchirements familiaux qu’elles entraînent. La « Responsa » du rabbin espagnol Isaac-bar-Sheshet (1326-1408) confirme les liens de famille entre Arlésiens et Catalans. En 1385 est soumise à l’autorité de ce personnage une affaire de mariage qui révèle qu’une certaine Mayrona, fille de Crescas Cassin, a épousé à Valence un certain Salamias Nassi, vraisemblablement juif d’Arles. En tout cas, en 1385, le ménage habite Arles.


À partir de la fin du xive siècle, les arrivées de juifs catalans sont liées aux violences antisémites de Catalogne et d’Espagne. Un écho de ces événements est donné par les textes arlésiens :

  • en juin 1394, un procès est engagé par 13 néophytes et par un juif de Barcelone contre un patron de navire arlésien, peut-être celui qui les a amenés de Catalogne sur les bords du Rhône34. En 1394, nous sommes à 3 ans seulement des pogroms qui ont ensanglanté les juiveries de la péninsule ibérique en 139135 ;
  • en 1414, le conseil ordonne au trésorier de verser 2 florins à maître Paul Bonafé de Murcie en Espagne, juif converti récemment à la foi catholique, qui s’est fait baptiser avec sa femme et ses 6 enfants et qui a imploré une aumône36 ;
    enfin, plusieurs Arlésiens ont en Catalogne des parents devenus chrétiens. Tous ces témoignages convergent : pour les Juifs espagnols et surtout catalans persécutés, Arles est un refuge.

La communauté juive arlésienne n’a pas de relations seulement avec l’Aragon. Il y a plusieurs signes de liens avec l’Italie. Isaac Salomon Bendich a une cousine qui habite en Sicile « commoranti in partibus Sicilie. » Jacob Meir Salves fait un legs à une juive d’Arles résidant dans le royaume de Naples. Bondion de Saint-Paul et Bonjues Carcassone ont des parents en Italie centrale.

Quelques testaments sont particulièrement intéressants. Ils révèlent la dispersion de certaines familles juives :

  • Isaac Salomon Bendich, déjà cité, a une cousine en Sicile, une sœur et une cousine en Catalogne, un cousin néophyte qui s’appelait Astruc Vidal au temps où il était juif, et habitant Montpellier, une cousine devenue chrétienne habitant Perpignan, une fille demeurant à Arles, enfin une femme arlésienne mais originaires de Perpignan ;
  • Bondion de Saint-Paul, le seul juif arlésien qui paraît tourner vers le commerce maritime, a une fille qui a épousé un médecin d’Avignon, un fils converti au christianisme qui réside aussi dans l’ancienne cité des papes, un fils qui habite Prato, une sœur qui est à Pise ; sa femme et son autre fils sont à Arles39 ;
  • Bonjues Carcassone est un juif catalan ; il a deux filles devenues chrétiennes et des biens en Catalogne ; un fils, sa première femme convertis aussi et des possessions dans la Marche d’Ancône ; lui-même, sa deuxième épouse et leurs deux filles habitent la rue Juiverie d’Arles.

Il semble bien à travers ces textes que la communauté juive d’Arles et peut-être les autres communautés juives provençales ne sont plus en relation directe avec leurs homologues du Maghreb, et ne sont plus seulement tournées vers la Catalogne.

La nouveauté paraît être les liens avec les juiveries d’Italie. Ce changement correspond-t-il à un développement tardif des communautés italiennes ? Est-il résultat des persécutions dans la péninsule ibérique ? Bonjues Carcassone, ce juif catalan paraît avoir fui les pogroms et la conversion dans son pays d’origine, s’être établi dans la Marche d’Ancône où une nouvelle fois la pression des autorités ou du milieu local ont amené deux membres de sa famille au christianisme. Il est à Arles où il est encore en butte aux tracasseries du pouvoir urbain (il est arrêté en 1438), mais où il fonde une deuxième famille et où il possède une maison.

Quel est exactement le rôle de la communauté juive d’Arles : est-elle une étape entre le Catalogne et l’Italie ? Est-elle une asile ? Au xve siècle, du moins jusqu’en 1484, elle a pu être l’une et l’autre.


Arles est au xve siècle par ses fonctions, par son économie, par sa société, une ville plus rhodanienne que provençale, plus continentale que maritime, plus agricole que commerçante. Le seul milieu qui révèle des liens avec d’autres régions du monde méditerranéen est la juiverie. En est-il de même des autres communautés de Provence et du Comtat ? Une enquête plus approfondie permettrait seule de répondre. Il apparaît pour le moment que c’est l’une des originalités de la juiverie d’Arles.

221re édition : paru dans Les relations intercommunautaires juives en Méditerranée occidentale xiiie-xxe siècle, Paris, éditions du CNRS, 1984 ; p. 9-22.

La famille de Bondion de Saint-Paul (1422-1431)

La famille de Bonjues Carcassone en 1445

Fig. 1 – Les liens de famille 1400-1465 (Europe)
Fig. 2 – Les liens de famille 1400-1465
Fig. 3 – L’aire de recrutement matrimonial 1426-1450 Origine des étangers ou étrangères épousés par des juifs ou des juives d’Arles


Louis Stouff


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