A propos du livre :
Shatzmillek (Joseph), Recherches sur la communauté juive de Manosque au Moyen Âge, 1241-1329.

L’ouvrage de M. Shatzmiller sur les juifs de Manosque aux XIIIe- XIVe siècles, ouvre une nouvelle page sur le destin des communautés juives dans les territoires protégés du sud-est de la France, au moment même où celles-ci étaient chassées du royaume.

Cette étude s’articule sur quatre axes principaux : examen des origines géographiques et de l’importance numérique de la communauté, nature et fonctionnement (relations avec le monde extérieur), relations avec la justice (pratique de la cour ordinaire de Manosque), place et image du juif dans la société locale. L’ouvrage se termine sur l’analyse et l’édition de plusieurs listes de juifs, de 1286 et 1296, et sur la publication d’une liste complète de tous les noms juifs rencontrés dans les documents, liste qui sera d’une grande utilité pour l’étude d’autres communautés de la région.

L’auteur s’est appuyé essentiellement sur les registres de la cour (trente- sept registres en matière criminelle, vingt-et-un en matière civile) conservés aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône (série H ; il y avait à Manosque une Commanderie de l’ordre de Saint- Jean-de-Jérusalem depuis le commencement du XIIIe siècle) et sur les registres de notaires conservés dans ce même fonds, ainsi qu’aux Archives départementales des Alpes de haute-Provence (vingt-deux registres pour les années 1256-1324).

La documentation présente cependant quelques faiblesses : onze registres seulement pour la période 1240-1284, avec une importante lacune pour les années 1267- 1284. C’est néanmoins un travail très complet que nous offre M. Shatzmiller ; examinant les documents avec une grande acribie, s’appuyant parfois sur des sources littéraires peu connues du monde non juif, il nous fait apparaître une communauté qualifiée de « tsarfatim » (c’est-à-dire française) et explique par la comparaison des sources littéraires la distinction entre les « judaei gallici » et les « judaei provinciales », distinction d’ordre théologique et philosophique avant tout.

Notre attention est aussi attirée sur une autre difficulté : le nom de la localité accompagnant le prénom ne désigne pas toujours la provenance géographique immédiate de l’individu, ce qui rend plus difficile l’étude des origines de la communauté. Pour son importance numérique, nous disposons d’un seul document : le procès-verbal d’une visite générale du Grand- Prieuré de Saint-Gilles de l’année 1338, mentionnant trente « hospicia » juifs à Manosque ; il est toutefois impossible de reconstituer les familles et de les identifier par la comparaison des documents entre eux.

C’est avec le même souci de perfection qu’est traité le très long chapitre sur la situation juridique des juifs et leurs rapports avec la cour : s’appuyant sur les 568 procès où des juifs se trouvent impliqués, en matière civile et criminelle, l’auteur se livre à un calcul numérique, assorti de tableaux et de pourcentages, des procès juif contre juif, juif contre chrétien, chrétien contre juif, et des procès intentés par la cour, pour conclure à une politique parfaitement objective de la cour à leur égard.

L’examen des jugements (condamnations et acquittements) et des amendes fait apparaître le même résultat : aucune politique discriminatoire de la part des autorités locales.

Le dernier chapitre sur la place du juif dans la société étudie les relations des deux communautés juive et chrétienne à la lumière de quelques textes : deux procès, l’un de 1265, l’autre de 1306, font apparaître des différends d’ordre religieux : incompréhensions et insultes réciproques, confirmées par trois autres documents de 1296, 1306 et 1313, permettant de conclure à la méfiance, voire à la malveillance populaire à l’égard du juif.

D’autres documents sont analysés à l’appui de cette opinion ; ils tendent à démontrer qu’un sentiment de mépris pouvait animer parfois un chrétien face à un juif.

Rendons enfin hommage à la rigueur avec laquelle l’auteur étudie les données démographiques fournies par les deux listes de noms, se heurtant hélas ! à l’imprécision fondamentale des documents médiévaux en matière de statistique.


C’est donc un examen minutieux des sources que présente M. Shatzmiller, sources dont il a tiré tout le parti possible, et les résultats qu’il apporte ne sont pas négligeables pour l’histoire locale. Restent cependant un grand nombre de difficultés que l’auteur n’a pas pu ou n’a pas su dominer.

La première et la plus importante est celle de la pauvreté des sources : cinquante-sept registres de la cour pour une période de quatre-vingt-huit ans, c’est déjà une documentation moyenne ; mais que dire des vingt-deux registres de notaires ? il est vrai que pour la période choisie il est bien rare de disposer d’une série continue et abondante d’archives notariales et l’on ne peut pas en faire grief à l’auteur. Mais plus graves sont, à notre avis, les erreurs de méthode, principalement celle qui l’a conduit à limiter volontairement ses sources en écartant délibérément les documents de nature économique, le privant ainsi de la presque totalité du contenu des registres notariaux, d’où une indigence frappante de documentation sur la vie quotidienne de la population, aussi bien juive que chrétienne.


Il est impossible de faire l’histoires surtout une histoire sociale, sans tenir compte des réalités économiques- Si M. Shatzmiller s’était donné la peine de dépouiller systématiquement les registres notariaux, il y aurait trouvé, outre les transactions commerciales (prêts d’argent, reconnaissances de dette, mandements pour remboursement) qui lui ont semblé superflues, tous les actes de la vie privée d’une société : achats et ventes, contrats de location (souvent les juifs louaient des maisons à des chrétiens), petites opérations commerciales pouvant aller jusqu’à l’achat d’une paire de chaussures ou d’un chaudron, contrats d’apprentissage qui concernent parfois les juifs, et surtout les contrats de mariage et les testaments : les testaments de juifs sont particulièrement intéressants et peu connus.

Il aurait peut-être trouvé aussi, comme c’est le cas pour Orange, surtout avant le milieu du XIVe siècle, des éléments de chronique, allusions à la vie publique, convocations de la population à l’occasion de tel ou tel événement, suivies de listes d’habitants — on trouve de tout dans un registre notarial de cette époque — si bien que l’ensemble de l’ouvrage souffre de cette insuffisance de sources, en particulier l’étude numérique de la communauté qui ne se trouve nulle part confrontée avec l’évaluation de la population chrétienne, de sorte que les chiffres avancés ne nous disent rien ; nous n’avons aucune idée des proportions de chaque communauté, élément déterminant pour les relations psychologiques de l’une à l’autre ; et c’est tout le chapitre iv sur les rapports entre juifs et chrétiens qui est remis en question.

Une autre erreur de méthode semble avoir présidé à la rédaction de l’ouvrage, c’est l’insuffisance d’objectivité. Comme nous l’avons constaté pour la très importante communauté d’Orange, le juif est traité de la même façon que n’importe quel habitant du lieu ; il était soumis aux mêmes autorités juridiques et fiscales et payait le même impôt, il participait à l’entretien des murailles et à la garde de la ville. On regrette en cela que l’auteur n’ait pas disposé des registres de délibérations municipales ; il y aurait trouvé une foule de renseignements à cet égard. Rien d’étonnant alors à ce que la cour intervienne dans des affaires propres à la communauté ; chargée de maintenir l’ordre public, la cour intervient chaque fois que cet ordre se trouve menacé ou risque de l’être. L’auteur ne devrait pas non plus s’étonner de l’intervention de la cour lorsqu’un juif porte plainte contre une excommunication lancée contre lui par un de ses coreligionnaires : il n’avait pas d’autre recours. Nous n’avons, quant à nous, jamais trouvé mention d’une cour juive ; à Orange tout au moins elle n’existait pas.

Les juifs relevaient donc normalement de la juridiction locale ; il ne s’agit nullement d’une contrainte ni d’une prétention de la part de la cour, mais d’une situation de droit. Quant au droit du rabbin à l’excommunication, il faudrait confronter un plus grand nombre de textes pour savoir clairement quelle était la position de la cour à cet égard : il semble que son intervention soit justifiée à partir du moment où elle considère l’acte incriminé comme relevant de la juridiction temporelle. Le chapitre sur les relations avec la cour, le seul qui soit vraiment documenté, est sans aucun doute le meilleur ; ses conclusions en sont justes et valent aussi pour d’autres régions.

Nous avons noté, à Orange aussi, l’absence de toute discrimination et même la protection juridique de la part des autorités. Il est très regrettable que les registres des affaires civiles n’aient pas été étudiés avec tout le groupe des reconnaissances de dette ou des mandements pour remboursement émanés de la cour qui se trouvent dans les registres notariaux : au lieu de trente-huit exemples, l’auteur aurait pu en relever plusieurs centaines au moins, qui auraient prouvé à l’évidence que les juifs avaient tous les moyens juridiques d’exiger un remboursement comme de se défendre. Nous ne souscrivons pas non plus à l’idée de l’auteur d’un « certain isolement social » (p. 92) ; nous avons nous-même relevé, à Orange, un regroupement spontané des juifs dans un quartier de la ville et noté l’absence de toute contrainte, venant des autorités locales, en matière de résidence.

Leur isolement provenait tout simplement de leur religion, de leur mode de vie et de leur façon de se nourrir qui les poussaient, pour des raisons de commodité ou pour d’autres raisons psychologiques, à se regrouper et à se mettre spontanément à l’écart de la population. Quant au paragraphe traitant des jugements de valeur à l’égard des juifs, il faut y apporter quelques correctifs ; la phrase « pejores quam judei », attribuée à des usuriers chrétiens semble signifier, contrairement à ce que pense l’auteur, que ce jugement porte, non pas sur les juifs en tant que juifs, mais en tant qu’usuriers, et cela s’explique parfaitement par l’attitude de l’Église et la rigueur du droit canon en matière d’usure.


Ces textes n’apportent rien qui puisse démontrer, comme le voudrait l’auteur, une attitude méprisante à l’égard du juif, mais ils traduisent la défiance envers quiconque s’adonnait à des activités formellement interdites par l’Église. Il n’est que de feuilleter les registres notariaux pour observer qu’officiellement aucun chrétien ne pratiquait l’usure, alors que nous avons parfois pour un seul juif plusieurs milliers de prêts d’argent pour une seule année. Cette attitude d’esprit oriente tout le chapitre sur l’image du juif, sa place dans la société : il s’appuie sur une documentation très pauvre (un procès verbal, une lettre d’accusation et trois procès) d’où l’auteur voudrait prouver que la prévention du peuple contre le juif « avait pris une intensité extrême ». Il est inutile de souligner que les cas analysés ici sont des exemples — très rares — d’insultes graves de la part des juifs : insultes contre le clergé et les fidèles, insultes contre la pratique religieuse et la foi allant jusqu’au sacrilège, autant de faits inacceptables pour un chrétien de l’époque.

En résumé, tout en reconnaissant l’importance de cet ouvrage, ce qu’on pourrait reprocher à M. Shatzmiller c’est la connaissance insuffisante de la mentalité de l’époque et du contexte économique, psychologique et social, l’insuffisance aussi des sources (presque toutes de même nature) qui a empêché l’auteur de replacer la communauté juive dans le monde où elle s’est implantée et de mieux saisir les incompréhensions et les méfiances réciproques entre juifs et chrétiens. Ces réserves faites, il convient de reconnaître l’effort continu de l’auteur pour tirer de ces sources le maximum d’informations, effort parfois poussé à l’extrême. Il a fait preuve en tout cas d’un esprit d’analyse digne d’un historien et son étude, mieux située et complétée, pourrait sans doute constituer un bon chapitre d’un plus vaste ouvrage.

Françoise Gasparri.


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