Parmi les nombreuses communautés qui forment la nationalité juive en Union Soviétique, les Juifs de Buhara, ou plus exactement d’Asie Centrale, occupent une place particulière.

Participant à part entière de ce qu’il est convenu d’appeler la « question juive » en URSS, cette population, installée depuis des siècles à l’endroit même où on la trouve aujourd’hui, semble avoir connu une histoire aussi passionnante que délaissée.

Pourtant, l’étude des communautés juives en pays musulman et de leurs liens avec le milieu socio-culturel environnant, a requis l’attention de générations de chercheurs, mais, comme il est de rigueur, les thèmes choisis varient selon les aléas de la politique, les facilités d’accès au territoire concerné ou même les modes.

Ainsi, si les Juifs de Perse ont suscité d’abondantes recherches, confortées par l’étude d’un vaste corpus de textes judéo- persans et ont fait l’objet de monographiques récentes, ceux de Buhara attendent encore l’ouvrage de synthèse qui devrait leur être consacré.

Certes, ils profitent quelque peu de leur position à la fois proche et excentrée par rapport à leurs voisins d’Iran dont certains Juifs boukhares sont directement issus, ils parlent une langue quasi identique : le tadjik ; leur production littéraire qui a connu son apogée au XVIIIe et au XIXe siècle, puis à partir de la révolution de 1917 jusque vers 1936, relève du judéo-persan et n’en est qu’un domaine spécifique. Leur culture matérielle est également proche de celle des Juifs persans, de même que la Transoxiane peut être considérée comme une extension de l’aire culturelle iranienne.

Pourtant, ils constituent un groupe spécifique dont l’étude aujourd’hui ne peut qu’aider à la compréhension de la question des nationalités en Asie Centrale soviétique.

Juifs d’Asie Centrale, dessin de Vereščagin frontispice du vol. I de E. Schuyler, Turkestan, 1876.

Evoqués depuis des siècles par tous les voyageurs qui se sont succédé en Asie Centrale, à commencer par Benjamin de Tudèle qui relève 50.000 Juifs à Samarqand en 1167, ils semblent avoir été redécouverts à la fin du XIXe siècle, en particulier par les orientalistes N.A. Adler et W. Bâcher qui ont collecté leurs écrits et en ont préparé la publication. Aussi dispose-t-on actuellement d’une documentation réelle quoique relativement réduite et disparate.

Il existe des études très complètes comme celles que l’on doit à l’ethnologue soviétique Z.L. Amitin-Sapiro qui, dans les années 30, a concentré son attention sur le statut Juridique des Juifs de Buhara, leurs rites et Leurs traditions.

On connaît aussi les articles d’érudition du professeur M. Zand basés sur des enquêtes de terrain dont la valeur est inestimable et qui concernent plus particulièrement leur histoire culturelle. La revue Evrejskaja starina offre par ailleurs quelques extraits de sources traitant de La période tsariste et des premiers temps de l’Etat soviétique. Citons de plus l’énorme documentation relative aux Juifs soviétiques dans leur totalité, rassemblée depuis 1960 à Londres en 80 volumes hélas sans index, sous le titre Evrei i evrejskij narod (Les Juifs et le peuple juif).

Egalement sur la période contemporaine, il est possible de trouver quelques allusions aux Juifs d’Asie Centrale parmi la masse de publications traitant du problème juif en Union Soviétique, mais on doit dire que leurs auteurs s’intéressent aux populations d’Europe orientale.

D’autre part, les chiffres publiés par la Jewish encyclopedia sur l’émigration en Israël des Juifs de Buhara par rapport à ceux des autres communautés de Russie ou du Caucase, apportent un précieux complément à cette question  et constituent un des éléments de la perception actuelle du problème. Enfin, on note entre 1950 et 1970 une série de mises au point, plus ou moins approfondies, mais qui ne semblent pas être le fruit d’une expérience poussée.


Ainsi, ce qui manque le plus est bien un constat de la situation actuelle des Juifs d’Asie Centrale à la lumière d’observations récentes et des données historiques susceptibles de les éclairer. En effet, si L’on s’en tenait à la conclusion du spécialiste R. Loewenthai, on ne devrait pas s’attendre, en visitant Taškent, Samarqand, Buhara ou Koqand, à trouver une communauté encore structurée par l’appartenance au judaïsme et différenciée de son environnement majoritairement musulman. Voici en effet ce qu’il concluait en 1960 :

« On peut dire qu’à l’exception de quelques anciens membres de la communauté, les Juifs boukhariotes ont cessé d’exister en tant que communauté distincte et peuvent être considérés comme entièrement dénationalisés au point de vue de leur religion et de leur originalité ethnique. »

Le but du présent article est de tenter de proposer à partir de plusieurs enquêtes sur place, dont la dernière remonte au mois d’avril 1985, une appréciation plus concrète de La réalité d’aujourd’hui.

Premiers contacts

Il suffit de parcourir La rue Hudžumskaja à Samarqand ou Ckalova à Taškent et de pouvoir entrer en contact avec la population pour comprendre que l’on est en train de visiter un quartier juif. Les habitants eux-mêmes s’empressent de vous faire part de Leur nationalité « evrej » lorsque vous avez décliné la vôtre, et se réjouissent ouvertement si, à leur interrogation « a yid ? » (« êtes-vous juif »), vous répondez par l’affirmative. Pourtant, extérieurement rien ne différencie une maison juive d’une maison musulmane et bien des touristes doivent s’y méprendre.

Par contre, le costume permet aisément de différencier Les musulmans des juifs : chapeau ou casquette pour les hommes qui adoptent en général Le complet veston occidental, sauf Lors des enterrements où certains revêtent Le manteau de soie traditionnel à Buhara ou lors des offices pendant lesquels ils portent souvent la calotte ôzbeke : les femmes quant à elles ont des robes à manches courtes, dans un tissu analogue à celui des musulmanes (le célèbre han atlas), mais sans pantalon et gardent volontiers la tête nue.

Comment une population vivant groupée dans un même quartier, identifiable par son costume, et se reconnaissant d’emblée comme appartenant à la nationalité juive, peut-elle être raisonnablement considérée comme dénationalisée ?

La notion de communauté s’impose d’ailleurs définitivement lorsque, à la synagogue de Samarqand, vous rencontrez Menache ben Efraim Elizarov, le plastron orné d’une médaille militaire, qui n’est autre que le président de ladite communauté, soit le traditionnel kolontar conservé par les autorités soviétiques comme porte- parole de ses coreligionnaires. Au cours d’un premier entretien en russe qui durera plus d’une heure, voici en substance ce qui sera dit :

« II y a 40.000 Juifs à Samarqand, et 8.000 à Buhara sans compter ceux qui sont installés à Taškent, Koqand ou d’autres villes d’Ouzbékistan et du Tadjikistan. La communauté pratique librement sa foi et participe au même titre que tous les peuples de l’Union Soviétique au développement du pays et à la mise en application de sa politique de paix. Le soin que portent les autorités à son bien-être est attesté par leur politique de rénovation des lieux de culte. Ainsi, comme on peut le voir – et il est permis de prendre des photos — la synagogue de Samarqand est en cours d’embellissement, mais les travaux ne sont pas encore achevés. Derrière chaque panneau de bois sculpté sont conservés les rouleaux de la Torah, en tout 60, tous cachers, c’est-à-dire vérifiés annuellement de façon à s’assurer de leur intégrité. Ils proviennent des 20 synagogues qui fonctionnaient avant la révolution. D’autre part, 700 sepher Torah non cachers reposeraient dans la gheniza. Actuellement environ 40 touristes juifs sont reçus ici chaque mois et il leur est permis de photographier les offices Librement. »

Pour confirmer l’impression produite et donner toute la mesure de son hospitalité, le président nous invite chez lui le lendemain afin d’assister au premier seder qui marque le point culminant de la fête de Pâque. Pendant ce temps, le jeune rabbin qui fait également office de chohet (boucher rituel) et de mohel ( » circonciseur ») est resté silencieux, comme pour signifier le profond fossé qui le sépare de la « vieille génération ».

Dans La rue règne une grande agitation. Des gens portant dans chaque main poulets ou dindons affluent vers la synagogue pour l’abattage rituel. D’autres transportent la vaisselle ordinaire, celle dont on se débarrasse pour fêter dignement Pâque, d’autres enfin mettent la dernière touche au grand ménage dont a fait l’objet la maison.

Peut-on encore douter de la vitalité d’une telle communauté ?

Evoquons maintenant la façon dont s’est faite l’implantation des Juifs de Buhara et quelle a été l’attitude du pouvoir musulman à leur égard.

L’origine de l’implantation des Juifs en Transoxiane reste obscure. Diverses traditions font état de leur existence depuis le règne des Achéménides, eux-mêmes se déclarant descendants des Dix Tribus d’Israël. Le groupe actuellement constitué s’est homogénéisé mais il est le fruit d’apports divers, survenus depuis des époques très reculées et dont Les plus récents remontent au XVI Ile et au XIXe siècle, et proviennent surtout de Perse.

Seule communauté non musulmane â s’être maintenue après La conquête arabe, Les Juifs d’Asie Centrale se sont trouvés soumis au pouvoir des souverains musulmans depuis le VIIIe siècle et Leur statut juridique s’est conformé aux indications contenues dans La chari’a concernant Les « gens du Livre ».

L’ethnologue O.A. Suhareva, spécialiste de l’histoire urbaine de L’Asie Centrale, en particulier de Buhara, a rassemblé de nombreuses données sur La topographie et La constitution des quartiers juifs de la ville.

Ce serait sur leur propre demande, et pour être à l’abri d’éventuelles exactions, que les Juifs de Buhara auraient commencé à occuper un espace qui leur aurait été strictement réservé : Mahal – la-i kohne ou vieux quartier situé près du centre de la ville. Apparu vraisemblablement avant le XVIe siècle, il comportait, selon Les informateurs de Suhareva, 250 maisons et était divisé en deux parties que desservaient Les deux maisons de prières existantes dont la synagogue principale de la ville.

La population était constituée exclusivement de commerçants et d’artisans. L’activité principale était le tissage de la soie et la teinture à L’indigo, profession spécifique des Juifs d’Asie CentraLe. Il y avait également des cordonniers, des coiffeurs, des pharmaciens et préparateurs de potions et de talismans et des musiciens sollicités également par les musulmans. C’est seulement plus tard qu’apparut le métier de tailleur.

Lorsque ce quartier fut surpeuplé, Le koLontar s’adressa à l’émir pour obtenir un nouveau lieu d’implantation. C’est ainsi que se forma le deuxième quartier juif, appelé Mahal la- i паи, « nouveau quartier », comportant 200 maisons et divisé en cinq parties du fait des cinq synagogues qui s’y trouvaient. Le troisième et dernier lieu d’habitation des Juifs de Buhara s’appelle Amirabad. Il comprenait 70 à 80 maisons et une seule synagogue. Il fut constitué plus tardivement (deuxième moitié du XVIIIe siècle – début du XIXe) lorsque Les deux autres furent surpeuplés. Les activités de ses habitants étaient identiques à celles du « ghetto » initial.

Aujourd’hui, le repérage de ces quartiers, en particulier du plus ancien, est aisé. Il suffit de trouver La grande synagogue de Buhara, la plus ancienne et la seule qui soit officiellement ouverte actuellement, pour s’assurer que toutes les maisons situées aux alentours se rattachent à la communauté juive. En menant une courte enquête à laquelle les habitants se prêtent sans la moindre difficulté, on peut délimiter Les contours actuels du quartier qui est encore assez étendu.

Certes, les temps ont changé ; Le chiffon qui devait obligatoirement signaler La maison d’un Juif au temps des émirs n’existe plus et il faut franchir la première porte d’entrée pour découvrir, sur cel Le qui donne accès à la cour, La mezouza, étui fixé au montant droit contenant un parchemin rituel, signe de la foi professée par ses habitants. En effet, pendant toute la période au cours de laquelle la Transoxiane fut au pouvoir des khans gengiskhanides dès 1220, puis à partir de la conquête ôzbeke au XVIe siècle jusqu’à l’émergence de la dynastie mangit à Buhara dont les souverains prirent le titre d’émir, les Juifs d’Asie Centrale ont été soumis à de sévères restrictions sans toutefois connaître, sauf à de rares exceptions, les véritables pogroms qu’eurent à subir leurs voisins de Me Shed.

Les voyageurs du XIXe siècle se plaisent à énumérer les vexations dont les Juifs étaient l’objet.

Outre le « chiffon d’infamie » qui signalait leurs maisons, les Juifs n’avaient pas le droit de se vêtir comme les musulmans, ni de porter des vêtements luxueux dans la rue. Ils devaient porter un bonnet noir bordé d’astrakan et se ceindre La taille d’une corde. Ils n’avaient pas le droit de traverser La ville à cheval et ne devaient pas sortir après Le couvre-feu. Leurs échoppes, Leurs maisons et leurs caravansérails devaient être pLus bas que ceux de Leurs voisins musulmans et dans leurs boutiques, ils s’asseyaient en sorte que seule leur tête soit visible. En outre, ils voyaient leurs marchandises lourdement taxées et devaient s’acquitter de la djiziah, impôt prévu par le Coran, en contrepartie duquel ils recevaient une gifle en marque de mépris.

Aussi n’est-il pas étonnant, toujours d’après ces mêmes voyageurs, qu’ils aient accueilli les soldats russes en libérateurs de la tyrannie musulmane. Quelles ont été les conséquences de la conquête russe ? C’est ce que nous allons évoquer maintenant.

Le rattachement de l’Asie Centrale à l’Empire russe et la constitution du Gouvernement général du Turkestan en 1867, suivie, un an plus tard, de celle du protectorat de Buhara vont avoir des conséquences directes sur ce que les autorités tsaristes ont appelé de tout temps la « question juive ». Ces conséquences sont le plus souvent occultées dans les études contemporaines tant soviétiques qu’occidentales sur l’Asie Centrale.

L’attitude coopérante des quelques milliers de Juifs autochtones, susceptibles de constituer une base d’appui pour la russification de la région, ne va pas tarder à conduire le pouvoir tsariste à une véritable contradiction. Ce dernier va jouer la « carte juive » en favorisant le statut des Juifs de Buhara en tant que piliers des intérêts de la bourgeoisie russe au Turkestan, dans un contexte législatif nettement défavorable aux Juifs russes du reste de L’Empire.

Ayant accordé en 1842 l’égalité des droits entre Juifs d’Asie Centrale et musulmans, le gouvernement autorisa les premiers en 1866 à devenir sujets russes et à s’installer en Russie, contrairement aux autres Juifs soumis à une législation restrictive.

Cette situation nettement avantageuse se transforma à partir de la fin des années 80 pour aboutir vers 1910 à ces vaines incitations aux pogroms que l’on rencontre dans quelques notes, adressées aux autorités locales russes, afin de détourner les énergies anticolonialistes des musulmans vers un bouc émissaire bien connu, l’usurier juif.

La révolution de 1917 amena de profondes transformations dans le statut juridique et social des Juifs d’Asie Centrale, dans leur mode de vie et leur environnement culturel.

II existe un grand nombre de publications traitant de façon plus ou moins polémique de ce sujet qui n’entrent pas dans l’optique du présent exposé.

Il est sûr que les Juifs d’Asie Centrale, tout comme leurs voisins musulmans, ont fait l’objet de nombreuses campagnes de sécularisation plus ou moins intenses selon les périodes, visant à les détacher de l »’emprise de la religion ». Elles furent menées initialement par les Juifs athées eux-mêmes dans le cadre de l’Evsektija, section juive du parti communiste de l’Union Soviétique. Les thèmes de ces campagnes varient selon la conjoncture politique (création de l’Etat d’Israël, pression internationale, etc.), mais également selon le calendrier des fêtes religieuses.

Eléments du particularisme juif

Aujourd’hui, après plus de soixante ans d’un pouvoir athée ayant douloureusement hérité du problème juif, la communauté d’Asie Centrale existe toujours, installée principalement dans les quartiers qu’elle occupait traditionnellement surtout dans les villes petites et moyennes, et apparaît solidement ancrée dans sa spécificité religieuse.

Certes, le fait d’avoir visité Samarqand le jour de Pâque et d’avoir assisté au premier seder chez le président Elizarov peut faire illusion sur le degré de religiosité des Juifs d’Asie Centrale. On sait bien que lorsqu’une communauté est entrée dans un processus d’abandon progressif de ses rites, d’ailleurs orchestré par le pouvoir central, les derniers à se maintenir sont ceux liés aux principales fêtes. Ainsi, la fréquentation des églises le soir de Pâque et des mosquées le jour de Kurban Bayram ne renseigne pas sur le nombre des fidèles en temps normal.

Cependant, quantité de traits relevés au hasard de différents séjours révèlent, en dépit de comportements communs à tous les Soviétiques, une persistance de la spécificité juive en Asie Centrale.

Il reste au moins une grande synagogue ouverte en permanence, c’est-à-dire au moment de chaque office quotidien, dans toutes les viLles où se trouve une communauté juive importante. A Taškent, il y en a trois pour les « orientaux » et une autre pour les Juifs ashkénazes installés surtout depuis la Deuxième Guerre mondiale. La vie religieuse s ‘appuyant essentiellement sur la loi judaïque, il est clair que la synagogue, en tant que lieu de conservation des rouleaux de la Torah, reste le point d’ancrage de la communauté par lequel se ressource toute sa spiritualité, en dépit de l’absence d’écoles d’apprentissage du texte sacré réglementées depuis 1918.

Ainsi, la mission éducative de la synagogue et son rôle juridique et social ont été « transférés » aux instances laïques de l’Etat. L’hébreu, après avoir été enseigné pendant quelques années, au lendemain de la révolution, la langue nationale des Juifs de Buhara n’est officiellement pas enseigné, mais le chamoch de Taškent (gardien de la synagogue) originaire de Samarqand, sait le lire, bien qu’il ne l’ait pas appris, tout comme le président Elizarov dont le père était lui-même président de la communauté (il a d’ailleurs jugé utile de déclarer qu’il Lisait sans comprendre). Quant au jeune rabbin de Samarqand, il peut s’exprimer en hébreu. Ainsi, quelle que soit la façon dont se transmet le savoir, si les cadres religieux peuvent remplir les charges qui leur sont conférées, le devenir spirituel de la communauté est assuré pour un temps.

D’après nos informateurs, les principaux rites marquant la vie de l’homme sont massivement respectés par les membres de la communauté : circoncision, bar mitsva, mariage, enterrement et commémoration donnent lieu aux cérémonies d’usage prévues par la loi. Bien sûr, le mariage étant pour tout Soviétique une institution laïque, il est interdit de se marier à la synagogue, mais le rite se déroule selon la coutume, au domicile des intéressés, tout comme la circoncision, pratiquée en général par le rabbin qui fait office de mohel. Comme chez les musulmans, ces cérémonies donnent lieu à de grandes réjouissances accompagnées de chants et de danses.

Les enterrements mobilisent au moins un homme par famille dans un même quartier, ce qui à Buhara par exemple provoque un rassemblement dans les rues, pouvant atteindre plusieurs centaines de personnes. Le cimetière spécifiquement juif existe toujours dans cette ville, au bout du quartier Mahal la-i Kohne, alors qu’à Samarqand, les Juifs sont enterrés dans une section du cimetière commun. On doit noter qu’à la place des stèles simples et uniformes qu’il est de mise de trouver dans un tel lieu, se dressent désormais les portraits des défunts, gravés dans du marbre noir, ce qui n’est absolument pas orthodoxe.

Les rites de deuil sont rigoureusement suivis, en particulier par les orphelins qui multiplient leur fréquentation de la synagogue pendant un an. Puis, à chaque anniversaire suivant, une prière de commémoration rassemble les hommes à la synagogue et toute la famille partage un repas au domicile du défunt.

D’après nos observations, l’autorité du chef de famille semble encore de nos jours incontestée, tout comme l’importance des fils et petits-fils. Les liens de parenté structurent totalement la communauté et son espace. La maison familiale reste souvent le lieu où demeurent les fils, les filles partant vivre chez leur mari. Les collatéraux vivent très souvent à proximité et surtout dans les limites du même quartier.

Un grand père comblé. Buhara, Avril 1985

L’intérieur des maisons surprend par la note orientale, voire musulmane de leur agencement. Le bleu ciel domine pour les portes et les fenêtres. Les niches polychromes servent à exposer les objets de valeur, portraits, théières en porcelaine, etc. Un tapis accroché au mur est encadré par des panneaux décoratifs en stuc. On se déchausse avant d’entrer dans la salle à manger dont le sol est également recouvert d’un tapis. Tout porte à croire que l’on se trouve chez des musulmans.

Pourtant certains détails révèlent l’appartenance religieuse des habitants du lieu : une mezouza sur le montant droit de chaque porte, un fragment de la Torah sous verre et suspendu à une porte, la photo des ancêtres au dessus du tapis, mais également un grand nombre de chaises, une table et des lits, signes de l’influence occidentale encore fortement rejetée par les musulmans. Pour finir, la prière rituelle est prononcée sur le pain avant chaque repas et des étoiles de David ornent les murs repeints.

Les métiers prisés par les membres de la communauté sont encore bien souvent ceux qu’exerçaient leurs ancêtres : artisans et boutiquiers regroupent toujours la majorité des Juifs d’Asie Centrale. On peut voir les échoppes des coiffeurs, rémouleurs, cordonniers et tailleurs aux alentours des bazars de Taškent, Samarqand ou Buhara, ainsi qu’à la limite des quartiers juifs. Les jeunes filles travaillent essentiellement comme coiffeuses, vendeuses ou puéricultrices, le plus souvent avant d’être mariées et d’avoir un enfant dans l’année qui suit, à l’instar de leurs voisines musulmanes. Une des différences frappantes est la plus grande facilité des rapports entre hommes et femmes dans la vie quotidienne.

Les grandes fêtes qui rythment les saisons sont encore l’occasion de manifester l’appartenance à une communauté distincte.

Comme nous l’avons observé, Pâque se déroule conformément aux usages en vigueur dans toute la diaspora, le seder est célébré durant deux soirées. Le « grand nettoyage » a été effectué dans toutes les maisons et on s’est appliqué à en faire disparaître toute trace de hametz (levain). La veille encore, certains retardataires transportaient leur vaisselle quotidienne pour l’entreposer quelque part pendant toute la durée de la fête. Le boucher rituel de Samarqand est débordé par la foule, à tous les coins de rue on vous offre de grandes galettes rondes de matsoth cuites à domicile.

A la tombée de la nuit, les hommes se hâtent vers la synagogue. Les deux salles qui entourent la cour sont pleines. Dans le réduit attenant, réservé aux femmes, il n’y a que quelques vieilles. A la fin de l’office, chacun se presse de rentrer chez soi pour que véritablement commence la fête. Pour ce qui est du premier seder auquel il nous a été donné d’assister, on doit dire qu’il est observé dans son intégralité.

Le président Elizarov, notre hôte, après s’être excusé de nous imposer « ces prières rituelles qu’on devait respecter mais qui ne dureraient pas longtemps » récita pourtant le texte sacré jusqu’au dernier mot. Sa table était garnie de tous les mets traditionnels (15), au milieu le « plat du seder » avec les matsoth, recouvertes d’un napperon, puis les autres éléments du repas, karpass (verdure consistant en persil, radis et vinaigre), maror (herbes amères), ‘harosseth (pâte faite de pommes, amandes et cannelle, trempée dans du vin rouge), zeroa ‘ (os garni de viande) et oeufs cuits dans la cendre. Les quatre verres de vin fait spécialement pour cette occasion furent vidés, à quatre reprises, au cours de la cérémonie pendant laquelle, selon la tradition, la porte de la maison demeura ouverte aux « passants sans abri le soir de Pessah ».

D’après nos informateurs, toutes les autres fêtes sont suivies de la même façon. On construit des cabanes pour Soukkoth, la fête du Tabernacle, on se réjouit pour Sim’hath Torah, on se recueille et on se purifie pour Roch Hachana et Kippour, on échange des cadeaux à Pourim, sans compter tous les autres jours importants du calendrier.


Cependant, cette communauté, il ne faut pas l’oublier, tout en se distinguant de son environnement socio-culturel dont elle a subi l’influence depuis des siècles, relève à part entière du mode de vie soviétique. Ainsi, le problème de la scolarisation des Juifs d’Ouzbékistan mérite qu’on l’évoque. Leur langue maternelle, le tadjik  n’étant pas enseigné dans cette région, les enfants juifs vont dans l’écrasante majorité des cas à l’école russe, afin sans doute de se démarquer des musulmans qui fréquentent l’école ôzbeke. Les grandes fêtes nationales du pays sont célébrées par tous en Asie Centrale, le 7 novembre à Buhara donne lieu à un grand défilé auquel participe la ville entière.

De même, le problème commun à tous les Juifs d’URSS qu’est l’émigration existe dans cette communauté. Qui n’a pas chez soi, Le portrait d’une tante ou d’un frère résidant en Israël (ou aux Etats-Unis) à qui il est d’ailleurs possible de téléphoner par l’intermédiaire de New York ? C’est peut-être la raison pour Laquelle les Juifs sont si ouverts aux étrangers, et si enthousiastes si ceux-là le sont. Le constat de l’identité de leurs pratiques avec celles de leur interlocuteur leur procure une immense satisfaction.

Enfin, sous l’influence de la vie moderne et de la culture dominante, il est évident que la communauté s’écarte, par certains aspects, de la pure orthodoxie. Le samedi étant un jour ouvrable depuis 1922, il est nécessaire pour un grand nombre de se rendre au travail. D’autre part, voir la télévision allumée dans un foyer ce jour-Là est chose courante. De même, peut-on voir dans le hall de la synagogue de Taškent des photos de Kippour, pratique absolument réprouvée par l’éthique judaïque. Toutefois, le rabbin était parfaitement conscient de ce fait. Notons encore que la femme mariée ne cache pas ses cheveux sous une perruque ou même un foulard. Mais, ces particularités se retrouvent dans des communautés juives ailleurs dans le monde et on ne peut conclure à la disparition de toute spécificité ethnique et religieuse.

Comme c’est en général le cas pour les communautés traditionnelles en pays musulman, leur existence et leur pérennité spirituelle n’ont été effectives que grâce à un ajustement du comportement, seLon Les possibilités offertes par le pouvoir dont elles dépendaient. Au temps des émirs, l’ajustement a parfois été jusqu’à la conversion forcée à l’Islam, ce qui donna naissance au groupe spécifique des cal La, dont beaucoup retournèrent au judaïsme à l’arrivée des Russes. Quelques centaines s’en réclament encore aujourd’hui.

L’ère soviétique a exigé de nouveaux ajustements, mais c’est paradoxalement à notre époque que se rejoignent les destins des Juifs et des musulmans d’Asie Centrale, poussés par la nécessité de préserver leur intégrité éthico-culturelle, tout en ne s ‘opposant pas directement au pouvoir en place.

L’avenir de leur spécificité communautaire dépend de leur flexibilité comme de leur conservatisme.

Les ancêtres. Buhara, Septembre 1982

De plus, ne peut-on pas les associer dans le traitement privilégié dont ils semblent faire l’objet de la part des autorités soviétiques ?

La communauté des Juifs de Buhara a traversé l’histoire pour apporter aujourd’hui la démonstration de sa permanence.

Catherine Poujol


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