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Royaume juif de Rouen: la fin du judaïsme rouennais médiéval

Nous voici arrivé à la fin de cette saga sur ce royaume juif de Normandie, que Jacques-Sylvain Klein, ancien adjoint au maire de Rouen et passionné par l’histoire de sa ville, a soigneusement analysé l’abondante littérature publiée sur le sujet.

  1. Xe-XIIIe siècles : Le « royaume juif » de Rouen
  2. Royaume juif de Rouen: la résurgence d’une communauté disparue
  3. Royaume juif de Rouen: l’Ecole des Hautes Etudes Rabbiniques

Du règne d’Henri II Plantagenêt à la reconquête de la Normandie par Philippe Auguste (1204)

Les chartes octroyées par Henri II aux juifs d’Angleterre et de Normandie leur accordaient les mêmes privilèges que ceux reconnus vers 1150 aux bourgeois rouennais par les Établissements de Rouen.

Ils pouvaient circuler librement, commercer avec l’Angleterre en franchise de douane, posséder des terrains et des biens, faire du crédit. Ils bénéficiaient de la protection des officiers du roi et les plaintes déposées contre eux par des chrétiens devaient être jugées par des pairs des juifs.

Leur statut les assimilait aux bourgeois royaux qui s’inféodaient directement au roi et bénéficiaient, contre impôt, de sa protection. Ces chartes ont bien sûr favorisé la prospérité des communautés juives en Normandie, mais aussi l’épanouissement de leur culture et l’essor de l’érudition.

 

En 1194, en dépit de l’exemption d’impôts spéciaux dont ils bénéficiaient, une taille spéciale fut néanmoins levée sur les juifs de Normandie par le nouveau roi Richard Cœur de Lion (1189-1199), qui peinait à repousser les attaques de Philippe Auguste.

Mais elle était à la fois beaucoup plus tardive et plus modeste que celles réclamées aux juifs anglais.

Même durant cette période troublée, il n’était pas rare qu’un juif de Rouen prêtât de l’argent à un noble chrétien du royaume de France et vînt ensuite devant l’Échiquier de Normandie en réclamer la perception de force, moyennant un droit payé au roi d’Angleterre.

La pression croissante des troupes du roi de France sur Jean Sans Terre (1199-1204) amena les juifs anglais à vendre les propriétés qu’ils possédaient encore à Rouen.

Le petit-fils de Rubigotsce -qui allait devenir archiprêtre du judaïsme anglais en 1207- vendit ainsi en 1203 aux deux fils Bonnevie (Yossi et Brun) les propriétés qui avaient appartenu à son grand-père dans le quartier juif.

Les juifs rouennais avaient eux aussi du mal à s’acquitter des impôts de plus en plus lourds réclamés par le roi d’Angleterre, ce qui conduisait parfois en prison ceux de leurs coreligionnaires chargés d’en surveiller le recouvrement (Jacob le Juif en 1202, Bonechose et Joppin en 1203). Ils furent également privés des créances qu’ils possédaient, le roi Jean ayant déchargé les débiteurs de leurs obligations en récompense des services rendus pour la défense du duché.

Les tossafistes de Rouen

Dans les académies juives étaient essentiellement étudiées la Loi, codifiée dans les deux Talmuds de Babylonie et de Palestine, et les Écritures bibliques.

 

Les gloses (tossafoth) sur le Talmud de Babylonie (source principale des usages et rituels juifs) et sur la Bible fleurirent surtout entre 1150 et 1270, produits par plusieurs centaines de maîtres du nord de la France, d’Angleterre et d’Allemagne occidentale.

Les opinions variées et souvent contradictoires des tossafistes étaient rassemblées sous forme plus concise de compendia, sur lesquels travaillaient les étudiants des académies.

Villes normandes dont le nom est associé à des maîtres ou à des étudiants de l’école de Rouen.

Le plus important des tossafistes normands au début du XIIIe siècle fut Menahem Vardimas. Formé par son père, Péreç ben Menahem, il devint la principale autorité talmudique de Normandie, de la fin du règne des Plantagenêt jusqu’à sa mort en 1224 (la même année que Judah Sire Léon qui officiait à Paris).

Ses décisions faisaient autorité dans l’interprétation aussi bien théorique que pratique de la Loi, et les références à ses opinions abondent dans les tossafoth des volumes imprimés du Talmud de Babylonie. Dans l’élégie écrite à sa mort par un de ses élèves, il est même qualifié de sceptre de Judah, allusion à son autorité, et de saint de Jacob.

Cours dans une école rabbinique.

Autour de Menahem Vardimas gravitaient d’éminents talmudistes comme Isaac de Pont-Audemer, Aaron b. Isaac, Jacob de Provins, Abraham b. Samuel, Cresbia, Samuel Sire Morel de Falaise, Salomon b. Judah (surnommé selon les cas le Saint de Troyes ou le Saint de Rouen) ou encore le Grand Kohen.

Certains d’entre eux s’étaient réfugiés à Rouen après l’expulsion des juifs d’Île-de-France décidée en 1182. Nombreux furent d’ailleurs les juifs parisiens qui se réfugièrent à Rouen, jusqu’à ce que le roi de France les rappela en 1198.

Les juifs rouennais relativement épargnés par la montée des persécutions (1ère moitié du XIIIes)

 

Le rattachement de la Normandie à la couronne de France en 1204 n’allait guère modifier dans l’immédiat la situation des juifs rouennais.

Soucieux de préserver l’autonomie de son royaume, Philippe Auguste resta en effet relativement insensible aux exhortations du pape Innocent III, qui le poussait à dénoncer la culpabilité des juifs.

Conformément à sa politique de respect des traditions locales (cf. acte de 1207 confirmant aux habitants de Rouen leurs anciens privilèges), il s’efforça de garantir aux juifs rouennais les protections et privilèges qu’ils tenaient de la période ducale.

Ainsi, l’obligation imposée aux juifs par le quatrième concile de Latran (1215) de porter un signe vestimentaire distinctif ne leur fut-elle pas appliquée, alors même qu’elle l’était en Île-de-France.

On assista en revanche à un contrôle de plus en plus centralisé de leurs finances.

Dès 1204, l’emprisonnement au Châtelet à Paris de quatorze notables juifs normands, à raison d’un par ville ou bourg, dont Brun fils de Bonnevie pour la communauté rouennaise, semble avoir relevé de cette logique.

Deux ans plus tard, les juifs normands furent soumis aux mêmes contraintes que celles imposées à tous les juifs du royaume en matière de réglementation des prêts : plafonnement du taux d’intérêt annuel, enregistrement obligatoire des prêts sous la surveillance d’un scripteur de lettres des juifs, interdiction des gages sur les biens d’Église, etc.

Ils bénéficièrent néanmoins souvent de modalités d’application plus clémentes, qui préservaient leurs anciennes coutumes. Ainsi, compte tenu de la fréquence des ententes bancaires entre juifs et chrétiens à l’époque des Plantagenêt, une clause spéciale de l’édit de 1218 leur accorda-t-elle une dérogation aux mesures restrictives affectant désormais la réglementation des prêts, en consacrant l’existence de baillis spéciaux chargés de présider aux séances d’engagement de prêts.

Ce commentaire du Pentateuque (1239) a été rédigée par Elie ben Berakhiah, dit le Scribe, dans la ville de Rouen, comme en atteste le colophon de l’œuvre.

Les successeurs de Philippe Auguste furent davantage sensibles aux pressions de l’Église, la régence de Blanche de Castille (1226-1234) et surtout le règne de Saint-Louis (1234-1270) marquant à cet égard une violente montée des mesures inquisitoriales contre les juifs, qui culmineront sous Philippe le Bel avec l’expulsion de 1306.

Interdiction absolue du prêt d’argent et obligation pour les juifs de vivre de leur propre travail ou en s’occupant du commerce sans pratiquer l’usure (1236), confiscation ordonnée par le pape des livres des juifs, en particulier le Talmud et ses commentaires (1239), autodafé en place publique à Paris de 24 chariots chargés de livres en hébreu (6 juin 1242), confiscation des biens juifs acquis par l’usure et expulsion des juifs continuant à la pratiquer (1248). A quoi il faut ajouter les massacres et les destructions accompagnant toute mobilisation pour une nouvelle Croisade.

Durant cette période, les juifs de Rouen furent plus ou moins épargnés par ces exactions.

Le concile régional tenu à Rouen en 1231, sous l’autorité de l’archevêque Maurice de Sully, leur imposa bien le port de vêtements distinctifs et d’un insigne spécial, mais le port réel de cet insigne n’est attesté qu’après 1269.

Ce traitement relativement clément dût beaucoup à l’archevêque Eudes Rigaud, grande figure de l’Église, ami et confident de Saint-Louis, qui exerça ses fonctions pendant 28 ans, de 1248 à 1276, siégeant simultanément à l’Échiquier de Normandie et au Parlement de Paris. Jamais, par exemple, Eudes n’infligea la moindre amende à un prieuré ou à un monastère coupable d’avoir accepté un prêt d’argent.

Le Livre d’Ivoire rédigé à Rouen

Contrairement à leurs homologues parisiens, les tossafistes rouennais purent ainsi continuer leur activité, qui prospéra jusqu’à la fin du XIIIe siècle.

En témoignent deux codices illustrés du Pentateuque, comportant des annotations massorétiques dues à Elie b. Berakhiah, dit le Scribe. Décoré d’illustrations représentant des animaux imaginaires, présentant parfois des similitudes avec celles du Livre d’Ivoire rouennais du Xe siècle, le manuscrit du Vatican révèle bien des détails de la culture juive rouennaise de cette époque, comme par exemple le chapeau à pointe.

Signe du zodiaque (Verseau) illustrant le Grand Mahazor d’Amsterdam.

En témoignent plus encore les travaux de Cresbia ben Isaac, dit le Ponctuiste, un maître du style et de la rhétorique hébraïques, qui succéda en 1224 à Ménahem Vardimas et resta pendant trente ans à la tête de l’École de Rouen.

En 1242, soit trois ans après l’édit de confiscation pris par le pape Grégoire, il copia et commenta la Mishneh Torah de Maïmonide, en l’enrichissant d’un trésor de commentaires personnels : Moïse et Moïse Maïmonide sont les maîtres à Rouen, observait-il ainsi dans l’introduction.

C’est aussi, de toute évidence, de l’atelier de Cresbia qu’est sorti le fameux Grand Mahazor, conservé au musée historique juif d’Amsterdam. Cet ouvrage consacré aux fêtes liturgiques révèle les rites et coutumes des juifs de Normandie, qui différaient souvent de ceux d’Île-de-France, de Bourgogne ou de Lorraine.

A lui seul, [cet ouvrage] forme un nouveau chapitre de l’histoire de la liturgie juive, ainsi que de l’art juif pendant le Moyen Âge, estime Norman Golb, qui souligne les qualités esthétiques exceptionnelles du Mahazor, l’utilisation abondante d’or dans les rubriques initiales par l’enlumineur, l’habileté avec laquelle le scribe a réalisé le texte et les zoomorphes et autres embellissements.

Il relève aussi que d’autres traits du Mahazor apparaissent totalement neufs dans l’histoire de l’art médiéval occidental, comme par exemple, dans les signes du Zodiaque, les Gémeaux représentés par deux silhouettes d’adultes dans une étreinte étroite de frères siamois, le Scorpion représenté par un dragon mythologique crachant le feu et la Vierge tenant une grenade à la main comme dans l’art chrétien. Au total, l’art du Mahazor étonne par sa hardiesse, ses couleurs vives et l’élégance de sa conception.

Le Grand Mahazor, conservé au musée historique juif d’Amsterdam. Cet ouvrage liturgique exceptionnel par la qualité de ses enluminures est vraisemblablement sorti de l’atelier rouennais de Cresbia.
Les zoomorphes imaginaires illustrant un Pentateuque de Elie ben Berakhiah présentent des analogies avec le Livre d’Ivoire rédigé à Rouen au Xe siècle.

Autre grande figure rouennaise : Samuel ben Salomon de Falaise, également connu sous le nom de Sire Morel, qui avait la particularité d’être un homme d’affaires riche et puissant, un expert versé dans le droit hébraïque et un rabbin réputé.

A peine sorti à l’âge de 20 ans de la yeshiba de Rouen, où il a été l’élève de Ménahem Vardimas et d’autres érudits, il fait partie des quatorze notables juifs emprisonnés en 1205 par le roi de France au Châtelet (ce qui témoigne de sa fortune, sans doute acquise par héritage).

Il poursuit ses études à Paris avec Judah Sire Léon, tout en continuant à s’occuper de ses affaires en Normandie et à siéger à l’Échiquier de Rouen. Sa renommée était telle qu’en 1240 il fut convié à Paris avec trois autres rabbins éminents pour défendre la foi juive contre les attaques du converti Nicolas Donin et tenter, en vain, d’empêcher l’autodafé des livres hébraïques.

Profondément affecté par cette calamité –l’oppresseur (nous) a retiré l’âme et le ravissement de nos yeux, disait-il, nous n’aurons plus de livres pour enseigner et répandre l’instruction-, Samuel se replia sur les collections épargnées de sa bibliothèque personnelle de Falaise et surtout sur les manuscrits de l’École de Rouen, devenue la place forte de la culture hébraïque.

C’est ainsi qu’il put rédiger un traité rassemblant les opinions de vingt-cinq érudits français de renom et offrant une source de renseignements inestimable sur la culture et les pratiques rituelles des juifs de la France septentrionale et des pays avoisinants. Ce qui lui valut d’être considéré par ses contemporains et ses successeurs comme l’un des plus importants tossafistes de son temps.

Les dernières décennies du judaïsme rouennais médiéval (1270-1306)

Le règne de Saint-Louis, qui avait vu la montée des persécutions contre les juifs, se termina par une disputation forcée qui opposa à Paris, vers 1270, le dominicain Paul Chrétien, un juif converti dont s’était entiché le pieux roi, à Abraham Ben Samuel, qui dirigeait alors l’École de Rouen.

Cet ancien élève de Ménahem Vardimas avait été choisi, comme le rapporte une chronique, au nom des sages de notre génération comme le plus apte à s’opposer à ce terrible dominicain qui, chassé d’Espagne par ses anciens coreligionnaires pour avoir renié sa foi, manifestait à leur égard le zèle vengeur des apostats. On ignore l’issue de cette dispute.

 

Saint-Louis met le Talmud et ses commentaires à l’Index des livres interdits (1239) et brûle en place publique à Paris des chariots de livres hébreux (6 juin 1242).

Les persécutions de Louis IX allaient se poursuivre et s’amplifier sous le règne de ses successeurs, Philippe III (1270-1285) et Philippe le Bel, en raison des besoins financiers croissants qu’occasionnaient les guerres contre l’Angleterre et la Flandre : interdiction de construire de nouvelles synagogues et de réparer les anciennes, saisie et destruction des livres saints, confiscation des biens, imposition de taxes auxquelles les juifs échappaient jusque là.

En 1276, l’Échiquier normand obligea les juifs à établir leur résidence dans les villes, sans doute pour faire respecter l’obligation imposée par Saint-Louis en 1269 de porter la rouelle, un cercle jaune en velours ou en toile cousu sur le devant et le dos du vêtement.

Cette interdiction d’habiter la campagne contribua à grossir la population de Rouen.

Ainsi, à la fin du XIIIe siècle, la communauté juive rouennaise conservait une position éminente bien que menacée.

A preuve, c’est un de ses membres, nommé Calot, qui fut désigné par Philippe le Bel comme procurateur des communautés juives du royaume.

Sans doute apparenté à la dynastie, issue de la lignée du roi David (disait-on), qui régnait depuis toujours sur le royaume juif de Narbonne sous le nom de Qalonymos (Calot en est l’apocope) ou de Toros (= Todros), il est le seul à avoir jamais porté ce titre. Il était notamment chargé de percevoir, pour le compte du roi, la taille prélevée sur les juifs, de plus en plus indispensable à l’effort de guerre, et plus généralement de répondre auprès du roi des affaires juives.

Calot de Rouen n’était ni un érudit ni une personnalité rabbinique, ce qui semble refléter la distinction qui s’est alors opérée en France du nord entre les directions civile et religieuse de la communauté juive.

Saint Louis

Cette position éminente est confirmée par la présence à Rouen, à la même époque, de Simson ben Isaac de Chinon, qui fut le dernier grand maître rabbinique de la France septentrionale avant l’expulsion de 1306.

On lui doit un ouvrage, Sefer keritout, qui allait être réimprimé à quatre reprises jusqu’en 1709 et servir pendant des siècles de modèle de méthodologie talmudique. Il expliquait les règles d’induction et de déduction logiques qui fondent la rhétorique talmudique et offrait aux étudiants des méthodes appropriées d’investigation des difficultés posées par les textes rabbiniques traditionnels.

On lui doit aussi le célèbre Glossaire conservé à la bibliothèque universitaire de Leipzig, œuvre prodigieuse à laquelle de nombreuses études ont été consacrées. Il contient des traductions en franco normand et une interprétation des passages difficiles de la Bible, avec les commentaires de tous les grands exégètes de l’École de Rouen, en particulier de Rashbam, Ibn Ezra, Berakhiah et Cresbia.

C’est, écrit Norman Golb, comme si ce dernier savant juif de premier plan, qui écrivait à un moment si rapproché de la période de l’expulsion, avait eu un pressentiment de ce qui allait arriver.

C’est aussi ce sentiment d’apogée menacée qui inspire le projet de Simson de Chinon de poursuivre et de mener à terme l’œuvre d’Eliezer de Touques.

Celui-ci avait entrepris, avec l’aide de ses étudiants, de rassembler en un seul volume, à l’intention des générations futures, les tossafoth les plus réputés de l’école normande. Ce dernier commentaire normand du Talmud de Babylonie fut vraisemblablement terminé avant l’expulsion de 1306.

Parallèlement, Simson avait entrepris d’écrire sa propre version du Talmud de Babylonie, tel qu’il était étudié en Normandie et en France. L’exemplaire qui en est conservé à Munich reste le seul manuscrit complet du Talmud de Babylonie qui nous soit parvenu depuis le Moyen Âge.

L’invention de l’imprimerie au XVe siècle allait lui donner une large diffusion, et assurer pendant longtemps au savoir talmudique des juifs de Normandie une position dominante dans toutes les écoles d’Europe centrale et orientale, où les juifs de France émigrèrent après l’expulsion de 1306.

L’expulsion de 1306

Dans les dernières années du XIIIe siècle, le quartier juif de Rouen s’était gonflé de nombreux réfugiés venus soit d’Angleterre, où l’expulsion de 1290 avait touché 15 000 personnes, soit des villages normands, suite à la politique de regroupement urbain menée par Philippe III.

En 1269, Saint-Louis oblige les juifs à porter la rouelle.

Le port de la rouelle s’imposait désormais à l’ensemble des juifs de France, à la seule exception de quelques notables qui, moyennant de grosses sommes, parvenaient parfois à se soustraire à cette ignominie.

En 1306, Philippe le Bel décide d’expulser tous les juifs de France et de réquisitionner leurs biens.

Désormais, les juifs de Rouen n’échappaient plus aux dures lois imposées à leurs coreligionnaires des autres régions, qu’il s’agisse de taxes -la taille levée en 1282 sur les juifs de France atteignait 60 000 livres-, de restrictions d’activités -fait sans précédent, Philippe le Bel ordonna même vers 1300 au bailli de Rouen de dépouiller et d’emprisonner les deux juifs Samuel et Jossi pour exercice illégal de la médecine- et au final de l’expulsion décidée en 1306.

En réquisitionnant les biens des juifs expulsés du royaume, Philippe le Bel imaginait renflouer les caisses du Trésor royal, vidées par la reprise de la guerre avec la Flandre en 1302, et soutenir la valeur des monnaies d’or et d’argent, qui avaient perdu les deux tiers de leur valeur nominale.

Ultime expédient pour rendre crédible l’annonce que de la bonne monnaie courrait à nouveau à partir du 8 septembre 1306, le roi envoya le 21 juin à tous ses officiers une lettre leur enjoignant en secret d’accomplir la mission dont il les avait chargés de vive voix, à savoir emprisonner tous les juifs et saisir tous leurs biens, afin que les richesses trouvées dans leurs maisons viennent alimenter le trésor royal.

L’expulsion commença effectivement dès le mois d’août. Dépouillés de leurs biens, expulsés de leurs maisons, les juifs de Rouen rejoignirent leurs frères de Normandie et du reste de la France sur les chemins de l’exil, en direction du sud et de l’est.


En réalité, en expulsant les juifs, Philippe le Bel commettait non seulement une mauvaise action mais réalisait surtout une très mauvaise affaire car la vente de leurs biens, souvent aux enchères, lui rapporta beaucoup moins que les revenus fiscaux qu’il en tirait jusque là, notamment parce que la propriété des biens saisis lui fut contestée devant les tribunaux par les autorités civiles et religieuses et qu’il dut souvent se résoudre à des transactions peu lucratives.

C’est ainsi que le produit de la vente des biens saisis dans le bailliage de Rouen rapporta bien au trésor royal 16 787 livres tournois, mais ce chiffre relativement élevé n’incluait pas les biens, d’une valeur pourtant bien supérieure, situés dans la ville de Rouen.

Craignant sans doute que l’Échiquier ne donna raison aux plaignants, le roi concéda à la ville, contre une rente symbolique de 300 livres de petits tournois, la totalité des biens possédés par les juifs dans la ville et sa banlieue, à savoir les maisons, cours, jardins, cimetière, terres, biens et toutes possessions immeubles.

La charte de février 1307 est sans doute l’aboutissement de longues tractations commencées dès après l’expulsion. Que le maire, les jurés et la commune aient été les plus offrants lors de la vente aux enchères à laquelle il a été procédé relève donc d’une fiction juridique destinée à ménager l’autorité du roi.

La charte de 1307 marque la fin du judaïsme rouennais médiéval en tant que communauté.

Expulsés de la ville, les juifs rouennais perdirent à jamais leurs droits de propriété sur le quartier juif et les terres disséminées dans toute la banlieue. Cette date marque aussi la fin de l’École de Rouen, dont aucun document ne témoigne d’un renouveau ultérieur.

Pour autant, la présence juive à Rouen n’allait pas s’interrompre.

Les juifs profitèrent d’abord des tolérances accordées par Louis X jusqu’en 1321, puis par Charles V après 1364, comme en atteste un rôle d’amendes de 1380 prouvant leur présence à Rouen à cette époque.

Puis, après qu’Henri II eut permis aux juifs de revenir en France en 1551, une communauté assez nombreuse revint s’y installer, notamment au XVIIe siècle, en provenance de Hollande et du Portugal.

La boucle sera bouclée au XXe siècle quand, persécutés par les nazis, des juifs originaires de Pologne reviendront s’installer à Rouen après la guerre.

Certains étaient sans doute les lointains descendants des juifs, expulsés par Philippe le Bel, qui avaient fui vers l’Allemagne puis vers l’est de l’Europe au XIVe siècle.

L’identification du monument juif de Rouen

Dès sa découverte en 1976, le monument juif de Rouen a fait l’objet d’une âpre controverse sur sa destination. Controverse qui n’a évidemment pas facilité la mise en valeur de ce trésor du patrimoine médiéval. Trois thèses étaient alors avancées.

 


La thèse de la synagogue a été longuement exposée par Bernhard Blumenkranz, directeur au CNRS, et par certains archéologues responsables de la fouille dans Art et archéologie des Juifs en France médiévale.

La thèse de la résidence privée a été un moment évoquée par le grand historien et archéologue médiéviste Michel de Boüard dans une étude intitulée Synagogue ou Académie talmudique ? Réflexions sur une controverse. Il y a renoncé dès l’année suivante (voir ci-dessous).

M. Michel de Boüard, éminent historien et archéologue médiéviste, visite le chantier en compagnie de Georges Duval, architecte en chef des monuments historiques. A gauche de la photo, M. François Bourguignon, conservateur régional des bâtiments de France.

La thèse de l’école rabbinique, défendue dès l’origine par le professeur Norman Golb, a fini par s’imposer ; elle est présentée en détail par son auteur dans Nature et destination du monument hébraïque découvert à Rouen. Commentant, dans la revue Études normandes, le livre Les Juifs de Rouen au Moyen Âge que N. Golb venait de publier, Michel de Boüard a clos en quelque sorte la controverse en écrivant : Tandis que certains y virent d’emblée, sans réflexion suffisante, une synagogue, N. Golb entreprit de démontrer qu’il ne pouvait s’agir que de la yeshiva dont il avait prévu le site exact ; d’où une controverse qui dura quelque huit ans et suscita de nouvelles recherches.

Depuis lors, aucun document historique ni aucune preuve scientifique ne sont venus contredire cette thèse, bien au contraire, ni montrer la vraisemblance d’une autre identification. Les arguments permettant de conclure à une école aux juifs sont donc présentés ci-dessous. Sans préjuger bien sûr de nouvelles découvertes qui viendraient rouvrir la question…

LA MAISON SUBLIME de Jacques-Sylvain Klein – Préface de François Zimeray et Pierre Albertini

L’auteur

Jacques-Sylvain Klein, natif de Rouen et adjoint au maire de Rouen de 1995 à 2000, a soigneusement analysé l’abondante littérature publiée sur le sujet. Avec le soutien des élus et en s’appuyant sur les travaux de Norman Golb, il publie un ouvrage, La Maison Sublime (allusion à une inscription trouvée sur un mur), chez l’éditeur rouennais Point de vues. Il y retrace, en l’illustrant de nombreux documents (plans, photos…), l’histoire de ce joyau du patrimoine normand médiéval et celle de la communauté juive ressurgie de l’oubli. Passionné par l’histoire culturelle de sa région, il a publié une étude Peinture : l’effervescence rouennaise au siècle naissant (Études normandes n° 4, 1989) et un livre d’art La Normandie, berceau de l’impressionnisme (Ouest-France, 1996, réédité en 2007). Il travaille à l’Assemblée nationale, où il dirige le service de l’économie et de l’évaluation scientifique, et a publié plusieurs ouvrages sur les finances locales.

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    Le monument juif du palais de justice de Rouen, Publications du centre de recherches archéologiques de Haute-Normandie, 1990
    Le monument juif de Rouen, Monuments Historiques de la France, n°191, février 1994.
  • WOOD Margaret,
    Norman Domestic Architecture, Archaeological Joumal, XCII, 1935

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