Comment rendre compte des interdits alimentaires des Hébreux, de ces règles qu’aujourd’hui encore, avec des variantes mais en se référant aux lois de Moïse, de nombreux Juifs orthodoxes respectent?

Une fois écartées plusieurs fausses pistes, comme l’explication par l’hygiène, l’approche structuraliste paraît éclairante.

Lévi-Strauss a mis en évidence l’importance de la cuisine, qui est le propre de l’homme, au même titre que le langage. Mieux même : la cuisine est un langage à travers lequel une société s’exprime. Car la nourriture que l’homme absorbe pour vivre, il sait qu’elle va s’assimiler à son être, devenir lui.

Il faut donc qu’il y ait une relation entre l’idée qu’il se fait de tel ou tel aliment et l’image qu’il se donne de lui-même et de sa place dans l’Univers.

La cuisine d’un peuple et son appréhension du monde sont liées.

La langue et la cuisine présentent, d’autre part, une analogie formelle. De même, en effet, qu’une langue, pour constituer son système phonétique, retient quelques sons seulement parmi ceux que l’être humain peut produire, de même une communauté se donne un régime alimentaire en opérant un choix parmi tous les aliments possibles.

N’importe qui ne mange pas n’importe quoi et il ne suffit pas qu’un aliment soit mangeable pour qu’il soit mangé. Ainsi, mettre à jour la logique qui est à l’œuvre dans ces choix, et dans l’agencement des éléments — ici, des aliments — retenus, reviendra à définir ce qu’une société, tout comme une langue, a de spécifique.

L’étude de mon problème est facilitée par l’existence d’un corpus dont la délimitation ne peut être taxée d’arbitraire : les lois alimentaires des Hébreux ont été fixées dans un livre, le Livre, et plus précisément, dans les cinq premières sections de la Bible, que les Juifs appellent la « Torah » et les Chrétiens le « Pentateuque ».

Cet ensemble est formé de textes de diverses époques, qui couvrent un vaste espace de temps. Mais dans la mesure où ils ont été cousus côte à côte et où ils ont coexisté, et coexistent encore, dans la conscience d’un peuple, il est recommandé de les étudier synchroniquement.

Je négligerai donc la dimension historique pour chercher les règles qui donnent leur cohérence aux différentes lois qui constituent la Loi.

Sans doute, ces cinq livres racontent-ils une histoire, qui va de la création du Monde à la mort de Moïse, à qui ces lois, et même cet ensemble de textes, sont attribués. Il faudra prêter attention à l’ordre du récit, mais que les événements et les personnages mentionnés aient ou non existé, et quand, c’est ce qui est, pour mon analyse, rigoureusement indifférent, à l’égal de l’existence ou de la non-existence de Dieu.


Il est fait mention de la nourriture de l’homme dès le premier chapitre du premier livre.

Elle a sa place dans le plan de la Création :

« Voici que je vous ai donné toute herbe émettant semence, qui se trouve sur la surface de toute la terre et tout arbre qui a en lui fruit d’arbre, qui émet semence : ce sera pour votre nourriture », dit Élohim (Gen., I, 29) x. Le Paradis est végétarien.

Pour comprendre pourquoi, implicitement mais sans équivoque, la nourriture carnée est exclue, il faut relever comment se définissent dans le mythe, chacun à l’égard de l’autre, l’homme et Dieu.

L’homme a été fait «à l’image» de Dieu (Gen., I, 26-27), mais il n’est pas Dieu et ne peut l’être. C’est ce qu’illustre le tabou alimentaire qui porte sur le fruit de deux arbres.

Après qu’Adam et Eve ont enfreint cet interdit en mangeant du fruit de l’un de ces arbres, Élohim dit :

« Voici que l’homme est devenu comme l’un de nous, grâce à la science du bien et du mal. Maintenant, il faut éviter qu’il étende sa main, prenne aussi de l’arbre de vie, en mange et vive à jamais» (Gen., Ill, 22).

Cet écart nettement marqué entre l’homme et Dieu, cette différence fondamentale, se décèle sous trois formes :

En premier lieu, l’immortalité de l’âme est impensable. La vie appartient en propre à Dieu et à lui seul. Dieu est la Vie, l’homme n’en a qu’une parcelle temporaire. Et, de fait, la notion de l’immortalité de l’âme n’apparaît dans le Judaïsme qu’au 11e siècle av. J.-C, et c’est un apport extérieur.

En second lieu, tuer est l’interdit majeur de la Bible. Seul le Dieu qui donne la vie peut la retirer. Si l’homme en dispose librement, il empiète sur le domaine de Dieu, il franchit la limite. Il suit de là que la nourriture carnée est impossible. Car pour manger une bête, il faut au préalable la tuer. Or les bêtes appartiennent, comme l’homme, à la catégorie des êtres qui ont en eux une « âme vivante ».

Consommer un être vivant équivaudrait, de plus, à absorber le principe qui pourrait faire de l’homme l’égal de Dieu.

L’opposition de l’homme et de Dieu est ainsi dénotée par un partage des nourritures. A Dieu, les êtres vivants, qui sous forme de sacrifices (victimes humaines dont le sacrifice d’Abraham garde la trace, ou victimes animales) constituent selon la Bible son « aliment » ; aux hommes les nourritures végétales (les végétaux ne font pas partie du « vivant »).

L’origine de la nourriture carnée fait dès lors problème. Les hommes ont-ils pu, un jour, tuer des bêtes et les consommer sans provoquer un cataclysme?

Ce cataclysme a bien eu lieu et la Bible en parle. Il s’agit du Déluge, qui marque une rupture dans l’histoire de l’humanité.

Dieu décide d’abord de supprimer sa Création, puis il épargne une famille, celle de Noé, et des couples de chaque espèce animale. Après le Déluge commence donc une ère nouvelle, une deuxième Création, qui coïncide avec l’apparition d’un nouveau régime alimentaire :

« Tout ce qui remue et qui vit vous servira de nourriture, comme l’herbe verte : je vous ai donné tout cela » (Gen., IX, 3).

Ainsi, ce n’est pas l’homme qui a pris sur lui de manger de la viande, c’est Dieu qui lui en a donné le droit. Et le cataclysme ne vient pas après, mais avant, inversion fréquente dans les mythes.

Mais il faut bien voir que la nourriture carnée n’est pas présentée comme une récompense accordée à Noé. Si Dieu a voulu détruire « toute chair en qui se trouve un souffle de vie sous les cieux » (Gen., VI, 17), c’est qu’il s’est rendu compte que l’homme avait «corrompu» la terre entière : « et la terre fut remplie de violence » (Ibid., 11), autrement dit, de meurtres. Sans doute épargne-t-il Noé pour la raison qu’il est « juste » et même « parfait » (Ibid., 9) ; mais l’humanité qui va se reconstituer à partir de lui n’échappera pas au mal qui caractérisait l’humanité d’où il est issu.

Yahvé dit, après le Déluge :

« Je ne recommencerai plus à maudire le sol à cause de l’homme, car l’objet du cœur de l’homme est le mal, dès sa jeunesse, et je ne recommencerai plus à frapper tout vivant comme je l’ai fait… » (Gen. VIII, 21).

En somme, Dieu prend acte de l’instinct du mal qui est en l’homme. Et c’est quelques versets plus loin qu’il donne à Noé le droit de manger des animaux. La nourriture carnée est marquée négativement.

Encore n’est-elle possible qu’au prix d’une distinction nouvelle. Dieu ajoute en effet :

« Seulement, vous ne mangerez point la chair avec son âme, c’est-à-dire son sang» (Gen., IX, 4).

Le sang devient le signifiant du principe vital, ce qui permet de maintenir l’écart entre l’homme et Dieu, en le dénotant autrement sur le plan de la nourriture.

Au lieu de l’opposition initiale entre nourriture végétale et nourriture carnée, on met désormais en opposition la chair et le sang : en excluant le sang (la part de Dieu), la chair devient profane — et licite. La structure reste la même ; seuls les éléments de signification ont changé.

A cette étape, la distinction entre animaux purs et impurs n’apparaît pas encore, même si trois versets s’y réfèrent dans le récit du Déluge. Rien n’est dit qui permettrait à Noé de reconnaître ces deux catégories d’animaux, et cette distinction n’a pas de raison d’être puisque le pouvoir qu’il reçoit de manger des bêtes vaut pour toutes :

« Tout ce qui remue et qui vit vous servira de nourriture. »

II faut attendre Moïse pour qu’intervienne un troisième régime alimentaire, fondé sur l’interdiction de certains animaux.

Là se situe une seconde rupture dans l’histoire de l’humanité. En effet, l’alliance que Dieu avait conclue avec Noé s’adressait à tous les hommes qui naîtraient du seul survivant du Déluge ; à l’absence de différenciation entre les hommes correspondait l’absence de différenciation entre les animaux qu’ils pouvaient consommer ; le signe de cette alliance était un signe cosmique, et par conséquent universel : Гагс-en-ciel (Gen., IX, 12-17).

Au contraire, l’alliance conclue avec Moïse ne vaut que pour un peuple, les Hébreux ; à la différence introduite entre les hommes correspond une différence entre les animaux dont ils peuvent se nourrir :

« C’est moi, Iahvé, votre Dieu, qui vous ai séparés des peuples, et ainsi vous séparerez la bête pure de l’impure, l’oiseau impur du pur, et vous ne vous rendrez pas abominables par la bête, par l’oiseau, par tout ce dont fourmille le sol, bref par ce que j’ai séparé de vous comme impur » (Lév., XX, 24).

Les signes de cette nouvelle alliance ne pourront être que particuliers, puisqu’ils doivent servir, pour le peuple hébreu, de traits distinctifs. Ainsi la nourriture de Moïse remplit-elle la même fonction que la circoncision ou l’institution du sabbat.

Les trois signes mettent en jeu une coupure (coupure dans le sexe mâle : castration partielle, analogue à un sacrifice qui appelle en retour la bénédiction de Dieu sur l’organe qui assure la transmission de la vie et donc la survie du peuple hébreu ; coupure dans l’alternance régulière des jours : mise hors circuit d’un jour sur sept, le jour sacrifié rendant les six autres profanes et leurs travaux bénis de Dieu ; coupure dans le continuum des animaux créés, qui s’ajoute à la coupure déjà établie, dans tout animal, entre la chair et le sang, et qui va être doublée, au sein de chaque espèce décrétée pure, par une coupure entre les premiers-nés, sacrifiés à Dieu, et les autres, rendus par là plus licites) . De la coupure naît la différence, condition de la signification.

Que les interdits alimentaires permettent de couper un peuple des autres, les Hébreux en ont fait l’expérience à leurs dépens.

Quand les frères de Joseph se rendent en Egypte pour y acheter du blé, il leur fait servir un repas avec de la viande :

« Or on le servit à part, on les servit à part et on servit à part les Égyptiens qui mangeaient avec lui, car les Égyptiens ne peuvent prendre un repas avec les Hébreux : ce serait une abomination pour l’Egypte ! » {Gen., XLIII, 32).

Il est vraisemblable que les Hébreux nomades avaient déjà des interdits alimentaires, mais, à s’en tenir à l’Histoire biblique, c’est seulement après l’Exode, comme s’ils prenaient modèle sur la civilisation égyptienne, qu’ils font entrer la nourriture dans la définition de leur peuple.

Cette nourriture, pour jouer son rôle, doit être différente, mais différente par rapport à quoi? Par rapport à la nourriture des peuples avec qui les Hébreux étaient en contact, sans aucun doute, et l’on a la preuve, dans le cas de l’interdit célèbre : « Tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère », qu’ils ont prohibé là une coutume en usage dans les peuples de la région.

Ce n’est pas cependant point par point que le régime alimentaire des Hébreux s’oppose aux régimes des autres peuples, sinon il ne leur serait pas resté grand- chose à manger ! Alors, pourquoi ont-ils condamné formellement tel aliment et non tel autre?

La raison n’est pas à chercher dans la nature de l’aliment, pas plus que le sens d’un mot n’est contenu dans le mot lui-même (il est contenu dans le dictionnaire, qui définit ce mot par d’autres mots, lesquels renvoient à d’autres mots, sans que l’on sorte du dictionnaire).

Un signe social — ici un interdit alimentaire — ne peut se comprendre isolément. Il est à replacer au sein des signes de son niveau, avec lesquels il forme système, et ce système doit être lui-même confronté aux systèmes de niveau différent, avec lesquels il s’articule pour constituer le système socio-culturel d’un peuple. Les invariants de ce système devraient nous livrer les structures fondamentales de la civilisation hébraïque ou, ce qui revient peut-être au même, les structures mentales des Hébreux.

Un premier invariant s’offre de lui-même dans la notion de «pureté » qui sert à qualifier les aliments permis.

Pour éclairer cette notion, il faut d’abord y voir une valorisation des Origines. Dans la mesure où la sortie d’Egypte et la révélation du Sinaï représentent un nouveau départ dans l’histoire du Monde, on peut supposer en effet que Moïse, ou ceux qui ont construit le système qui porte son nom, ont conçu cette nouvelle Création, la troisième, comme devant être articulée, faute de se dégrader à son tour, au mythe de la Genèse (que ce récit ait été élaboré ou seulement pris en charge par Moïse).

La nourriture de l’homme sera donc ďautant plus pure qu’elle respectera davantage les desseins du Créateur. Or le mythe nous dit que la nourriture prévue pour l’homme était exclusivement végétarienne.

Y a-t-il eu, historiquement, une tentative pour imposer aux Hébreux un régime végétarien? Rien ne permet de l’affirmer, mais de cette tentative, ou en tout cas de cet idéal, la Bible porte des traces. C’est, en premier lieu, le fait que la manne, la seule nourriture quotidienne des Hébreux pendant l’Exode, soit présentée comme végétale :

« C’était comme une graine de coriandre blanche et elle avait le goût d’une galette au miel» (Ex., XVI, 31).

Les Hébreux, d’autre part, ont des troupeaux nombreux, mais n’y touchent pas. Cependant, les hommes se révoltent deux fois contre Moïse parce qu’ils veulent manger de la viande. Une première fois dans le désert de Sin :

« Que ne sommes- nous morts de la main de Yahvé au pays d’Egypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande… » (Ex., XVI, 3).

Dieu leur accorde alors le miracle des cailles.

La deuxième révolte est rapportée dans Nombres (XI, 4) :

« Qui nous fera manger de la viande ? », clament les Hébreux. Dieu consent à renouveler le miracle des cailles mais il le fait à contrecœur et même dans la plus grande des colères :

« Vous n’en mangerez pas seulement un jour, ni deux jours, ni cinq jours, ni dix jours, ni vingt jours, mais tout un mois, jusqu’à ce qu’elle vous sorte par le nez et qu’elle vous soit en dégoût » (Ibid., 19-20).

Et d’innombrables Hébreux qui se jettent sur les cailles et s’en gavent, en meurent. Comme dans le mythe du Déluge, la viande reste marquée négativement. C’est une concession de Dieu à l’imperfection des hommes.

La viande sera donc tolérée par Moïse, mais avec deux restrictions : en renforçant le tabou du sang et en prohibant certains animaux.

L’exclusion du sang donne lieu désormais à un rite. Obligation est faite, pour manger de la viande, de présenter la bête au prêtre, qui opère « un sacrifice de pacifique » où il répand le sang sur l’autel. Il ne s’agit plus seulement de séparer la part de Dieu de la part de l’homme. Il faut, de plus, racheter par un sacrifice le meurtre commis sur la bête que l’on veut manger.

Tout meurtre doit être compensé, selon la logique élémentaire du talion, par le meurtre du meurtrier : ainsi l’équilibre est-il rétabli.

Étant donné que les animaux, comme l’homme, constituent des « âmes vivantes », l’homme qui tue un animal devrait être tué à son tour. Si l’on s’en tient là, aucune nourriture carnée n’est possible. La solution est le recours à un rite où le sang de l’animal sacrifié prend la place du sang de l’homme qui sacrifie :

« Car l’âme de la chair est dans le sang et moi, je l’ai mis pour vous sur l’autel, pour faire propitiation pour vos âmes, car c’est le sang qui fait propitiation pour l’âme» (Lev., XVII, 10).

Si, au contraire, un homme tue lui-même une bête pour la manger, « le sang sera imputé à cet homme : il a répandu le sang et cet homme sera retranché du sein de son peuple », c’est-à-dire mis à mort (Ibid., 4). On comprend ainsi l’importance du tabou du sang. Ce n’est pas un interdit alimentaire parmi d’autres, c’est la condition absolue pour qu’une nourriture carnée soit possible.

Notons que le Deutéronome assouplit ce rituel. Avec l’instauration d’un sanctuaire unique à Jérusalem, il devient difficile aux Hébreux qui habitent loin de la ville de se rendre à Jérusalem chaque fois qu’ils veulent manger de la viande. Il leur est permis dans ce cas de sacrifier eux-mêmes des bêtes. Ils procèdent alors comme dans la chasse, où les sacrifices rituels sont évidemment impossibles :

« Tu pourras sacrifier et manger de la chair… comme on mange de la gazelle et du cerf ; il n’y a que le sang que vous ne mangerez pas : tu le répandras sur la terre, comme de l’eau» {Deut., XII, 15-16).

On saisit là comment les variations d’un système doivent tenir compte de l’infrastructure qu’est la géographie

En ce qui concerne la prohibition de certains animaux, il faut analyser maintenant les deux chapitres (Lév., XI et Deut., XIV) consacrés à la distinction des espèces pures et impures. Ni dans l’un ni dans l’autre texte, identiques pour l’essentiel, aucune explication n’est donnée.

La Bible indique seulement des traits particuliers que les animaux purs doivent avoir — et encore pas toujours : à propos des oiseaux, elle se contente d’énumérer les espèces impures.

Il est d’abord question des animaux qui vivent sur terre. Ils sont « purs » s’ils ont le « pied ongle » (sabot), l’« ongle fendu » (sabot fendu) et s’ils « ruminent ». Le premier de ces critères est destiné, de toute évidence, à repérer les herbivores.

Les Hébreux ont établi une relation entre la patte de l’animal et son régime alimentaire. Ils ont fait le même raisonnement que Cuvier : « Les animaux à sabots doivent tous être herbivores, puisqu’ils n’ont aucun moyen de saisir une proie ». 

Mais pour quelle raison les herbivores sont-ils purs et les carnivores impurs?

La clef est à chercher, une fois encore, dans la Genèse, s’il est vrai que les lois de Moïse entendent respecter le plus possible la volonté première du Créateur. Or le Paradis est végétarien pour les animaux aussi. Le verset qui traite de la nourriture humaine :

« Voici que je vous ai donné toute herbe émettant semence, qui se trouve sur la surface de toute la terre, et tout arbre qui a en lui fruit d’arbre, qui émet semence : ce sera pour votre nourriture », est suivi d’un verset relatif aux animaux (et l’on relèvera au passage une différence secondaire qui marque un écart entre l’espèce humaine et les espèces animales) :

« A toute bête sauvage, à tout oiseau des cieux, à tout ce qui rampe sur la terre, à tout ce qui a en soi âme vivante, j’ai donné toute herbe verte en nourriture » (Gen., I, 29-30).

Ainsi, les carnassiers n’entrent pas dans le plan de la Création.

Si la nourriture carnée pose déjà un problème à l’homme, à plus forte raison s’il s’agit de manger un animal qui a lui-même consommé de la viande et qui a tué pour cela d’autres animaux. Les carnassiers sont impurs. En manger, pour l’homme, ce serait être deux fois impur. Le « pied ongle » (le sabot) est donc un trait distinctif qui s’oppose aux griffes dont sont munis les carnivores : chien, chat, félins, etc. — griffes qui leur permettent de saisir des proies. Ce point acquis, l’interdit qui frappe la plupart des oiseaux cités comme impurs devient compréhensible : ce sont des carnassiers, notamment les rapaces, à commencer par « l’aigle », premier nommé.

Mais revenons aux animaux terrestres. Comment se fait-il que le critère « pied ongle » soit complété par deux autres? C’est qu’il ne suffit pas à classer les vrais herbivores : il laisse passer les porcins. Porcs et sangliers ont le pied ongle et ils sont sans doute herbivores, mais ils sont aussi carnivores.

Aussi, pour isoler les purs herbivores, faut-il recourir à un second critère : la rumination. On est sûr que les ruminants mangent de l’herbe : ils la mangent même deux fois. En théorie, ce caractère est suffisant pour distinguer les purs herbivores. Mais il est difficile à repérer, surtout sur les animaux sauvages qu’on ne peut bien étudier que morts.

La preuve en est que le lièvre est considéré par la Bible (Lev., XI, 6 et Deut., XIV, 7) comme un ruminant, ce qui est une erreur : on a confondu la mastication des rongeurs avec la rumination. Ce critère physiologique a donc besoin d’être doublé par un critère anatomique, celui du sabot, lequel est renforcé en prenant pour modèle le sabot des ruminants qu’on connaît le mieux : les bœufs et les moutons.

(Le bétail constitue dans le mythe de la Création une catégorie à part, qui s’oppose à la catégorie des bêtes sauvages. Il n’y a aucune trace de la domestication des animaux : le bétail a été créé tel quel.)

Les bêtes sauvages pures doivent ainsi être conformes aux animaux domestiques que Ton peut consommer ; or les bovidés et les ovidés reposent sur le sol par deux doigts recouverts d’un étui corné. Ainsi s’explique le troisième critère retenu par la Bible : l’« ongle fendu ».

Il faut faire ici une remarque importante : la présence du critère « ongle fendu » élimine un certain nombre d’animaux qui ne sont pourtant qu’herbivores (le cheval, l’âne et principalement les trois animaux cités par le texte comme impurs : « le chameau », « le lièvre », « le daman »).

Un pur herbivore n’est donc pas forcément un animal pur. C’est une condition nécessaire mais non suffisante. Il doit avoir de plus la patte analogue à celle qui fixe la norme : la patte des bestiaux. Toute conformation de la patte qui s’écarte de ce modèle est conçue comme une tare et l’animal est impur.

Cette notion de « tare » et la valeur qu’on lui attribue sont éclairées par divers passages de la Bible. Le Lévitique interdit de sacrifier des animaux dont l’espèce est pourtant pure, mais qui présentent, à titre individuel, des anomalies par rapport au type normal de l’espèce :

« Quand un homme offrira un sacrifice de pacifique à Yahvé, pour accomplir un vœu ou en don volontaire, qu’il s’agisse de gros bétail ou de petit bétail, ce sera un animal parfait, pour qu’il soit agréé, il n’y aura aucune tare en lui. Un aveugle, un estropié, un mutilé, un tuméfié, un galeux, un dartreux, vous ne les offrirez pas à Yahvé et vous ne mettrez aucun d’eux sur l’autel comme sacrifice par le feu à Yahvé » (Lév., XXII, 21).

Cet interdit est repris dans le Deutéronome (XVII, 1) :

« Tu ne sacrifieras pas à Yahvé, ton Dieu, un bœuf ou un mouton, qui ait une tare en lui ou quoi que ce soit de mal, car c’est une abomination pour Yahvé, ton Dieu. »

L’équation est posée explicitement : la tare est un mal. Un trait fondamental des structures mentales des Hébreux est mis là en évidence. Dans d’autres sociétés, les êtres infirmes sont considérés comme divins.

Ce qui vaut pour l’animal vaut pour l’homme. Le prêtre qui doit être un homme pur, ne peut avoir aucun défaut physique. Yahvé dit à Aaron {Lev., XXI, 17) :

« L’homme de ta race, suivant les générations à venir, qui aura une tare en lui, n’approchera pas pour offrir l’aliment de son Dieu. Car tout homme qui a en lui une tare ne peut approcher, qu’il soit aveugle ou boiteux, défiguré ou disproportionné, ou bien un homme qui a une fracture du pied ou une fracture de la main, ou s’il est bossu ou atrophié, s’il a une tache dans son œil, s’il est galeux ou dartreux, s’il a un testicule broyé, tout homme qui a en lui une tare, de la race du prêtre Aaron, ne s’avancera pas pour offrir les sacrifices par le feu à Yahvé…»

Quant aux hommes qui participent au culte, il faut qu’ils soient de vrais hommes :

« Celui qui a les testicules écrasés ou l’urètre coupé n’entrera pas dans l’assemblée de Yahvé» (Deut., XXIII, 2).

L’intégrité est une des composantes de la pureté : eunuques et animaux castrés sont impurs.

A la tare, il faut ajouter l’altération, qui est une tare temporaire : les pertes périodiques de substance sont impures, qu’il s’agisse de l’émission de sperme pour l’homme ou des règles pour la femme (Lév., XV). A plus forte raison sera impure la mort, qui est la perte définitive de l’élément vital et l’altération irréversible de l’organisme.

La mort est l’impureté majeure pour les Hébreux. Elle est si forte qu’un grand prêtre (Lév., XXI, 11) ou un naziréen (Nbs., VI, 6-7) ne peut s’approcher d’un cadavre, même si c’est celui de son père ou de sa mère, que le Décalogue demande pourtant ď « honorer ».

Le scheme logique qui lie la pureté à l’absence de tare ou d’altération joue au regard des choses, aussi bien que des hommes ou des animaux. Il permet de comprendre le statut des ferments et des produits fermentes.

Je partirai de la prohibition du pain levé pendant la Pâque. L’explication que donne la Bible ne peut être retenue : il s’agirait de commémorer la sortie d’Egypte où, dans leur précipitation, les Hébreux n’ont pas eu le temps de faire lever la pâte (Ex., XII, 34).

S’il en était ainsi, il faudrait manger du pain mal levé ou à moitié cru, mais pourquoi du pain sans levain? En réalité, même si la Pâque est une fête dont le sens, selon les âges, a pu varier — c’est le cas d’autres institutions, notamment du sabbat — , elte fonctionne comme une fête des Origines où l’on célèbre, aussi bien la sortie d’Egypte et la naissance d’une nation, que le début de l’année religieuse, à la première pleine lune qui suit l’équinoxe du printemps.

Le repas pascal est un sacrifice de renouveau où les participants consomment la nourriture des Origines. Ce repas rituel doit comporter des « herbes amères », de la viande « rôtie au feu » et du « pain azyme » (Ex., XII, 8).

Les herbes amères sont à comprendre, semble-t-il, en opposition aux légumes, produits de l’agriculture. Le rôti s’oppose au bouilli, explicitement proscrit par le texte (Ibid., 9) : le bouilli qui implique des récipients, obtenus par une industrie, même élémentaire, est un mode de cuisson tardif. Quant au pain azyme, c’est celui des Patriarches.

Aux trois envoyés de Dieu en route vers Sodomě, Abraham sert des galettes de fleur de farine (Gen., XVIII, 6).

Celles-ci sont sans aucun doute identiques aux galettes que prépare un peu plus tard Loth pour les mêmes envoyés de Dieu :

« II fit cuire des pains sans levain et ils mangèrent » (Ibid., XIX, 3).

Mais le pain azyme n’est pas pur seulement parce que c’est le pain primitif. Il est pur aussi et surtout parce que la farine n’y est pas modifiée par le ferment qu’est le levain : elle est conforme à son être naturel. Cette interprétation permet de comprendre que les aliments fermentes ne puissent faire l’objet de sacrifices par le feu :

« Aucune oblation que vous offrirez à Yahvé ne sera faite de chose fermentée, car de tout levain ou de tout miel vous ne ferez rien fumer comme sacrifice par le feu pour Yahvé» (Lév., II, n).

Un produit fermenté est un produit altéré, c’est-à-dire devenu autre. La fermentation est l’équivalent d’une tare. Vérification a contrario : de la même façon que les ferments sont prohibés, le sel est obligatoire dans toutes les oblations (Ibid., 13).

L’opposition apparaît donc nette entre le ferment, qui altère l’être, et le sel, qui le conserve dans son état naturel.

Pain levé, miel  ou vin ont le même statut d’aliments seconds : seules les nourritures premières, sorties telles quelles des mains du Créateur, peuvent entrer dans cette cuisine sacrée qu’est un sacrifice.

Sans doute, le vin fait-il l’objet, dans le culte, de libations. Mais le prêtre ne le consomme pas et même il doit s’abstenir de toute boisson fermentée avant d’officier, « afin de discerner entre le sacré et le profane, entre l’impur et le pur » (Lév., X, 10). Les boissons fermentées altèrent le jugement parce qu’elles sont elles-mêmes des produits altérés.

La libation de vin est à mettre en parallèle avec la libation du sang, qu’elle accompagne dans les holocaustes. Le vin est versé sur l’autel exactement comme le sang dont il est l’équivalent sur le plan végétal : le vin est «le sang des raisins» (Gen.,XUX., 11, etc.).

Bref, pour reprendre mon propos, les animaux terrestres purs doivent être conformes au plan de la Création, c’est-à-dire végétariens, et conformes de plus à leur modèle idéal, c’est-à-dire sans tare.

Pour rendre compte maintenant du partage entre poissons purs et poissons impurs, référons-nous encore une fois au premier chapitre de la Genèse. Dieu crée d’abord trois éléments : le ciel, l’eau et la terre et il crée ensuite trois types d’animaux à partir de chaque élément :

« Que les eaux foisonnent d’une foison d’animaux vivants et que des volatiles volent au-dessus de la terre, à la surface du firmament des cieux » (Gen., I, 20) ;

« Que la terre fasse sortir des animaux vivants selon leur espèce : bestiaux, reptiles, bêtes sauvages, selon leur espèce » (Ibid., 24).

Chaque animal est donc lié à un élément et à un seul. Il en est issu et il doit y vivre. Le chapitre XI du Lévitique et le chapitre XIV du Deutéronome reprennent cette classification en trois groupes : animaux de la terre, de l’eau et de l’air.

Au sujet des animaux de l’eau, les deux textes disent seulement : « Tout ce qui a nageoire et écaille dans l’eau… vous en mangerez. » Le reste est impur. Il faut comprendre que la nageoire est l’organe de la locomotion propre à l’animal vivant dans l’eau. C’est l’équivalent des pattes pour les animaux terrestres, des ailes pour les animaux du ciel.

Et il faut se rappeler que la locomotion est ce qui distingue les animaux des végétaux, lesquels n’appartiennent pas, pour la Bible, à la catégorie du « vivant ». Les animaux terrestres doivent donc marcher, les poissons nager, les oiseaux voler. Les animaux marins qui n’ont pas de nageoires et qui ne se déplacent pas (les coquillages) sont impurs.

Les animaux marins qui ont des pattes et qui marchent (les crustacés) sont impurs aussi : ils vivent dans l’eau avec des organes terrestres, ils sont à cheval sur deux éléments.

De même, les écailles s’opposent à la peau des animaux terrestres, comme au plumage des oiseaux. Pour ces derniers, il faut prendre au pied de la lettre l’expression biblique : « les oiseaux des cieux » ; ce n’est pas une image poétique mais une définition. Dans la formule : « une figure de quelque oiseau ailé qui vole dans les cieux » (Deut. IV, 17) se trouvent réunis les trois traits distinctifs de l’oiseau pur : ailé ; qui vole ; dans les cieux.

Soit un oiseau qui a des ailes mais ne vole pas (« l’autruche » par exemple, citée dans le texte) : il est impur. S’il a des ailes, s’il vole, mais s’il passe son temps dans l’eau au lieu de vivre dans les airs, il est impur (la Bible mentionne « le cygne », « le pélican », « le héron », et les échassiers).

Les insectes posent un problème.

« Tout insecte ailé qui marche à quatre (pattes), dit le Lévitique (XI, 20), sera pour vous une abomination ».

Il ne s’agit pas d’insectes dotés de quatre pattes, pour la bonne raison que tous les insectes en ont six. C’est le mot « marcher » qui fournit la clef. Les insectes visés « marchent à quatre », c’est-à-dire à la façon des animaux terrestres-types que sont les quadrupèdes. Leur impureté tient au fait que, quoiqu’ « ailés », ils marchent au lieu de voler.

L’exception que mentionne le Lévitique (Ibid., 21) ne fait que confirmer la règle : échappe en effet à l’impureté l’insecte « qui a des jambes au-dessus de ses pieds pour sauter avec elles sur la terre ». Le saut est un mode de locomotion intermédiaire entre la marche et le vol. C’est presque un vol, pense le Lévitique, et il absout ces sauterelles ailées.

Mais le Deutéronome n’est pas convaincu et prohibe tous les insectes (XIV, 19).

Le Lévitique mentionne encore, in. fine, quelques espèces impures qui échappent à sa classification en trois groupes et que le Deutéronome, pour cette raison sans doute, ne reprend pas.

Tout d’abord les reptiles. Ils appartiennent à la terre, apparemment, mais n’ont pas de pattes pour marcher.

« Sur ton ventre tu marcheras », a dit Dieu au serpent (Gen. Ill, 14).

C’est une malédiction.

Tout ce qui rampe ou traîne son ventre sur la terre est proscrit. Ces animaux vivent plutôt sous terre que sur terre. Ils ne sont pas vraiment « sortis de terre », selon l’expression de Genèse I, 24. Ils ne sont pas tout à fait créés.

Au même titre que le serpent, le mille-pattes est condamné (Lév. XI, 30) avec « tout ce qui a une multitude de pieds » (Ibid., 42). Avoir trop de pattes ou pas du tout, c’est du même ordre : l’animal terrestre pur a quatre pattes et pas n’importe lesquelles, nous l’avons vu.

Tous ces animaux sont marqués d’une tare : ils présentent une anomalie par rapport à l’élément dont ils sont issus, et aux organes qui caractérisent la vie, en particulier la locomotion, dans cet élément. S’ils n’appartiennent à aucune classe, ou à deux classes à la fois, ils sont impurs. Impurs parce qu’impensables.

Au lieu de répéter, en effet, qu’ils ne sont pas conformes au plan de la Création, il est peut-être permis d’avancer maintenant que le système alimentaire des Hébreux, aussi bien que le mythe de la Création du Monde, reposent sur une taxinomie où l’homme, Dieu, les animaux et les végétaux sont strictement définis, les uns relativement aux autres, par une série d’oppositions.

L’ordre que les Hébreux ont mis dans le monde est pensé par eux comme l’ordre selon lequel le monde a été créé. Et l’impureté, c’est le désordre, à tous les niveaux.

Pour ce qui touche à l’élevage et à l’agriculture, le Lévitique (XIX, 19) mentionne cet interdit :

« Tu n’accoupleras pas ton bétail de deux espèces », repris dans le Deutéronome (XXII, 10) avec une variante : « Tu ne laboureras pas avec un bœuf et un âne ensemble. »

C’est que les animaux ont été créés (ou classés) « chacun selon son espèce », l’expression est un leitmotiv de la Bible. De même qu’un animal pur ne peut appartenir à deux classes (être hybride), de même il n’est pas permis à l’homme d’unir des animaux d’espèces différentes : il ne faut pas mêler ce que Dieu (ou l’homme) a séparé, que l’union se fasse par le sexe ou seulement par le joug.

A propos des végétaux cultivés :

« Tu n’ensemenceras pas ton champ de deux espèces » (Lév., XIX, 19), traduit ainsi dans le Deutéronome (XXII, 19) : « Tu n’ensemenceras pas ta vigne de deux espèces. »

Un interdit analogue s’applique aux choses :

« Un habit de deux espèces, hybride, ne sera pas porté par toi » (Lév., XIX, 19), ce qui devient dans le Deutéronome (XXII, 11) :,« Tu ne revêtiras pas un tissu hybride de laine et de lin », l’origine, soit animale, soit végétale, de ces fibres rendant plus forte encore la distinction.

Sur le plan des hommes, le même scheme peut se lire dans l’interdiction des mariages mixtes — -entre Hébreux et étrangers — (Deut., VII, 3), comme dans le fait qu’un métis (fruit d’un mariage mixte) ou, selon une autre interprétation, un bâtard (fruit d’un adultère) ne peut entrer dans l’assemblée de Yahvé (Deut., XXIII, 3).

On comprend mieux dès lors, semble-t-il, pourquoi les Juifs n’ont pas accepté la divinité de Jésus. Un homme-dieu ou un dieu fait homme, c’est ce qui pouvait heurter le plus leur logique. Le Christ est l’hybride absolu.

Un homme est un homme, ou il est Dieu. Il ne peut être à la fois l’un et l’autre. De même, un être humain est un homme ou une femme, pas les deux : l’homosexualité est proscrite (Lév., XVIII, 22).

L’interdit s’applique même aux vêtements :

« Une femme ne portera pas un costume d’homme et l’homme ne revêtira pas un vêtement de femme… » (Deut., XXII, 5).

La bestialité est condamnée aussi (Lév., XVIII, 23), sur le même plan que l’adultère (Lbid., 20) et, en tout premier lieu, l’inceste (Ibid., 6 ss.) :

« celle-ci est ta mère, tu ne découvriras pas sa nudité ».

Cette formulation tautologique laisse voir le principe qui entre en jeu : à partir du moment où une femme est définie comme «mère » par rapport à un garçon, elle ne peut être en même temps pour lui autre chose. L’inceste est un interdit logique.

Les prohibitions sexuelles et les prohibitions alimentaires se révèlent coordonnées. Ainsi s’explique sans doute l’interdit le plus mystérieux de la Bible : « Tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère » (Ex., XXIII, 19 et XXXIV, 26 ; Deut., XIV, 21). Il faut prendre ces mots au pied de la lettre. Il est question d’une mère et de son petit.

Traduisons : tu ne mettras pas dans la même casserole, pas plus que dans le même lit, un fils et sa mère 10. Ici, comme ailleurs, il s’agit de maintenir la séparation entre deux classes ou deux types de relations.

Abolir la distinction par un acte qui relève de la sexualité ou de la cuisine, c’est attenter à l’ordre du Monde.

On appartient à une espèce seulement, à un peuple, à un sexe, à une catégorie. Et de même on n’a qu’un Dieu :

« Voyez maintenant que c’est moi qui suis moi, et qu’il n’est point de Dieu à côté de moi» (Deut., XXXII, 39).

La clef de voûte de cet ordre est le principe d’identité, érigé en loi de l’être.

La logique de Moïse est remarquable par sa rigueur et, pour mieux dire, sa rigidité. C’est une logique « à la nuque raide », selon l’expression que Yahvé applique à son peuple. Il va de soi que la fixité de cet ordre a été un puissant facteur d’unification et de conservation pour un peuple qui s’est voulu « à part ».

En contrepartie, la religion de Moïse, inséparable du système socio-culturel des Hébreux, ne pouvait que perdre en pouvoir de diffusion ce qu’elle gagnait en pouvoir de concentration.

Le christianisme, pour naître, a dû rompre avec les structures qui isolaient les Hébreux des autres peuples. Et l’on ne s’étonnera pas qu’une des ruptures décisives porte sur la nourriture. Matthieu fait dire à Jésus (XV, 11) :

« Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de sa bouche, voilà ce qui rend l’homme impur. »


Des paroles semblables sont rapportées par Marc, qui commente:

« Ainsi il déclarait purs tous les aliments » (VII, 19).

Le sens de ce rejet des interdits alimentaires éclate dans l’épisode de la vision de Pierre, à Jaffa (Actes des Apôtres, X) : une nappe descend du ciel avec des animaux purs et impurs et la voix de Dieu dit à Pierre : « Tue et mange. » Pierre résiste par deux fois à cet ordre, en affirmant qu’il est un bon Juif et qu’il n’a jamais rien mangé d’impur. Mais Dieu réitère son ordre une troisième fois.

La perplexité de Pierre est levée par l’arrivée de trois hommes envoyés par le centurion romain Corneille, en garnison à Césarée. Corneille veut entendre Pierre lui exposer la nouvelle doctrine qu’il propage. Et Pierre, persuadé jusqu’alors que la réforme de Jésus ne s’adressait qu’aux seuls Juifs, comprend qu’elle vaut aussi pour les païens.

Il se rend à Césarée, partage le repas d’un non-juif, parle à Corneille et le baptise. Corneille est le premier non- juif converti au christianisme. La vision où la distinction entre aliments purs et impurs était abolie dénotait donc l’abolition de la distinction entre Juifs et non- juifs.

A partir de là, le christianisme peut se répandre en se greffant sur la civilisation gréco-romaine, prête, elle, à accueillir tous les mixtes, à commencer par un homme-dieu. Un nouveau système va s’élaborer, construit sur d’autres structures. De ce fait, les matériaux qu’il prend au premier changent de valeur. Le sang, par exemple, est consommé par le prêtre, dans le sacrifice de la messe, sous la forme de son signifiant, « le sang des raisins ».

C’est que la fusion est désormais possible entre l’homme et Dieu grâce au moyen terme qu’est le Christ.


Le sang, qui était un isolant entre les deux pôles, devient un corps conducteur. Ainsi, tout emprunt du christianisme au judaïsme, toute citation du texte biblique dans le texte de la civlisation occidentale (dans la littérature française, par exemple) relèvent de ce que Lévi-Strauss a comparé au « bricolage ».

Par contre, quelles qu’aient pu être les variations du système de Moïse au cours de l’Histoire, elles ne semblent pas avoir ébranlé ses structures fondamentales. Cette logique qui pose ses termes en opposant des contraires et qui se donne pour règle de refuser l’hybride, le mélange, la synthèse ou le compromis, on la voit peut-être en action, aujourd’hui encore, en Israël, et pas seulement dans la cuisine.

Jean Soler.


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