Amalec

Les Conseils juifs dans l’Europe allemande: 1 – Un exercice d’équilibre périlleux

La Reichsvereinigung, de la responsabilité à l’implication (1933-1945)

Le 12 juin 1944, le chef de la police du « Grand Berlin » décida de dissoudre par décret la Reichsvereinigung der Juden in Deutschland.

Des Juifs berlinois dénoncèrent le dernier dirigeant de cette association auprès des forces d’occupation soviétiques. Celui-ci, Walter Lustig, fut arrêté comme collaborateur et exécuté.

Pendant quelques mois, certains de ses compagnons revendiquèrent le droit de prendre la succession des associations juives dissoutes pendant la période national-socialiste. Mais ils perdirent la bataille face aux Juifs qui avaient survécu dans la clandestinité et aux anciens déportés qui commençaient à créer de nouvelles associations.

Le 20 septembre 1945, la Alliierte Control Commission ordonna l’annulation de l’ensemble de l’appareil législatif national-socialiste, dont faisait partie le Reichsbügergesetz, le système juridique ayant permis la création de la Reichsvereinigung par l’État nazi. En tant qu’association national-socialiste, elle fut automatiquement dissoute.

Ainsi prit fin l’histoire de cette organisation juive protéiforme, née à l’automne 1933, qui connut cinq périodes :

De 1933 à 1938, la Reichsvertretung der Juden in Deutschland joua un rôle d’interlocuteur face à l’État national-socialiste : elle représentait les intérêts de la communauté juive.

Entre 1938 et 1939, l’association exista de manière éphémère sous le nom de Reichsverband der Juden in Deutschland, avant d’être rattachée directement au RSHA, l’Office central pour la sécurité du Reich, sous le nom de Reichsvereinigung der Juden in Deutschland.

Entre 1939 et octobre 1941, elle participa à l’« émigration forcée » de la communauté juive.

Entre octobre 1941 et juin 1943, elle fonctionna de plus en plus comme courroie de transmission au service du RSHA et du siège de la Gestapo dans le processus de la déportation.

À partir de l’été 1943, après la déportation des derniers « Juifs entiers non protégés », elle fut dissoute une première fois, mais seulement de façon formelle, car elle continua d’exister jusqu’à la fin de la guerre, son rôle se bornant à s’occuper des Juifs de nationalité allemande vivant en couple mixte, jusqu’à leur déportation à Theresienstadt, au début de l’année 1945.

1933-1938/39 : de la défense des intérêts des Juifs allemands (Reichsvertretung) à l’organisation sous contrôle national-socialiste (Reichsverband)

Longtemps avant la prise du pouvoir par le parti nazi, les Juifs allemands avaient envisagé la création d’une confédération réunissant les représentants des différentes tendances. Ce projet fut remis à plus tard, et il n’aurait pas vu le jour sans les pressions exercées de l’extérieur par l’État national-socialiste. C’est ainsi que fut créée, le 17 septembre 1933, la Reichsvertretung der deutschen Juden. Elle avait pour ambition d’une part de représenter les intérêts des Juifs d’Allemagne en leur servant de porte-parole à l’intérieur de l’État national-socialiste, d’autre part de coordonner l’ensemble des organisations juives, qui étaient très nombreuses.

À la tête de cette confédération, on trouvait des hommes représentant toutes les tendances qui constituaient le judaïsme allemand. Otto Dov Kulka a souligné avec raison le caractère équitable et pluraliste de cette représentation à une époque de mise au pas généralisée.

La Reichsvertretung était présidée par le rabbin libéral Leo Baeck ; Otto Hirsch occupait les fonctions de directeur général, et Arthur Lilienthal celles de secrétaire général. Bien qu’ils aient représenté des orientations différentes, ces trois hommes, ainsi que les autres responsables de l’organisation, faisaient autorité au sein du judaïsme allemand.

La Reichsvertretung était reconnue comme personne morale de droit public et elle chapeautait les associations caritatives et autres organismes. Elle s’occupait d’éducation et de formation, organisait des stages de reconversion professionnelle pour les futurs émigrés, prenait en charge l’émigration elle-même, et assistait ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas quitter l’Allemagne.

Au cours de cette période où ils se virent exclus de la société allemande, les Juifs assimilés furent les premiers à se souvenir de leurs racines religieuses et culturelles. On assista au développement et à l’épanouissement de la vie juive à l’intérieur des différentes associations, des communautés et du Kulturbund, alors qu’il y avait de moins en moins de Juifs en Allemagne en raison de l’émigration.

En 1933, ils étaient plus de cinq cent mille. En 1941, au moment où l’émigration fut interdite, on ne comptait que cent soixante-quatre mille Juifs environ dans les frontières du vieux Reich, si l’on se réfère aux critères racistes des nazis pour définir les Juifs.

Il existe une importante littérature au sujet des grandes réalisations de la Reichsvertretung dans les domaines énumérés ci-dessus. C’est pourquoi nous nous contenterons de citer ici quelques chiffres et certaines données afin d’expliquer comment une association, dont le but était de défendre les intérêts des Juifs en 1933, a pu se transformer en organisation qui facilita le travail de la Gestapo.

La Reichsvertretung devait lutter contre des mesures répressives touchant tous les domaines de la vie quotidienne. Dans un premier temps, elle s’appuya sur la loi. Ensuite, quand il n’y eut plus de recours juridique possible, elle répondit à l’exclusion sociale par la création d’institutions de toutes sortes, aux attributions multiples: des écoles, des centres de formation et de reconversion, dans lesquels les Juifs pouvaient préparer un diplôme de fin d’études ou suivre un apprentissage ; des hôpitaux, dans lesquels ils pouvaient recevoir des soins.

En 1937-38, grâce au « secours d’hiver pour les Juifs », la Reichsvertretung vint en aide à plus de soixante-dix-sept mille nécessiteux, leur procurant de la nourriture, des vêtements, de quoi se chauffer, etc. Elle entretenait quatorze hôpitaux, situés dans les grandes agglomérations allemandes, et cent trois foyers pour les personnes âgées, les malades et les enfants ; elle finançait et contrôlait soixante-neuf écoles pour les enfants juifs et disposait de cinq mille cinq cent vingt places d’apprentis pour les employés de maison ou dans l’artisanat et l’agriculture, ce qui lui permettait de former les candidats à l’émigration aux métiers les plus demandés dans les pays d’accueil.

Entre 1933 et 1938, les responsables des associations juives avaient encore la possibilité de faire jouer leurs relations dans les ministères ou avec des hommes politiques conservateurs ; par ce biais, ils pouvaient obtenir des renseignements ou éviter des représailles.

Sur le plan individuel, les Juifs pouvaient encore saisir les tribunaux pour faire valoir leurs droits. Par la suite, la modification de la législation et la dégradation des relations entre les Juifs et le reste de la société ne tardèrent pas à réduire considérablement la marge de manœuvre des individus isolés. La Reichsvertretung encourageait le retour aux racines d’un judaïsme actif.

Pourtant, dans le même temps, les représentants des différentes tendances étaient en proie à des luttes d’influence parfois violentes.

Il y avait le Centralverein, qui militait pour l’assimilation, les sionistes, les libéraux, le Reichsbund Jüdischer Frontsoldaten de tendance conservatrice et même les « Juifs pour la nation allemande » ; tous se disputaient au sujet de la ligne politique qu’il convenait d’adopter face à l’aggravation des persécutions.

Ils ne s’entendaient guère que sur deux points: le renforcement de l’identité juive et la nécessité de l’émigration.

Dans ce contexte, la puissante Communauté des Juifs berlinois n’avait de cesse d’essayer de restructurer la Reichsvertretung en fonction de ses propres conceptions: elle voulait étendre son influence, étant donné qu’elle était la communauté la plus importante sur le plan numérique.

Dans les années 1937-38, son président, Heinrich Stahl, n’hésitait pas à s’adresser à la Gestapo pour résoudre des conflits internes, soit par téléphone, soit en lui envoyant des courriers officiels.

Cette évolution, rapidement résumée ici, s’acheva en 1938 – « année fatidique pour les Juifs allemands », selon l’expression d’Avraham Barkai.

En mars 1938, l’État national-socialiste retira à la Reichsvertretung son statut de personne morale de droit public ; elle devint une association comme une autre. À Berlin, au cours de l’été 1938, des bandes de SA ravagèrent des magasins juifs. La police publia une liste de mesures antijuives, dont beaucoup furent reprises ensuite dans l’ensemble du Reich.

Des milliers de Juifs « asociaux » furent arrêtés et internés dans des camps de concentration ; des centaines d’entre eux avaient déjà été condamnés pour des délits mineurs. Au mois d’octobre, dix-sept mille Juifs d’origine polonaise furent expulsés.

Le déchaînement de la violence culmina lors de la Nuit de Cristal, en novembre 1938: des synagogues, des boutiques, des cabinets médicaux et des études furent détruits, des Juifs furent agressés, environ trente mille hommes furent envoyés dans des camps de concentration, les organisations juives furent dissoutes et la presse juive interdite. Des responsables de la Reichsvertretung furent déportés à Sachsenhausen où ils furent maltraités et torturés, pendant que des sociétés fiduciaires se chargeaient de l’« aryanisation » de leurs cabinets ou de leurs commerces.

Les cadres de la Reichsvertretung qui n’avaient pas été arrêtés et ceux qui avaient été relâchés réussirent à maintenir l’association pendant un certain temps en dehors de tout cadre administratif reconnu par l’État.

Peu de temps après le pogrom de novembre 1938, le ministre de la Propagande, Joseph Goebbels, ordonna la création du Jüdisches Nachrichtenblatt. Ce journal informait ses abonnés des mesures antijuives, des dernières possibilités d’émigration et des activités spécifiques à la communauté, comme les horaires des offices religieux ou des représentations données par le Kulturbund. Tous les articles étaient soumis à la censure.

Le Jüdisches Nachrichtenblatt compta entre soixante-deux et soixante-dix mille abonnés.

À la suite du pogrom de novembre 1938, les Juifs allemands se retrouvèrent dans une situation précaire. Après le pillage des magasins juifs, ils durent payer une « amende expiatoire » collective d’un milliard de reichsmark. Les pressions pour l’émigration se firent sentir de plus en plus vivement: on acceptait de libérer les gens internés en camps de concentration à condition qu’ils quittent le pays.

En raison des mauvais traitements infligés aux détenus juifs, il fallait que leurs proches trouvent une solution pour les aider à partir ; leur vie en dépendait. Aussi les cadres de la Reichsvertretung appelèrent-ils de leurs vœux la création d’une organisation centrale dans les plus brefs délais. Celle-ci vit le jour en février 1939. Au même moment, le service de la Sécurité de la SS, qui avait obtenu la responsabilité de la politique juive, était arrivé aux mêmes conclusions, car il avait besoin d’interlocuteurs dans la communauté juive.

Ainsi l’État national-socialiste officialisa-t-il en juillet 1939 la création de la Reichsvereinigung der Juden.

Une période transitoire: de l’« émigration forcée » à la participation aux déportations

À la tête de la Reichsvereinigung, on trouvait les cadres qui avaient déjà dirigé la Reichsvertretung, comme Leo Baeck, Otto Hirsch, Julius Seligsohn, Paul Eppstein. À l’échelon inférieur, un certain nombre de femmes remplissaient les fonctions de chef de service, telles Martha Mosse, Cora Berliner, Hannah Karminski ou Paula Fürst.

La plupart de ces permanents étaient diplômés de l’enseignement supérieur et avaient autrefois travaillé dans les services de l’État en tant que juristes ou économistes, avant d’en être écartés pour des « raisons raciales ». La création de la Reichsvertretung, puis de la Reichsvereinigung, leur avait permis de continuer à travailler. Ils utilisaient à présent les anciens bureaux de la Reichsvertretung et écrivaient sur du papier à lettres lui ayant appartenu.

Mais derrière ces similitudes apparentes, un grand changement s’était inéluctablement opéré. Contrairement à la précédente organisation, la Reichsvereinigung fut placée dès septembre 1939 sous le contrôle direct du RSHA, c’est-à-dire de la Gestapo. Ses membres n’étaient plus des associations ou des organismes juifs, mais des personnes isolées, définies comme juives d’après les critères « raciaux » en usage et dont l’adhésion était obligatoire.

Toutes les organisations juives, même les moins importantes, étaient rattachées à la Reichsvereinigung. Celle-ci n’était plus autonome: elle avait perdu son indépendance financière, puisque l’État avait accès à ses caisses. Mais ses attributions restaient les mêmes : elle s’occupait d’éducation, de formation, d’assistance et surtout de l’aide à l’émigration.

Certes, il devenait de plus en plus difficile pour les responsables de la Reichsvereinigung de mener à bien leur mission, mais il y avait un point sur lequel l’administration juive fut en accord avec les intérêts de l’État national-socialiste, du moins jusqu’à l’automne 1941: la nécessité d’une émigration de masse.

Pendant que l’État nazi continuait à spolier les Juifs de leurs biens, à les tracasser, à les arrêter et à les torturer dans les camps de concentration, les cadres de la Reichsvereingung étaient à la recherche des moyens légaux – ou illégaux – pour aider les Juifs à passer la frontière.

Concernant l’émigration vers la Palestine, la réglementation était très stricte. Les responsables juifs faisaient appel aux plus fortunés des candidats à l’émigration, afin qu’ils prennent en charge les plus pauvres ; ils demandaient à ceux qui avaient réussi à partir de faire don de leurs biens restés sur place ; ils proposaient aux associations humanitaires à l’étranger de financer les traversées en bateau ; ils publiaient des informations concernant les dernières possibilités d’émigration dans le Jüdisches Nachrichtenblatt.

Lorsque les pays les plus demandés fermèrent leurs frontières aux réfugiés juifs allemands, ils les orientèrent vers l’Amérique du Sud, les Caraïbes ou Shanghai. Il était plus facile d’émigrer quand on était jeune, quand on avait de l’argent, quand on parlait la langue du pays d’accueil, quand on exerçait certains métiers ou quand on avait des parents ou des relations à l’étranger.

Bien des gens ne voulaient pas quitter l’Allemagne pour des raisons politiques ou émotionnelles, mais, dans la plupart des cas, c’était les faibles, les malades et les personnes inaptes au travail qui restaient là. Leur entretien absorbait une bonne partie des ressources de la Reichsvereinigung.

Les associations juives qui existaient encore fonctionnaient comme des excroissances de la Reichsvereinigung ; elles avaient les mêmes attributions et elles étaient chargées de surcroît de la partie religieuse. Si une communauté comptait moins de mille membres, elle était automatiquement dissoute et absorbée par la Reichsvereinigung.

Fin 1941, il ne restait plus que quatorze associations de régions et dix-sept communautés.

Pendant la période transitoire, l’urgence de l’émigration se fit d’autant plus sentir que les dirigeants national-socialistes et les Gauleiter ordonnaient sans cesse de nouvelles déportations.

En octobre 1938, comme nous l’avons évoqué, des Juifs d’origine polonaise furent expulsés d’Allemagne. On mit en avant des raisons militaires ou de politique territoriale ; en février et en mars 1940, des Juifs de Stettin et de Scheidemühl furent « transférés » dans le district de Lublin où se trouvait le Gouvernement général ; en octobre 1940, des Juifs du pays de Bade et du Palatinat furent expulsés vers la Zone libre française, puis internés au camp de Gurs ; en février et en mars 1941, des Juifs de Dantzig et de Vienne furent à nouveau « transférés » dans le district de Lublin.

Chaque fois, la Reichsvereinigung en était avertie au dernier moment, voire après coup.

Les notes rédigées par Paul Eppstein après chacune de ses entrevues au siège de la Gestapo, puis dans les bureaux du RSHA, attestent de l’impuissance de l’organisation juive. Quand elle arguait que « ces transferts empêchaient la Reichsvereinigung de faire son travail », comme dans le cas de Stettin, on lui répondait que les autorités étaient elles aussi opposées à ces pratiques et qu’il n’y aurait plus d’autres « transferts » à l’avenir.

Mais au moment même où elle tenait ce discours, la Gestapo annonçait de nouvelles déportations dans le district de Scheidemühl. La Reichsvereinigung dépêcha de toute urgence l’un de ses responsables à Stettin ; il s’agissait du chef de l’association de district du nord-ouest de l’Allemagne, Max Plaut. Sur place, il ne trouva plus que quelques malades, des vieillards vivant dans des foyers et des orphelins dont plus personne ne s’occupait. Il mit en place une aide d’urgence grâce à l’assistance de Juifs protégés par un mariage mixte. En puisant dans les caisses de la Reichsvereinigung, il put racheter les biens des déportés dont le reste de la fortune avait été confisqué par la Nationalsozialistische Volkswohlfahrt et envoyer de l’argent à Piski, dans le district de Lublin.

La Reichsvereinigung réussit à empêcher l’expulsion de masse dont elle avait été avertie à temps. Environ un millier de Juifs originaires de Frise orientale et d’Oldenburg étaient concernés. Il était prévu de les envoyer eux aussi dans le Gouvernement général. Après l’invasion de la Pologne, un projet de « réserve juive » avait vu le jour : il s’agissait de déporter tous les Juifs du Vieux Reich dans le district de Lublin. Les cadres de l’administration juive parvinrent à convaincre la Gestapo de les laisser organiser et financer eux-mêmes le déplacement. En trois semaines, ils arrivèrent à installer un millier de personnes à Berlin, à Hambourg et à Hanovre.

Mais la plupart du temps, les responsables juifs durent se contenter d’assister, impuissants, à la déportation des leurs, en espérant que les dirigeants national-socialistes renoncent purement et simplement à leur projet. Même avant l’organisation des déportations systématiques, ils ne pouvaient rien faire.

L’un des chefs de la Reichsvereinigung, Julius Seligsohn, essaya bien d’organiser une action de protestation silencieuse. Il fit parvenir à tous les rabbins d’Allemagne une circulaire les invitant à décréter une journée de jeûne dans tout le Reich, afin de protester contre l’expulsion de six mille cinq cents Juifs originaires du pays de Bade et du Palatinat. Non seulement cette action fut interdite, mais Julius Seligsohn paya de sa vie cette initiative. La contestation avait été étouffée dans l’œuf et le RSHA interdit par la même occasion l’aide d’urgence aux déportés et la diffusion de toute information à leur sujet.

Après l’entrée des troupes allemandes en France, le RSHA invita la Reichsvereinigung à présenter dans les 48 heures un projet visant à transférer les Juifs en dehors des frontières de l’Europe. C’était « une faveur qui n’avait jamais été accordée à une association juive auparavant ».

Les responsables de la communauté juive se concertèrent pendant deux jours, puis ils firent savoir qu’il leur faudrait d’abord se faire une idée sur place de la situation des Juifs d’Europe, et se rendre ensuite dans les pays neutres ainsi qu’aux États-Unis, dont l’aide financière était indispensable, si on voulait organiser l’« émigration » de sept millions et demi de personnes. Le RSHA interpréta ces exigences, impossibles à satisfaire, comme une tactique de Paul Eppstein et d’Otto Hirsch pour gagner du temps – ce en quoi il ne se trompait pas – et riposta en brandissant son projet de déporter les Juifs à Madagascar, aux frais des « millionnaires juifs » américains.

Pendant la phase de transition, l’émigration massive des Juifs fut l’objectif prioritaire du pouvoir ; c’est pourquoi les responsables de l’administration juive se voyaient régulièrement accorder des visas pour quitter le pays, afin de négocier sur place avec les organisations étrangères.

Malgré tout, dès la fin de l’année 1939, le RHSA commença à confisquer leurs passeports afin de les empêcher d’émigrer.

La belle-sœur de Paul Eppstein, qui avait réussi à émigrer, écrit au sujet de la situation des cadres de la Reichsvereinigung restés en Allemagne : « Paul et Hedwig n’obtenaient jamais au même moment leur autorisation de quitter le territoire. Il y avait toujours un de leurs passeports qui était confisqué. Il y en avait toujours un qui était l’otage de l’autre. »

Les arrestations se multipliaient. Paul Eppstein fut arrêté plusieurs fois par la Gestapo et connut de courtes périodes de détention. Pendant ce temps-là, d’autres responsables furent envoyés dans les camps de concentration. Entre autres, Julius Seligsohn fut torturé à mort à Sachsenhausen, Otto Hirsch subit le même sort à Mauthausen. Trois ans séparent le pogrom de novembre 1938 de la mise en œuvre de la déportation systématique en octobre 1941 ; au cours de cette période, les dirigeants de la Reichsvereinigung organisèrent avec succès l’émigration de masse, puisque la moitié des Juifs allemands avaient pu quitter le pays entre 1933 et 1941.

Mais il devint de plus en plus difficile de s’opposer à la dynamique toujours plus brutale de la politique juive, et les responsables de la communauté n’arrivèrent plus qu’à obtenir ça et là des délais ou des améliorations ponctuelles pour leurs compatriotes. Ils comprirent alors qu’ils étaient eux aussi pris au piège, en dépit des dénégations de leurs interlocuteurs du RSHA.

Lorsque ceux-ci annoncèrent l’interdiction de l’émigration pour tous les Juifs, en octobre 1941, ils précisèrent que les dirigeants de la Reichsvereinigung n’étaient pas concernés par cette mesure. Tous les chefs de la Centrale, hommes et femmes, s’engagèrent par écrit à garder cette information secrète. En vérité, le RSHA n’avait jamais eu l’intention de les laisser quitter le pays en toute tranquillité.

Sens des responsabilités ou confusion? Un exercice d’équilibre périlleux (1941-1943)

Entre 1933 et 1945, dans la capitale, de puissants dignitaires du régime national-socialiste s’appliquèrent à accélérer la mise en œuvre des persécutions: le gauleiter Joseph Goebbels souhaitait voir son district « épuré des Juifs » le plus vite possible. Le chef de la police de Berlin, Wolf Heinrich Graf von Helldorf, aggrava la situation en promulguant une série de décrets ; dans les ministères, les responsables des « Affaires juives » prenaient sans arrêt de nouvelles mesures visant à renforcer les persécutions ; quant au RSHA, il s’efforçait d’accélérer par tous les moyens l’« expatriation » des Juifs hors des frontières du Reich.

En dépit de toutes les mesures répressives, la communauté juive de Berlin comptait encore soixante-treize mille personnes en octobre 1941: plus du tiers des Juifs restés en Allemagne vivaient dans la capitale du Reich. Beaucoup d’entre eux recherchaient l’anonymat de la grande ville, loin des petites localités dont ils étaient originaires ; ils espéraient trouver du travail et vivre en paix.

La Centrale berlinoise dut faire face à une lourde tâche. En tant qu’excroissance de la Reichsvereinigung, elle devait trouver des logements pour les nouveaux arrivants. À cette époque, l’inspecteur général des routes allemandes, de l’eau et de l’énergie, Albert Speer, s’apprêtait à transformer Berlin en « Germania ». Pour cela, il lui fallait trouver des solutions afin de reloger les propriétaires et les locataires habitant les quartiers de la capitale dans lesquels il était prévu de construire des bâtiments gigantesques et de nouvelles artères. À cette fin, Speer utilisait les appartements occupés par des Juif, dont il avait le droit de disposer librement.

Le service du Logement de la Communauté était chargé de reloger les expulsés. Il était dirigé par Martha Mosse, qui fut convoquée au siège de la Gestapo lors de la première grande vague de déportations. Après la guerre, elle fit le récit de cette entrevue :

« C’était le 1er ou le 2 octobre 1941 […]. En ma qualité de chef du service du Logement, j’ai été convoquée par téléphone au siège de la Gestapo, où je me suis rendue avec deux autres responsables de mon service. Là-bas, un inspecteur du nom de Prüfer nous a fait entrer et nous a déclaré d’emblée que nous serions envoyés en camp de concentration si nous parlions à quiconque de ce qu’il s’apprêtait nous dire. […] Ensuite, monsieur Prüfer nous a annoncé que le “transfert” des Juifs de Berlin allait commencer et qu’il comptait sur la participation de notre Centrale ; si nous refusions, ce seraient les SA et les SS qui s’en chargeraient, et – comme il l’a dit – “nous savions bien ce que cela signifiait”. »

Martha Mosse et ses collègues se trouvaient dans une situation difficile. Le soir même, les chefs de la Communauté et les cadres de la Reichsvereinigung se concertèrent et décidèrent, en dépit de leurs réticences, d’opter pour une stratégie de coopération, ce afin « d’éviter le pire ». En agissant ainsi, « ils espéraient servir le mieux possible les intérêts des personnes concernées ». Mais surtout, ils étaient sûrs qu’une partie seulement de la communauté juive d’Allemagne serait déportée, et qu’ils pourraient ensuite se consacrer au reste de la communauté, sur le plan laïc comme sur le plan religieux – c’est du moins ce qu’ils espéraient.

C’est contraints et forcés qu’ils acceptèrent de se taire et de ne rien dire aux membres de leur administration, le RSHA ayant assorti sa requête de menaces d’internement dans les camps de concentration. Par la suite, ils gardèrent le silence.

C’est ainsi que la Centrale de Berlin, les associations de région et les communautés juives qui n’avaient pas été dissoutes acceptèrent de faciliter le travail du RSHA, en tenant un fichier qui servait ensuite de registre à la Gestapo.

L’association juive dressait des listes de groupes susceptibles d’être déportés.

La Gestapo n’avait plus qu’à puiser des noms dans ces listes.

Dans les régions où on allait chercher les futurs déportés, la Reichsvereinigung établissait des camps de regroupement provisoire, dans les gymnases, les halls d’exposition, les auberges ou les foyers. Les Juifs y passaient quelques jours avant d’être emmenés dans les trains. À Berlin, l’un de ces camps fonctionna sans interruption jusqu’à la fin de la guerre ; lorsqu’il n’y avait plus de place, on installait les gens dans des baraquements provisoires plus petits.

À l’intérieur des camps de regroupement, la Reichsvereinigung nommait des chefs, organisait le ravitaillement et informait les victimes. Une infirmerie y était installée. Elle mit sur pied une police d’ordre qui s’occupait des bagages et accompagnait la Gestapo lorsque celle-ci allait chercher les déportés.

Les employés de la Reichsvereinigung les aidaient à établir la liste de leurs possessions, afin de faciliter la tâche des services du fisc qui confisquaient les biens des déportés dès qu’ils étaient emmenés.

Ils nommaient des chefs de convoi et envoyaient des machines et des outils dans les « territoires d’accueil ». Plus tard, ils organisèrent aussi un service postal dans les camps et dans les ghettos. Ils faisaient parvenir en Allemagne les urnes funéraires contenant les cendres des Schutzhäftlinge, jusqu’à l’interruption de ce service.

En acceptant de coopérer, les cadres de la Reichsvereinigung avaient espéré « éviter le pire ».

Pendant les trois premiers mois, cet espoir ne se réalisa que dans des cas isolés. La première année, les gens dont l’état de santé n’était pas compatible avec le « transfert » furent épargnés, et lorsqu’il y avait un doute, on les envoyait consulter dans un hôpital juif où le médecin-chef leur établissait un certificat attestant qu’ils ne pouvaient pas supporter le transport. Les directives transmises par le RSHA aux antennes locales de la Gestapo prévoyaient de toute façon de ne pas déporter certaines catégories de personnes.

Étaient épargnés les Juifs qui travaillaient dans l’industrie de l’armement, ceux qui avaient plus de 65 ans, ceux qui avaient entre 55 et 65 ans et étaient en mauvaise santé, ceux qui avaient un conjoint non juif, ainsi que les Juifs étrangers et les médaillés de la Première Guerre mondiale.

Cependant, lors de la première vague de déportations, la tentation était grande de se débarrasser en priorité de ces Juifs encombrants, ainsi que de ceux que protégeait un personnage haut placé dans la hiérarchie national-socialiste. La déportation de ces derniers provoquait de petits scandales et les responsables de l’administration juive parvenaient souvent à les faire radier des listes. Mais il ne s’agissait que d’un ajournement, non d’une libération définitive.

Dès le mois d’octobre 1941, Reinhard Heydrich annonça que le ghetto de Theresienstadt, créé à l’origine pour enfermer les Juifs du Protectorat, ferait également office de « ghetto des Anciens » pour les Juifs venus d’Allemagne. Lors de la conférence de Wannsee, il fut décidé que Theresienstadt serait aussi une sorte de « ghetto pour privilégiés » regroupant les invalides et les médaillés de guerre. Par la suite, on y envoya aussi les Juifs, hommes et femmes, dont le mariage avec un non Juif avait été annulé, ainsi que leurs enfants s’ils étaient considérés comme juifs selon les lois raciales.

C’est ainsi que dès juin 1942, on vit arriver des convois de déportés dans cette ancienne ville de garnison située dans le protectorat de Bohême-Moravie. Les employés de la Reichsvereinigung devaient signer des « contrats de vente » pour les déportés âgés, comme s’il s’agissait simplement de se procurer une place dans une maison de retraite ou dans un centre médicalisé. Pour cela, ils devaient laisser l’ensemble de leurs biens à la Reichsvereinigung qui mettait l’argent sur un compte central et envoyait des virements à Prague.

Les possibilités d’intervention de la Reichsvereinigung, fort limitées dès le début, se trouvèrent quasiment réduites à néant au début de l’année 1942, au moment où se mettait en place le programme de destruction systématique. Lorsqu’un groupe de Juifs communistes mit le feu au bâtiment de l’exposition « Le paradis des Soviets  », le 18 mai 1942, peu de temps avant l’attentat contre Heydrichs, le gauleiter Joseph Goebbels profita de l’occasion pour s’en prendre aux Juifs berlinois.

Il demanda à Hitler l’autorisation de fusiller deux cent cinquante Juifs internés à Sachsenhausen et d’en arrêter autant dans la capitale. Pendant qu’on exécutait les otages, les cadres de la Reichsvereinigung, ainsi que les dirigeants des communautés juives de Berlin, Prague et Vienne, furent convoqués au siège de la RSHA où ils restèrent debout pendant des heures, la tête tournée contre le mur. Sur le coup, on ne leur donna aucune explication.

Cette image des responsables juifs forcés à attendre symbolise de manière saisissante leur situation au printemps de l’année 1942: privés de leur liberté de mouvement, sans possibilité d’obtenir des informations, ni de s’enfuir, ils étaient condamnés à attendre, encore et toujours, et à obéir aux ordres, alors même qu’ils étaient en danger de mort.

L’époque où ils pouvaient encore négocier et argumenter pour adoucir le sort des leurs était définitivement révolue. Ils étaient eux-mêmes devenus des otages. À cause de l’action irréfléchie d’un groupe de jeunes communistes, on avait assassiné des Juifs qui n’avaient rien à voir avec eux.

Sur ordre du RSHA, les responsables de l’administration juive durent rédiger un article enjoignant à leurs membres de s’abstenir de toute action de ce genre. Il était intitulé « Responsabilité de la Communauté » et le meilleur passage précisait: « Nous ne devons pas perdre de vue un instant que chacun de nous est responsable pour tous, et que des actions isolées peuvent entraîner de graves conséquences pour toute la communauté. »

Finalement, le RSHA interdit la publication de l’article qu’elle avait commandé. La Reichsvereinugung dut se résigner à retrouver et à informer les parents des 500 Juifs assassinés ou envoyés en camp de concentration.

Les responsables juifs allèrent plus loin: officieusement, Leo Baeck chargea l’un de ses collègues qui entretenait de vagues relations avec les cercles communistes de les mettre au courant des menaces qu’ils feraient peser sur la communauté en cas de récidive. Baeck se heurta visiblement à l’incompréhension de ces résistants, qui se considéraient avant tout comme des communistes, et non comme des Juifs.

Certes, la Reichsvereinugung ne disposait pratiquement plus d’aucun moyen d’enrayer le processus de persécution. Néanmoins, elle avait encore une importante fonction protectrice: dans ses différents services, elle employait plusieurs milliers de personnes (parfois à titre bénévole), et quand on avait un travail, on ne pouvait pas être déporté. Du moins était-ce le cas au début.

C’était capital pour les gens qui ne pouvaient pas être enrôlés pour le travail obligatoire dans l’industrie de l’armement, en raison de leur âge ou de leur santé précaire. Sans ces emplois, ils n’auraient eu ni revenus, ni protection. Le bénévolat permettait aussi de protéger des épouses et des « jeunes volontaires ».

Rien qu’à Berlin, la Centrale fournissait du travail à plus de 1 500 personnes, aussi bien dans les services administratifs que dans les hôpitaux, les écoles, les garderies, les foyers d’enfants, les centres de reconversion professionnelle, les vestiaires ou les cantines. Si un bureau fermait sur ordre du RSHA, comme cela arriva pour le service de la scolarité ou pour le Kulturbund, la Reichsvereinigung faisait tout son possible pour recaser ses employés dans une autre administration, par exemple, dans le « service du Logement et de l’Émigration » en pleine expansion, car il était chargé de préparer les déportations.

Les responsables de ces services étaient particulièrement exposés et nombre d’entre eux furent arrêtés pour des délits imaginaires, puis déportés. Ce fut le cas, par exemple, de Conrad Cohn, Cora Berliner et Paula Fürst.

Le RSHA souhaitait réduire le personnel de l’administration juive à Berlin et comme, en dépit de ses demandes pressantes, la situation n’évoluait pas, elle employa la violence: tous les employés furent convoqués, et les responsables de chaque service durent désigner, sous la surveillance du RSHA, ceux qui n’étaient « pas indispensables » ; il était prévu de les déporter avec leurs familles ; parmi eux, on comptait surtout des femmes.

Une vingtaine de victimes se cachèrent, mais beaucoup finirent par se rendre, car la Gestapo réagit en arrêtant et en fusillant huit otages. Beaucoup d’autres furent repris lors des rafles. Finalement, 861 membres de la Reichsvereinigung furent déportés ainsi que leurs familles.

Peu de temps après, la situation des Juifs de Berlin se détériora davantage. Aloïs Brunner, le responsable de la déportation des Juifs de Vienne, fut nommé pour quelque temps à la tête du Judenreferat de la Gestapo.

Avec ses séides, il réorganisa en un temps record la déportation des Juifs de Berlin. Accompagnés de policiers d’ordre engagés par la Reichsvereinigung, les hommes de Brunner ordonnaient des rafles dans les rues ou dans des blocs d’immeubles. Des professions entières étaient à présent vouées à la déportation et le camp de regroupement fut transformé en prison. Les hommes de Brunner s’entourèrent d’une nouvelle équipe de policiers d’ordre. Les Juifs berlinois réagirent en plongeant massivement dans la clandestinité.

Alors que les registres de la Reichsvereinigung fourmillaient de données toujours plus nombreuses, ses membres s’efforçaient de livrer le moins de renseignements possible sur leur situation personnelle, comme leurs adresses pendant les rafles.

Lors des premières déportations, les policiers de la Reichvereinigung essayèrent de se rendre utiles, portant les bagages des Juifs qu’ils avaient auparavant avertis de leur venue. Mais ils devinrent vite les hommes de mains de la Gestapo, dont la tâche était de débusquer et d’arrêter les Juifs à l’improviste. Si quelqu’un réussissait à s’échapper, ils le payaient de leur vie.

La Gestapo de Berlin fixait chaque jour le nombre de personnes qu’ils devaient ramener dans le camp de regroupement. En même temps, de plus en plus de Juifs tentaient d’échapper à la déportation ; au tournant de l’année 1942, il restait à peine 1 300 Juifs à Berlin.

Entre fin février et début mars 1943, 11 000 « Juifs de l’armement » environ furent arrêtés et déportés, à la suite de l’« action dans les usines ». Tous ceux qui en étaient encore capables prenaient la fuite et gagnaient la clandestinité. C’est ainsi que Goebbels put se vanter d’avoir (pratiquement) « épuré Berlin des Juifs ».

Les responsables de l’administration juive n’avaient plus aucune influence sur le cours des choses, car ils n’étaient plus à Berlin. En janvier 1943, les ordres de déportation touchèrent les responsables haut placés de la Reichsvereinigung.

Si, en 1942, le RSHA avait envoyé des télégrammes à la Gestapo pour lui demander que certains responsables juifs fort utiles ne figurent pas sur les listes, il estimait à présent que, la question des « transferts » étant résolue, l’heure était venue de se débarrasser d’eux. Il ne restait plus que le problème des « Juifs de l’armement », mais, comme nous l’avons vu, il n’allait pas tarder à être résolu.

Les chefs de l’administration juive devaient être envoyés dans le « camp pour privilégiés » de Theresienstadt, en « récompense de leurs bons et loyaux services ». En revanche, leurs subordonnés n’avaient pas droit à ce traitement de faveur, à moins qu’ils ne répondent à certains critères: être âgé ou médaillé de guerre, avoir contracté un mariage mixte ou bénéficier de la protection d’une personne haut placée dans la hiérarchie national-socialiste.

Comme ils l’avaient déjà fait, les tenants du pouvoir eurent recours à une manœuvre de diversion: Paul Eppstein fut nommé à la tête du ghetto, en plus de sa charge de dirigeant de la Reichsvereinigung qu’il devait conserver. En tant que « membre non présent sur les lieux », il aurait deux adresses officielles, l’une à Theresienstadt, l’autre à Berlin, où il aurait l’autorisation de se rendre pour les réunions importantes.

En fait, Paul Eppstein ne revint jamais à Berlin. Beck et Epstein ne furent pas les seuls à « changer de résidence » ; d’autres responsables les accompagnaient et, en juin 1943, ce fut le tour de leurs successeurs, Kurt Levy et Moritz Henschel, de se retrouver avec leur famille à Theresienstadt. Les dirigeants des associations de région qui avaient été dissoutes subirent le même sort.

Si, à partir de mai 1942, la mise en œuvre des déportations à Berlin s’était accélérée de manière spectaculaire, elle se déroula plus discrètement et plus rapidement dans le reste de l’Allemagne. Dans de nombreuses villes, telles que Cologne, Dresde ou Munich, les gauleiter du NSDAP s’étaient arrangés pour confiner la population juive dans des baraquements spéciaux loin du centre-ville.

Dans d’autres localités, les antennes locales de la Reichsvereinigung furent chargées de regrouper les Juifs dans des « maisons de Juifs ». Ces baraquements et ces immeubles constituaient la dernière étape avant la déportation. Berlin mis à part, très peu de Juifs tentèrent de survivre dans la clandestinité. Il faut dire que, dans les villes où la communauté juive était nombreuse, les déportations étaient déjà presque achevées à l’automne 1942.

En outre, les mentalités étaient différentes à Berlin, aussi bien dans les milieux juifs que non juifs: on y était plus informé de ce qui se passait dans la Pologne occupée et il était plus facile d’aider ou de cacher quelqu’un. De surcroît, les responsables berlinois de la Reichsvereinigung avaient tendance à garder pour eux les rares informations dont ils disposaient, au lieu de les faire parvenir aux représentations locales.

Il y eut bien des tentatives isolées de prévenir des victimes ou de faire disparaître des fichiers. Mais, en général, le sens du devoir et la peur des autorités de tutelle – le RSHA et la Gestapo – prenaient le dessus. S’ils parlaient, les cadres de l’administration juive le payaient de leur vie.

Dans un premier temps, les responsables locaux de la Gestapo ne jugèrent pas utile de s’adjoindre les services de la Reichsvereinigung. Ils finirent cependant par changer d’avis et par lui imposer les obligations évoquées précédemment. Les listes étaient préparées à l’avance par le RSHA, les trains étaient prêts et la Gestapo faisait parvenir ses ordres concernant le rassemblement et l’enregistrement des victimes.

En ce qui concerne les listes, elles étaient parfois directement établies par les associations de région, mais il arrivait que l’on se contente d’une simple participation. Une fois ces listes closes, la Reichsvereinigung obtenait parfois quelques modifications, afin que certains de ses collaborateurs importants soient épargnés ou que des gens ne soient pas arrachés à leur famille.

En fait, cela dépendait avant tout des relations qu’elle entretenait sur place avec la Gestapo et du courage de ses propres responsables locaux. Ceux-ci remportaient certains succès et obtenaient des délais dès lors qu’ils réussissaient à instrumentaliser des conflits d’intérêts entre le RSHA, la Gestapo et les antennes locales du parti.

Mais si ces instances offraient un front uni, la marge de manœuvre des cadres de la communauté juive était quasiment inexistante. Ils vivaient eux-mêmes sous la menace et beaucoup d’entre eux se retrouvèrent sur les listes de déportation, soit parce qu’ils étaient mal vus par un chef de la Gestapo locale, soit parce que ce dernier avait besoin d’un nom pour compléter ses listes et qu’il inscrivait alors l’un des rares qu’il connaissait.

Lorsque la Reichsvereinigung fut dissoute en juin 1943, les derniers dirigeants des associations de région et les responsables berlinois furent donc envoyés dans le « camp pour privilégiés » de Theresienstadt.

Sur place, ils furent confrontés à la réalité du « camp modèle », dans lequel quarante-deux mille Juifs allemands environ furent déportés. Vingt mille (soit 48,5 %) d’entre eux y perdirent la vie et seize mille furent déportés dans d’autres camps.

Paul Eppstein assuma les fonctions de doyen du camp. À l’instar des autres cadres issus de l’administration juive allemande, qui acceptèrent sans hésiter les postes proposés par les autorités nazies, il continua à exercer des responsabilités dans l’« administration autonome juive » du ghetto.

Celle-ci avait été restructurée à l’automne 1942, afin de tenir compte de l’afflux des Juifs venus d’Allemagne. Dans chaque service se trouvaient maintenant un chef tchèque et un chef allemand. Une fois remis de leur mauvaise surprise, les responsables allemands virent dans l’organisation de Theresienstadt l’occasion de poursuivre leur travail selon leurs conceptions, c’est-à-dire dans l’intérêt des personnes qui leur étaient confiées.

L’établissement des listes de déportation était au nombre de leurs attributions. La Kommandantur de la SS donnait l’ordre à l’administration juive d’organiser un convoi et fixait le nombre de personnes à emmener ; à cela s’ajoutaient d’autres directives concernant les catégories à inclure ou à épargner.

Par catégorie, on entendait par exemple: les classes d’âge, les métis, les Juifs ayant vécu en couple mixte, les malades, les invalides de guerre, les médaillés de la Première Guerre mondiale, les malades mentaux, les ouvriers agricoles, certains spécialistes, etc. Les directives n’étaient jamais les mêmes.

La Kommandantur remettait aussi une liste dite “de prescription” comportant les noms de ceux qui devaient être déportés. Les listes étaient établies par une commission comprenant trente à quarante personnes, dont faisaient également partie les chefs et les porte-parole des différents services du ghetto.

Les responsables juifs allemands se trouvaient à présent au pied du mur: c’était à eux de décider. En Allemagne, ils avaient facilité le travail de la RSHA en tenant à jour des fichiers et en classant les gens par catégories. Cette fois, on exigeait qu’ils établissent eux-mêmes les listes. Certes ils devaient respecter un certain nombre de critères, mais il n’empêche: c’était eux qui dressaient la plupart des listes, c’était eux qui cochaient les noms et c’était à eux que les victimes devaient s’adresser en dernier ressort pour tenter d’échapper à leur sort.

Comme tous les autres dirigeants de l’« administration autonome du camp », Paul Eppstein jouissait de certains privilèges en tant que « notable de classe A ». C’était aussi le cas des Anciens, qui bénéficièrent du statut privilégié de « notables de classe B », jusqu’à ce que les autorités nazies n’eurent plus besoin d’eux.

Ce statut les protégeait de la déportation et donc de la mort certaine. L’automne 1944 marqua la fin de cette dernière phase. Paul Eppstein fut fusillé dans la petite forteresse, probablement le 28 septembre 1944. Après sa mort, les responsables juifs cessèrent d’être protégés et furent déportés à Auschwitz dans les grands convois d’octobre 1944. Il y eut très peu de survivants.

Que savaient les chefs de la communauté juive? Sûrement, ils se doutaient que les déportations mises en œuvre à partir d’octobre 1941 menaient les victimes vers une mort certaine. Ils s’en doutaient ou pouvaient s’en douter, même s’ils ne savaient rien de la mise à mort systématique.

Quant aux déportations organisées à partir de Theresienstadt, ils en ignoraient tout avant d’arriver sur place. Dans le ghetto de Theresienstadt, Leo Baeck entendit parler des chambres à gaz d’Auschwitz, mais il décida de se taire.

Avec les moyens dérisoires dont il disposait, tout en puisant dans sa force d’âme personnelle, il essaya de rendre aussi supportable que possible, à la communauté et aux individus isolés, leur sort tragique. Après la guerre, les rares survivants affirmèrent tous qu’ils ne savaient rien.

Les hommes de confiance

Du point de vue des tenants du pouvoir, la Reichsvereinigung était devenue inutile depuis qu’elle avait été formellement dissoute en juin 1943. En Allemagne ne restaient plus que quelques Juifs étrangers, ainsi qu’un petit nombre de personnes difficiles à faire rentrer dans la « classification raciale ». Il restait également 16 600 Juifs ayant contracté des mariages mixtes. C’est pour eux que l’association fut maintenue malgré sa dissolution: elle devait s’occuper d’eux sur les plans social et médical, et prendre en charge leur déportation en cas de divorce ou de décès du conjoint.

Les hommes de confiance étaient pour la plupart médecins ou juristes. Ils avaient presque tous épousé une non Juive et travaillé pour la Reichsvereinigung en tant que « soigneurs de malades » ou « conseillers juridiques », avant d’être appelés à de nouvelles fonctions – à titre bénévole.

À l’instar des anciens chefs des associations de région, ils étaient chargés d’envoyer des rapports statistiques à Berlin, d’où ils recevaient leurs instructions. Les rares dossiers d’archives montrent que la plupart des « hommes de confiance » et de leurs assistants prenaient le plus grand soin des Schutzhäftlinge juifs qui leur étaient confiés tant que ceux-ci se trouvaient dans des prisons relativement proches. Certains d’entre eux aidaient les déportés de Theresienstadt en leur envoyant des colis de nourriture. Ils cherchaient aussi à obtenir des renseignements sur la destinée des victimes déportées « à l’Est » et, dans la mesure du possible, faisaient parvenir ces informations à leurs collègues.

Cependant, certains parmi eux avaient mauvaise réputation et passaient pour être des hommes de main sans état d’âme, voire des complices de la Gestapo. C’était le cas de Walter Lustig.

Cette réputation les poursuivit après la guerre, bien que les rares dossiers conservés ne donnent que très peu d’indications au sujet d’une réelle collaboration. Ils font apparaître que ces hommes s’efforçaient d’obtempérer aux directives de la Gestapo, tout en essayant de défendre leurs clients et de continuer à soigner leurs patients, et en évitant de se séparer de leur personnel.

Vers la fin de la domination national-socialiste, l’effondrement des infrastructures du régime leur servit de prétexte pour prendre des initiatives en l’absence de moyen de communication. Mais ils étaient constamment soumis à un double contrôle: celui de leur propre Centrale berlinoise, qui devait envoyer des rapports détaillés au RSHA, et celui du siège local de la Gestapo.


À la fin de la guerre, lorsque les troupes alliées entrèrent en Allemagne, ces hommes soupçonnés d’avoir collaboré se trouvèrent à nouveau dans une situation périlleuse. Le chef de la Centrale de Berlin, Walter Lustig, ne fut pas le seul à devoir rendre des comptes. L’« homme de confiance » de Munich fut, lui aussi, dénoncé comme collaborateur et condamné à dix ans de travaux forcés. Après trois ans de prison, il fut relâché en 1948. Son collègue de Dresde, condamné aux travaux forcés à perpétuité par un tribunal soviétique, mourut au bout d’un an dans un camp en URSS.

Un Conseil juif? Quelques remarques pour conclure…

En ce qui concerne la Reichsvereinigung, la recherche historique n’est pas unanime. Au contraire, on se trouve confronté à des positions complètement antagonistes.

Raul Hilberg voit dans la Reichsvereinigung un Judenrat qui, dès le début de la guerre, « se retrouva de jour en jour empêtré dans un magma de mesures administratives, allant du déplacement forcé des familles juives jusqu’à la préparation des victimes pour les transferts vers l’Est ».

À l’inverse, Esriel Hildesheimer pense que la Centrale de la Reichsvereinugung n’a jamais pris en charge l’organisation des déportations, qui fut peut-être – rien ne le prouve – du ressort des associations régionales. Les sources dont nous disposons actuellement contredisent cette thèse du tout au tout.

Hannah Arendt voit dans l’implication de l’administration juive, dont faisait partie la Reichsvereinigung, « sans conteste le chapitre le plus sombre de cette sombre tragédie ». D’après elle, en acceptant le rôle de « détenteurs volontaires de secrets d’État », les responsables juifs allemands se sont mués en garants de la paix et de l’ordre, dans le processus de destruction. Sans leur coopération, on aurait eu le chaos et la misère, mais le nombre des victimes aurait finalement été moindre.

De plus, toujours d’après Hannah Arendt, cette coopération permit d’occulter un « certain malaise » naissant à l’intérieur de la société civile allemande. H. G. Adler souligne que le « lien étroit […] unissant les associations juives et la Gestapo, bien avant la mise en œuvre de la déportation, étouffa dans l’œuf toute velléité de résistance active en Allemagne, particulièrement dans les provinces où les dirigeants des instances juives avaient été muselés, n’avaient plus aucun pouvoir de décision depuis longtemps, et ne savaient même plus ce qu’ils faisaient ».

Cette thèse amène Adler à ne pas tenir compte de certains autres aspects pourtant importants, tels que les différences existant d’une région à l’autre à l’intérieur de l’appareil répressif au service de la persécution, ou les objectifs communs aux différentes institutions nazies sur le plan idéologique. Ces différences n’excluaient pas certains désaccords, allant jusqu’à des rivalités de pouvoir, et même des conflits lorsqu’il s’agissait de s’approprier les biens des victimes.

Adler ne tient pas compte non plus de la valse-hésitation des compétences à l’intérieur même de l’appareil national-socialiste et des répercussions que cela put avoir sur la situation des Juifs. Son analyse me semble incomplète ; comme je l’ai montré, il est indéniable que les cadres de l’administration juive tentèrent d’être efficaces dans les limites de leur marge de manœuvre.

De son côté, Otto Dov Kulka met l’accent sur un aspect important trop souvent négligé par de nombreux historiens, dont Adler fait partie: il s’agit du long processus d’adaptation de l’administration juive et de son évolution au cours de dix ans de domination national-socialiste. Kulka insiste sur les trois domaines dans lesquels l’association juive ne cessa d’être active, y compris pendant les déportations: l’éducation, la formation professionnelle et l’assistance.

De son côté, Yehoyakim Cochavi opte pour le terme d’« alliance hostile » pour désigner les relations entre la Reichsvereinigung et la Gestapo, avant la mise en œuvre de la déportation. D’après lui, la Gestapo avait besoin de la Centrale pour arriver à ses fins et, réciproquement, les représentants juifs mirent la police d’État à contribution afin d’atteindre leurs propres objectifs, l’assistance et le sauvetage.

En fait, les auteurs de ces interprétations contradictoires séparent les motivations des acteurs juifs de leurs actes, qu’ils jugent ensuite de manière très sévère au vu de l’issue fatale de l’Histoire.

Ceux qui interprètent la Reichsvereinigung comme un Judenrat au service du régime national-socialiste perdent de vue le fait que c’est au contraire dans l’espoir de servir leur communauté que les responsables juifs optèrent pour la stratégie de la coopération. C’est pourquoi ils se lancèrent dans un exercice d’équilibrisme risqué: mus par l’immense espoir de pouvoir peser sur le cours des choses et assurer la pérennité de la communauté juive, ils finirent par s’empêtrer dans leurs propres contradictions en continuant à coopérer, alors que leur champ d’action était depuis longtemps réduit à néant.


On leur avait donné l’ordre de ne rien dire et ils continuèrent à se taire. Cela faisait dix ans qu’ils fréquentaient les dirigeants nazis et, à la longue, ils avaient fini par connaître leur manière de raisonner, leurs feintes et leur art de faire craquer les nerfs.

C’est ainsi qu’ils adoptèrent une attitude d’« obéissance préventive », allant au-devant des ordres pour « éviter le pire ». Par la suite, ils persistèrent dans cette attitude, y compris après les « actions » violentes organisées à Berlin en mai et octobre 1942 et en février et mars 1943, ou bien lorsqu’ils entendaient parler des « charniers » à l’Est et que les déportés ne donnaient plus aucun signe de vie.

Ils avaient en main tous les éléments du meurtre de masse programmé. Ils se trouvaient devant des événements monstrueux, devant une « cassure dans la civilisation » dont ils n’étaient en rien responsables, mais à laquelle ils avaient prêté main-forte, et cela, ils ne voulaient pas le voir, même lorsqu’ils se retrouvèrent dans les camps de concentration avec ceux de leur communauté ou, du moins, le peu qu’il en restait.

L’un de ces responsables juifs a résumé leur situation ainsi : « Nous leur avons facilité la tâche, c’est atroce, si l’on y pense maintenant, mais à l’époque, on pensait agir dans l’intérêt des nôtres ; on coopérait tout en s’imaginant qu’on les mettait à l’abri en les installant ailleurs. »

Beate Meyer

Traduit de l’allemand par Valérie N’guyen

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