Histoire des peuples

Juifs et Noirs en Afrique de l’Ouest

par Jacob Oliel

L’arrivée en Afrique sahélienne et tropicale de populations hébraïques pourrait remonter à l’époque où Ptolémée Soter a chassé vers l’Ouest 100 000 Juifs de Syrie, Cyrénaïque et Égypte. Il n’est pas exclu que certains de ces Hébreux – nomades – aient poursuivi vers le sud du continent noir.

Ont-ils participé, vers l’an 300, à la fondation de l’ancien royaume du Ghana, devenu légendaire comme première source d’or africain ? La thèse d’une succession de plusieurs dizaines de rois judéo-syriens à sa tête rend la chose probable.

Ils ont même pu se mêler, dès le ive siècle, à la grande aventure du commerce caravanier, qui joignait la route africaine « de l’or et des esclaves » à celles, orientale « des épices et des encens » et asiatique « de la soie » puisque, selon saint Jérôme, les colonies juives « formaient une chaîne ininterrompue depuis la Mauritanie, à travers l’Afrique et l’Égypte, jusqu’à l’Inde ».

À partir des viie-viiie siècles, voyageurs, historiens et géographes arabes, décrivent la situation des groupements juifs, tels qu’ils les ont trouvés à leur arrivée dans ces régions : Al-Idrissi  évoque, sur le « territoire des Lamlam… et deux villes, Mallal et Daw. [où] les gens… sont des Juifs » ; il mentionne aussi « Kamnuriyya [dont] la population… prétendait être juive ».

Ibn Saïd cite « la ville de Limi [dont les] habitants sont juifs ». Al-Zuhri affirme que « les gens de Karafun… suivent la religion juive », « lisent la Torah ». Ibn abi Zar fait état de « tribus (qui) habitaient près d’une ville appelée Tatklasin, (et) suivaient la religion juive ». Tous font référence à des toponymes aujourd’hui disparus ou impossibles à identifier et à des populations « juives » vivant sur des territoires relativement proches les uns des autres, mais qui diffèrent tant par leur mode de vie que par leur rapport au judaïsme.

Al Zuhri présente les Amima de Karafun comme des Djinawa … Noirs se dit Djinawa en berbère et Soudane en arabe., noirs et probablement berbères. Pour Idrissi, si les « Lamlam » de Mallal et Daw, sont juifs, ce n’est peut-être pas aussi sûr pour les Kamnuri qui, « se prétendent juifs » ; pourtant, dit J. Cuoq ,

« Je crois qu’il faut prendre en considération l’affirmation d’al-Idrisi suivant laquelle [les Kamnuri] étaient Juifs… Cette information, – que l’on ne peut rejeter a priori – est précieuse, car elle nous donne la clef de la présence des communautés juives existant au sud du Sahara notamment dans certaines régions du Soudan occidental ».

Les « Sudan » mentionnés par Ibn Abi Zar seraient donc des noirs judaïsés, alors que les populations rencontrées (?) à Limi par Ibn Saïd sont juives.

« Il est étonnant sans doute de trouver une telle variété de populations juives dans ces régions ; quoi qu’il en soit, cette “diaspora soudanaise” a servi les intérêts économiques des Juifs qui, en s’installant dans le “pays de Lamlam”, au voisinage des mines d’or, ont pu assurer ainsi aux autres colonies, surtout à la tête de pont sur le Maghreb, le Touat, une prospérité extraordinaire »

Peuplé de Juifs, Lamlam (ou Damdam, Iamiam), était très proche du pays des Wangara ; ses principales villes étaient Daw et Mallal, future Melli très vraisemblablement qui donnera son nom à l’empire du Mali.

La présence de Juifs noirs  dans le pays pourrait laisser supposer une implantation assez ancienne pour avoir donné le temps aux populations juives de se mêler aux populations indigènes, pour se métisser à leur contact et, peut-être, les judaïser.

Ces témoignages imprécis, fragmentaires et souvent de seconde main, tirés d’auteurs des xie, xiie et xive siècles qui, à une exception près, n’ont pas voyagé dans les régions qu’ils décrivent, ont pu susciter le scepticisme  ; ils n’en constituent pas moins un fonds précieux sur la présence juive en Afrique de l’Ouest, sur l’évolution de son statut car, si le judaïsme ne semble pas constituer un élément de véritable unification entre les divers groupes, les uns « sont juifs » et « lisent la Tawrat (thora) », d’autres « suivent la religion juive » ou « se prétendent juifs ».

Est-ce à dire que des Juifs ont pu s’éloigner du judaïsme pour se rapprocher des pratiques locales ? La sévérité d’Idrissi est due au fait que ces Juifs sont réfractaires à l’Islam : « Les habitants… sont des Juifs, mais la plupart d’entre eux sont dans l’infidélité et l’ignorance »

De fait, si certains usages tendent à rattacher ces groupes « juifs » aux traditions africaines (« Dans l’ensemble de la population du pays de Lamlam, quand arrive la puberté [on a coutume] de se scarifier le visage et les tempes avec le feu. C’est pour eux une marque distinctive » « Ils ont une pierre magique… celui qui [a] une pierre magique ensorcelle les rois, les émirs… La célébrité de cette pierre dispense de sa description  »), c’est qu’exposés aux attaques de leurs voisins, ils étaient devenus vulnérables :

« Les habitants de Barisa, Silla, Takrur et Ghana razzient le pays des Lamlam et y font des captifs qu’ils amènent dans leur pays pour les vendre » « La race (des Lamlam) est réputée parmi les esclaves du Maghreb »

« Leur situation se dégrada […] Les habitants s’enfuirent, se réfugiant dans les montagnes, se dispersant dans le désert, tombant sous la dépendance de leurs voisins et se mettant sous leur protection. Il ne resta plus de la population [nombreuse ] de Kamnuriyya qu’un petit groupe de personnes dispersées entre ces déserts et le voisinage de la côte, vivant de laitage et de poisson. Ils mènent une vie pénible et précaire. Ils transhument dans ce territoire avec l’accord de leurs voisins et leur vie s’écoule en toute tranquillité jusqu’à ce jour ».

D’après J. Cuoq, les Kamnuri dispersés « se sont métissés avec les « Sudan » et ont donné naissance à de nouvelles tribus où ont pu prévaloir certaines survivances juives, ce qui a suffi pour leur faire réclamer une ascendance juive et se la faire reconnaître par les musulmans, très attentifs aux particularismes confessionnels ».

Wangara

Au Moyen Âge, le nom Baqâra (ou Baghara, Gangara, Wankara, Ouangara, Ouankarah) désignait, selon Ibn Abi Zar, à la fois la région située sur le Haut-Sénégal et ses habitants. Sur la carte  Wangara, délimité par les localités de Lahou, Segou, Tombouctou, Kano correspond à l’empire du Mali, source de l’or  près de laquelle étaient installés les Juifs, bien avant l’arrivée des Musulmans.

Si les habitants du Wangara sont bien les descendants de Tiklan , ils doivent être rattachés au Beni-Kheibar ou Beni-Moussa, alias Hejjazi, populations juives arrivées massivement d’Arabie occidentale dans le courant du viie siècle.

Lorsque ces différentes populations juives et judaïsées ont subi les assauts répétés de leurs voisins musulmans, certains groupements ont du résister :

« Vers 1033, des tribus nègres du Soudan désignées sous le nom de Baqâra, Baghara, Gangâra (?) et habitant immédiatement l’ouest de la ville de Tâteklâtîn, pratiquaient la religion judaïque et guerroyaient avec leurs voisins Sanhâja, berbères convertis à l’Islamisme»

Mais leur faiblesse démographique et la perte de leurs appuis au Maghreb et de leurs alliés berbères, devenus leurs ennemis, du jour où ils ont adhéré à l’islam, les ont affaiblis.

Amima

Leur territoire, parfois identifié avec Mema, au nord du Macina , était délimité par les fleuves Sénégal et Niger, ce qui correspond au sud des royaumes du Ghana et du Mali ; cela tendrait à confirmer que la boucle du Niger – particulièrement autour du lac Fati où vécurent les Banou-Israël  – a constitué un pôle d’attraction pour les Juifs, durant de nombreux siècles.

C’est dans cette région que les premiers voyageurs arabo-musulmans ont trouvé, au début du viiie siècle, ces populations Amima juives , bientôt à la merci de leurs voisins musulmans de Ghana, de Silla ou de Tadmekka qui, d’après El Zuhri, n’ont pas hésité à les razzier et à les convertir vers 725-745.

L’or est sans doute à l’origine à la fois de la venue des Arabo-musulmans dans ces régions et de leur volonté d’éliminer les concurrents juifs trop bien établis à proximité des lieux d’extraction.

Kamnouriyya, Limi, Baghara, Lamlam, Karafun, Tatklatin… ; ces toponymes s’inscrivent dans un espace qui engloberait le sud de la Mauritanie, l’est du Sénégal et la boucle du Niger, ce qui correspondrait à l’ancien Ghana, producteur d’or.

Au cours du xie siècle, les Almoravides (1066-1147), ces Berbères du Sahara, animés d’une morale islamique des plus austères, lancèrent la guerre sainte vers le Maghreb occidental qu’ils voulaient conquérir avant de se porter au secours des princes musulmans d’Espagne.

Sur leur route, ils démantelèrent les royaumes judéo-berbères du Sous et du Dra’, tuèrent ou islamisèrent de force les Juifs du Tafilalet …, karaïtes ou talmudistes, luttèrent contre les sectes proches du judaïsme et toutes les dérives doctrinaires, balayèrent le mouvement judéo-islamo-berbère des Berghouata , au nord-ouest du Maroc…

Les cités réfractaires à l’islam orthodoxe d’Aghmat, Sijilmassa et Awdaghost, jugées « dépravées », furent mises à sac après avoir été pillées. Sijilmassa, la capitale du commerce avec le Soudan, « appuyée par les fortes communautés du Touat […] pendant huit siècles, jouera un rôle économique et culturel important dans la pénétration et l’approfondissement de la pensée biblique en Afrique ».

Awdaghost, sa jumelle sur l’autre rive du Sahara, était très riche : « l’or d’Awdaghost est le meilleur du monde et aussi le plus pur. » Awdaghost et Sijilmassa, cités légendaires situées sur l’axe caravanier principal du Sahara, se sont développées parallèlement, la prospérité de l’une conditionnant celle de l’autre , attirant des multitudes de marchands, religieux, savants, écrivains et artistes…

Comme Sodome et Gomorrhe, elles succomberont toutes deux, à vingt ans d’intervalle, sous les assauts des moines soldats almoravides décidés à s’emparer de leur or pour financer leurs futures expéditions.

L’or africain du Soudan fera la fortune des royaumes musulmans du Maghreb et de l’Espagne tout en favorisant l’expansion rapide de l’Islam dans ces régions.

Bien évidemment, les Juifs – qui avaient jusque-là contrôlé le marché de l’or à chaque bout de la chaîne, qui avaient frappé les premières pièces d’or, avant les florins et ducats européens, furent éliminés.

Que reste-t-il de ce passé ?

Le monde africain noir se partage, aujourd’hui, entre l’islam, présent depuis le viiie siècle, et le christianisme apporté au xixe par les missionnaires catholiques et protestants. C’est dans la société africaine et dans la mémoire des hommes, qu’il peut subsister des traces de ce passé, si lointain et tellement fascinant.

Dans les années 1864-1865, le rabbin Mardochée abi Serour a rencontré, parmi les tribus touarègues, des hommes qui se disaient juifs originaires de Tamentit.

Parmi les Touaregs, d’autres fractions – les Dawsahak ou Igdalen, les Daga, les Enaden – seraient issus de Juifs razziés ou réfugiés après les persécutions du xve siècle. Tous venus du Maghreb ou du Sahara, ils ne font pas partie de l’histoire des Juifs d’Afrique Noire, dont certains vestiges, pourtant, rappellent le passage : ce serait davantage le cas des « Juifs de la boucle du Niger », découverts récemment.

Le retour des Banou Israël ?

En 1995, reprenant une annonce de « l’Essor » de Bamako, une dépêche de l’AFP annonça que des Maliens de la région de Tombouctou avaient revendiqué leur origine juive.

Était-ce la résurrection des Banou Israël massacrés en 1496 ? Ces gens se disaient descendants des rescapés qui avaient trouvé refuge loin de tout, à cinq jours de pirogue de Tombouctou, dans les villages de Kirchamba, Tangasan, Goundam, Toya, Diré, Hansa, Gurma, Binga…, au cœur du delta intérieur du fleuve Niger, près du lac Fati. Interrogés, ils nous firent des réponses surprenantes.

À l’instar des Falashas d’Éthiopie, ils s’étaient cru les derniers Juifs  de la Terre ; pourtant, ils croyaient être « juifs » comme d’autres sont Dogons, Songhaïs, Bambaras, Peuls ou Tamachèk… et se déclaraient fièrement Juifs et… musulmans !

Certains, parmi eux, ont conservé leurs anciens patronymes ; outre le surnom classique Al-Yahoudi (le Juif), donné par des Musulmans, on trouve Israfi (de Serraf, Asseraf, le changeur), Al-Kuhin (Cohen), Amar, Draoui…

De fait, beaucoup disaient avoir toujours ignoré leur origine juive (ceux qui la connaissaient « ne s’en vantaient pas ») ; le secret, transmis de génération en génération, n’était révélé par l’ancien à son fils qu’au moment de mourir. Dans leur langue, quelques mots : « aba » (papa, mon père) ou « talmoud » (la connaissance) pourraient être hébraïques.

Bien évidemment, c’est l’histoire des Juifs des Banou-Israël massacrés, oubliés voire niés, qui semble resurgir, après cinq siècles. Considérés comme les premiers occupants et de ce fait propriétaires des terres, leurs voisins les tenaient pour des lettrés, et le chef de l’actuel village de Tendirma, en voulant nier leur existence, la confirme de façon éclatante :

« Il n’y a plus de Juifs à Tendirma depuis longtemps… ils sont morts ! Pourquoi en parler aujourd’hui ? »

Finalement autorisés à nous rendre à l’endroit où ils avaient vécu, nous découvrons un des puits  qui avaient fait leur réputation et, en guise de cimetière, un ancien charnier : à fleur de terre, apparaissent des restes quasi pulvérisés de squelettes d’enfants et d’adultes, des ossements jetés en vrac plus qu’alignés…

Les Mandés


En 1996, sur une indication donnée par un Père Blanc de Ségou, j’ai pu entrer en contact avec le R.P. François Diallo (1911-1996), qui devait me donner des informations très intéressantes sur son ethnie d’origine.

« J’étais surpris par la similitude de nos traditions mandées avec les traditions juives. Aujourd’hui encore, 7 jours après la naissance de l’enfant, parents et amis se réunissent pour la cérémonie de l’imposition du nom, nom qui n’a pas toujours été porté par un membre de la famille. La cérémonie de la circoncision vient plus tard et est accompagnée d’instruction et d’initiation au sens profond des traditions… “Blo da sou sou”, expression lourde de sens.

À cette fête, chaque famille se procure un poulet ; en présence de la famille, l’ancien ou son remplaçant sacrifie le poulet et marque le mur de la porte d’entrée de la maison du sang de la victime. La chair est préparée et tout le monde la mange : homme, femme, enfant et même étranger.

D’ordinaire, un sacrifice ne peut être consommé que par les initiés, jamais par les femmes, les enfants et non-initiés. Ce sacrifice peut être accompagné par des paroles. Cela ressemble étrangement à la sortie des Hébreux de la terre d’Égypte. Nos pays mandés ont été juifs de religion et de sang. Il faudrait des recherches et écouter les anciens, être du pays, car les anciens ne livrent pas les traditions aux étrangers, surtout européens… »

La tradition orale parvient ainsi à suppléer, au moins en partie, l’absence d’écrits, pour reconstituer un passé oublié et souvent controversé ; des rencontres ont eu lieu pourtant, en Afrique, entre les populations juives et noires, comme peuvent en témoigner les rares vestiges trouvés ici ou là.

Autres rencontres entre Juifs et Noirs

Les premières incursions portugaises, sur les côtes du continent noir, ont mis en présence des représentants des deux populations, noire et juive.

Rufisque

Au Sénégal, sur la côte, entre Dakar et Saint-Louis, Rufisque – l’ancienne capitale du pays – n’a gardé aucun souvenir de ses anciens habitants juifs. Raymond Mauny, chercheur à l’Ifan vers 1950, avait tenté de rassembler les rares témoignages encore disponibles :

« dans le port de Recife (Rufisque) vivent beaucoup de Blancs du Portugal dans de très grandes maisons et beaucoup de Portugais déclarés comme Juifs et aussi d’autres Juifs venus du nord, vivant dans cette liberté parce que le Roi y a consenti et les défend ; et ils ont laissé des descendants dans ce pays, qu’ils ont eus de négresses, juives comme eux, mais, grâce à la Divine Miséricorde, ils se sont convertis de mon temps à l’Église catholique  »

« La Descripçao da Costa da Guiné (1669), du Portugais Coelho [Bibliot. Nac. Lisboa, Ms 319] nous donne des renseignements inédits sur Rufisque, qu’il appelle Récife : il y vit de nombreux blancs originaires du Portugal, dans des grandes cases et beaucoup de Portugais déclarés comme Juifs, qui se marient dans le pays […] [Selon Villault de Bellefond (1669)], Rufisque compte alors environ 200 cases et est peuplée de 200 hommes plus les femmes et les enfants. Les gens vont presque nus. On y voit des Catholiques (les Portugais, entre autres, qui y sont nombreux), les circoncis qui approchent du Judaïsme, des Mahométans et des idolâtres »

São Tomé

L’île volcanique de São Tomé située sur l’équateur, à 500 km environ des côtes de la République du Congo, fut découverte par les Portugais en 1470, à l’état totalement vierge. En 1493, pour la coloniser, les Portugais importèrent des esclaves noirs du continent africain.

Quelques années plus tard, arriveront les Juifs, qui ne furent attirés ni par l’or ni par aucun commerce et qui ne sont pas venus chercher refuge sur l’équateur pour tenter d’échapper à des persécuteurs. Ils ont été déportés dans cette île du golfe de Guinée pour servir les objectifs d’une épuration imposée par l’Inquisition et pour coloniser les nouvelles acquisitions d’un Portugal conquérant et qui avait besoin d’une main-d’œuvre à bon marché.

Le roi Jean II qui, après le décret d’expulsion de 1492, avait accueilli au Portugal plus de vingt mille familles juives réfugiées d’Espagne, allait changer d’avis pour pouvoir épouser la fille des souverains espagnols. Il ordonna la déportation des Juifs en Afrique équatoriale. Valentim Fernandès a raconté les drames vécus par ces malheureux, les enfants des Marranes séparés de leurs parents pour être plus facilement éduqués dans la religion chrétienne, les souffrances endurées au cours du voyage, les mauvais traitements infligés par leurs persécuteurs, la chaleur équatoriale et le désespoir des parents, dont beaucoup préférèrent mourir en se jetant à l’eau :

« Le roi envoya [à São Tomé] 2 000 enfants de moins de 8 ans qu’il prit des mains des Juifs castillans et les fit baptiser. Beaucoup d’entre eux y sont morts, en ce moment, ont survécu – hommes et femmes – près de 600. Et le capitaine [Alvaro de Camjnha, gouverneur de l’île] les maria, mais bien peu de ces femmes étaient fécondes avec des hommes blancs ; au contraire il y avait plus de fécondité entre les femmes blanches et les Noirs et entre les femmes noires et les hommes blancs »

L’histoire méconnue des « juifs de l’archipel »

1 400 enfants moururent avant d’arriver à São Tomé, ce qui n’attendrit nullement leurs bourreaux ; un peu plus tard, ils déporteront les adultes, les forçant à cultiver la terre.

« Ce fut l’origine de la prospérité de l’île , enrichie par la culture de la canne à sucre et des arbres fruitiers, au point qu’un demi-siècle après sa découverte, de nombreux marchands portugais, espagnols, génois et français y étaient établis et qu’à Povoasan, il y avait un évêque»

Mais, s’il y eut miracle, il est dans ce passage de Fr. Coelho (1669) :

« On leur attribue l’introduction du cacao (en provenance du Brésil) à l’île du Prince et à Sâo Tome […] et […] sans grande preuve certains interdits alimentaires locaux, l’emploi de l’étoile à six branches comme signe à valeur magique du Nigeria, des traits de numérologie kabbalistique, quelques détails de rituels  »

Aujourd’hui São Tomé compte 54 000 habitants, parmi lesquels 1 400 Européens et beaucoup de métis de Juifs et Africains, dont quelques-uns portent des patronymes hébreux… Par ailleurs, les noms de deux anciens Juifs portugais – Abraham Cohen, Abrao Gabbai – figurent sur les dalles à l’intérieur de l’église et dans le cimetière de São Tomé.

Les îles du Cap-Vert

Dans l’archipel capverdien, les données historiques sont quelque peu différentes.

« Au xvie siècle [1548], lors de persécutions de juifs au Portugal, toute une colonie vient s’installer au Cap-Vert malgré l’opposition de Philippe III d’Espagne, alors roi du Portugal. Vers le xixe siècle, d’autres juifs d’origine marocaine se joignirent à cette colonie»

D’autres habitants juifs des îles du Cap-Vert seraient venus du Maroc atlantique (Tanger, Rabat, Mogador), attirés par le commerce florissant des peaux et fourrures. Certains, comme Abraham Benoliel, juif de Rabat dont les ancêtres avaient été chassés de Tolède en 1492, eurent le monopole du commerce de l’archipel du Cap-Vert.


Sur l’île de Santo Antão, il y avait les villages de Sinagoga où les Juifs du Cap-Vert se réunissaient pour prier, et Ponta do Sol où l’on peut encore voir les cimetières juifs et les noms Cohen, Levy, Benoliel, Benros… gravés sur les pierres tombales. D’autres tombes isolées ou cimetières juifs ont été signalés ici ou là à Boa Vista, près de Rochinha.

Un citoyen français, M. Bonafoux, qui a passé cinquante ans dans les îles du Cap-Vert, se rappelle parfaitement ces Juifs de Boa Vista et qui n’ont quitté l’archipel qu’après la création de l’État d’Israël, en 1948, laissant derrière eux tous ceux qui, mêlés à la population autochtone et métissés, vivent toujours dans ces îles avec un des patronymes judéo-marocains :

Anahovy à Boa Vista & Brava, Brigham et Cohen à San Antao, à Praïa & San Vicente, BenolieL (parfois écrit Ben Oliel ou Benholiel), Benros (variante lutanisée : Barros), à Boa Vista & Paul, Levy, Mendes et Pinto à Praïa, Schofield à San Vicente, Whanon [variante de Ohanon] à San Antao & San Vicente, Auday, Seruya, Trigano…

Il est à remarquer qu’en 1995, le Premier ministre du Cap-Vert, M. Carlos Alberto Wahnon de Carvalho Veiga, est issu d’ancêtres juifs venus de Gibraltar vers 1850 : Isaac & Rachel Wahnon.

La longue histoire des relations entre les Noirs et les Juifs montre d’abord que ces relations ont bien existé, dans les périodes d’échanges commerciaux et dans le temps de la tragédie.

De la première période, aucune archive ne subsiste et il ne reste ni synagogue, ni cimetière… mais nous savons qu’à aucun moment les deux groupes ne se sont trouvés en concurrence ou en lutte ; leur commerce fut loyal et, s’il y eut judaïsation de certains groupes noirs, elle ne fut jamais forcée.

Au moment où la traite esclavagiste vidait l’Afrique de sa jeunesse pour l’envoyer soit outre-mer, soit vers l’autre rive du Grand Désert, les Juifs sont restés à l’écart, étant eux-mêmes persécutés par l’Inquisition ou interdits d’acheter ou vendre les captifs, convertis à l’islam dès après leur rapt. Du reste, est-il imaginable qu’un peuple, si longtemps et partout persécuté, pût se muer en bourreau d’un frère de douleur ?


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