par Henri Lerner

Rien ne destinait apparemment la Palestine, terre de mandat britannique jusqu’en 1948, où la France n’était investie d’aucune responsabilité directe, à figurer parmi les préoccupations de la France Libre, hormis sa proximité de la Syrie et du Liban demeurés dans l’obédience de Vichy.

Le drame français de l’été 1940 n’avait guère eu d’impact dans un pays dont la population ne se sentait pas directement concernée ; mais cette situation géographique devait rapidement représenter un atout de premier ordre, lorsque de Gaulle, évincé d’Afrique Occidentale au lendemain de son échec à Dakar en septembre 1940, entreprit de rallier le Levant à la faveur de la bataille de Méditerranée.

Par la suite, la force des choses, qui amenait la France Libre à s’intéresser à ce petit pays, devait l’impliquer dans des problèmes qui débordaient l’horizon local: de Gaulle et son mouvement furent ainsi conduits à se mêler, quoique très discrètement, au conflit judéo-arabe latent à cette époque, et à se situer par rapport au drame que le judaïsme mondial vécut pendant la guerre, mais par la même occasion le problème palestinien arabe devint une des pierres de touche de la politique de la France Libre et de ses relations avec la Grande-Bretagne.

I. — La France Libre devant l’enjeu palestinien

Les différents aspects de la question de Palestine furent appelés à intervenir tour à tour, à des degrés différents, dans le jeu de la France Libre, qui les prit en compte soit simultanément, soit successivement, au gré des circonstances.

Les Français de Palestine

Rien ne justifiait apparemment, que, dans son effort pour rallier les hors de France contre Vichy, la France Libre se préoccupât d’un pays, où les intérêts français, d’ordre économique ou religieux, restaient insignifiants.

L’eût-elle même tenté, elle ne pouvait guère escompter obtenir le ralliement des Français de Palestine, qui s’étaient laissés séduire par la propagande pétainiste. Contrairement à la colonie française d’Egypte, plus nombreuse et plus influente, qui gravitait autour des milieux intellectuels du Caire et de la du Canal de Suez, et s’était coupée en deux, ces Français de Palestine faisaient plutôt piètre figure.

Beaucoup moins nombreux, ils comptaient surtout des religieux, regroupés dans des maisons à vocation culturelle, hospitalière et charitable comptant jusqu’à 70 établissements, où le régime de Vichy avait été accepté sans hésitation.

Ces religieux reconnaissaient l’autorité de l’actif consul général de France, Amédée Outrey, fervent admirateur du Maréchal Pétain, et leur hostilité à la France Libre était singulièrement confortée par le prestige personnel du Père Feray, qui célébrait les vertus chrétiennes du Maréchal.

A Nazareth, les Salésiens étalaient un zèle maréchaliste qui le disputait à celui des Pères blancs d’Abou Gosh, voire à celui des Franciscains, des Assomptionnistes et même des Dominicains de l’école biblique de Jérusalem.

Le gaullisme, rejeté de tous, ne trouvait quelque crédit qu’auprès du Père Savey, supérieur des Dominicains de Djezireh qui devait trouver une mort glorieuse à Bir-Hakem et surtout de mère Gaudelaine, supérieure de Notre-Dame de Sion à Jérusalem.


La ferveur vichyste de ces Français de Palestine ne les inclinait guère à sympathiser avec leurs compatriotes échappés de Syrie, qu’ils auraient qualifiés avec mépris de «déserteurs de Monsieur de Gaulle».

Au mieux préféraient-ils les ignorer, en les traitant de pauvres bougres, d’illuminés, dont ils auraient souhaité se débarrasser au plus tôt, quitte à les voir abandonner le pays pour aller se battre ailleurs.

Une terre de refuge

C’est dire que la Palestine avait représenté, dès les premiers jours, un refuge pour ces premiers volontaires de la France Libre, qui avaient fui la Syrie pour répondre à l’appel aux armes.

Dès la fin du mois de juin, certains isolés avaient ainsi franchi la frontière et leur nombre grossit jusqu’à compter à la fin du mois, plus d’une centaine d’hommes, venus pour la plupart de la 3e compagnie du 26e R.I.C., qui s’étaient regroupés sous la direction du capitaine Folliot, dans la région de Haifa, où ils accueillaient des camarades venus d’Egypte ou d’Afrique Noire, qui songeaient à rejoindre le général Legentilhomme à Djibouti.

D’autres, peut-être plus nombreux, préférèrent suivre l’exemple du colonel de Larminat, chef d’État-Major du commandant en chef de l’Armée du Levant, le général Mittelhauser, qui, désespérant de pouvoir entraîner son chef, avait lui aussi franchi la frontière, mais ne fit que traverser le pays pour se rendre au Caire, d’où il gagna l’A.E.F. C’est ainsi, que les lieutenants Jourdier et Villou- treys rallièrent également le Caire où, profondément déçus par l’attitude attentiste de la flotte française d’Alexandrie, ils décidèrent de poursuivre le combat en Erythrée.

Il est vrai que ce courant fut sérieusement tari au lendemain du drame de Mers-el-Kébir, qui découragea les adhésions à la France Libre. Il se trouva même un certain nombre de ces « soldats perdus », qui a l’exemple du capitaine Viniger, d’origine algérienne, retirèrent leur adhésion et quittèrent le pays.

Néanmoins, on sait qu’à la mi-juillet, il restait dans la région de Haifa, plus de 300 soldats, avec 12 officiers, animés par la volonté de reprendre la lutte.

Un échelon avancé

Plus encore qu’un centre de regroupement pour militaires en rupture de ban, la Palestine représentait à partir de septembre 1940, un tremplin, une voie d’accès pour obtenir, de gré ou de force, le ralliement du Levant.

De Gaulle l’entendait bien de la sorte lorsqu’il envoya au Caire, dès septembre 1940, le général Catroux, qui devint son alter ego au Moyen Orient, avec le titre de délégué général de la France Libre. D’abord abrité sous le de Monsieur Chattier jusqu’en novembre, ce dernier se mit à l’œuvre, et entreprit de faire rentrer la France dans la guerre par la grande porte à l’heure où le Levant représentait le meilleur, sinon le seul moyen de réaliser ce grand dessein.

Pareille situation justifiait la présence à Jérusalem d’un délégué spécial de la France libre, appelé à collaborer avec le général Catroux, dans une position d’avant-garde, où il pouvait plus facilement réunir les renseignements préalables à toute intervention militaire. Cette fonction prit un lustre particulier dès lors qu’elle fut exercée par Paul Repiton-Preneuf, écrivain de race et personnalité attachante en qui l’on peut reconnaître une des figures les plus remarquables parmi les gaullistes de 1940.

Un problème aux dimensions internationales

En s ‘engageant de la sorte en Palestine, la France libre allait se trouver confrontée, sans l’avoir expressément cherché, à toutes les implications du problème.

Au-delà du pays lui-même, c’était toute l’insertion du mouvement gaulliste dans le contexte musulman qui se trouvait mise en cause, alors qu’il fallait simultanément aborder la question des rapports avec le mouvement sioniste mondial.

Question délicate s’il en fut dès cette époque, mais qui contraignait la France libre à définir, à partir de la Palestine, certaines orientations majeures de sa politique arabe.

Contrainte de s’avancer ainsi sur un terrain miné, elle n’avait pas à connaître les difficultés écrasantes de la Grande-Bretagne, en charge des politiques dans ce petit pays, mais elle ne pouvait se départir de la prudence que lui imposait la faiblesse de ses moyens matériels, et il lui fallait prendre garde aux remous, et aux passions idéologiques que son action en Palestine pouvait soulever vis-à-vis du monde juif, du monde musulman et aussi des puissances anglo-saxonnes également concernées.

Mais dans l’immédiat, ces considérations semblent s’être effacées devant la nécessité d’arracher le Levant à l’autorité de Vichy à laquelle la France libre entendait tout subordonner.

II. — Deux approches différentes

De Gaulle et Catroux ne partageaient pas l’ignorance si communément répandue parmi les Français, concernant le problème palestinien, mais du Caire, l’analyse que l’on pouvait en faire ne recoupait pas nécessairement l’idée que l’on s’en faisait à Londres, ce qui pouvait justifier certaines différences d’appréciation.

De Gaulle et Albert Cohen

A Londres, de Gaulle s’était saisi très tôt du problème palestinien, au moins depuis le milieu du mois de juillet, et il l’envisageait dans une perspective apparemment plus sensible à sa dimension sioniste qu’à la nécessité de poser des jalons d’approche vers la Syrie.

Son séjour en Orient, à Beyrouth, de 1929 à 1931, lui avait permis de faire le tour de la question et, limité et solitaire comme il l’était au début de son entreprise, il recherchait alors tous les concours. Tout en réfléchissant à la Syrie, il savait qu’une prise de position sur la Palestine lui permettrait les organisations juives américaines. Aussi bien, approuva-t-il les premiers contacts qui furent pris avec Albert Cohen, alors à Londres, où il représentait l’Agence juive de Jérusalem ainsi que la branche américaine du Congrès juif mondial.

Ce dernier rencontra pour la première fois le 16 juillet 1940 un gaulliste, Monsieur de Saint-André, directeur de l’information et de la presse aux bureaux de la France Libre, à St-Stephen’s House, puis deux jours plus tard René Pleven et Pierre Olivier Lapie. Le deuxième entretien porta sur les chances d’un rapprochement possible, ainsi que sur la Syrie et de Gaulle en approuva la teneur, au vu d’une note d’information sur le sionisme qu’il reçut le 21 juillet 1940.

Les résultats furent si encourageants que le Général se décida à recevoir Albert Cohen le 9 août 1940, et au cours de cette entrevue, il lui exposa son point de vue sur le sionisme, et sur l’antisémitisme. C’est ainsi qu’il ébaucha devant lui une définition judicieuse de ce dernier phénomène en que la question juive se posait régulièrement à chaque période de malaise économique et social, lorsque la majorité, charchant à la fois une explication et un responsable, est trop heureuse de trouver la cause de ses malheurs, et un bouc émissaire, dans une minorité innocente.

Puis le Général enchaîna, en parlant du sionisme avec compétence et compréhension en déclarant textuellement : «j’éprouve pour le sionisme de la sympathie et de l’admiration», car il a pour but «l’organisation d’une société nationale avec une forte proportion de producteurs », avant de conclure dans les termes suivants :

Après la guerre, il est possible, que je sois en mesure de vous être utile en ce qui concerne la question juive, et celle du foyer national juif. En tel cas, je serais prêt à vous donner mon appui. Je n’oublie pas les services que l’on me rend.

Le courant semble avoir passé entre les deux hommes, si bien qu’Albert Cohen fut chargé d’une mission permanente de liaison avec la France Libre, qu’il assura jusqu’à la mi- 1941. D’emblée, il avait saisi l’importance qu’allait prendre le gaullisme pour la libération de la France, et il eut l’impression que « de Gaulle tenait à donner à son organisation un caractère national, et à se placer au-dessus des partis politiques ». Frappé de voir le Général se poser en chef d’État, il réalisa que celui-ci était à la hauteur de la mission qu’il s’était assignée.

L’Agence juive, dûment informée, se rallia aux vues de Cohen et fut ainsi l’une des premières organisations internationales à reconnaître officiellement l’existence de la France Libre.

Les chances d’un rapprochement

La compréhension qui s’établit alors, semblait bien augurer des chances d’un rapprochement, fondé sur une convergence d’objectifs limités.

A l’heure, où l’Agence juivre œuvrait sur les deux terrains de la défense des juifs d’Europe et de la contribution des juifs de Palestine à l’effort de guerre commun, elle ne pouvait marchander ses sympathies à un mouvement qui se réclamait des traditions démocratiques de la France, mais ne faisait pas le poids pour faire progresser la cause sioniste en Palestine. Toutefois, au fur et à mesure que le gaullisme de guerre prenait de la consistance, il ne paraissait plus et l’on allait voir en lui un allié potentiel auquel on pouvait rendre des services en attendant de lui qu’il se prononçât en faveur de la création d’une formation militaire juive et d’un embryon d’État en Palestine.

De Gaulle ne pensait pas autrement, et Albert Cohen a très bien compris qu’il liait la question de Palestine aux services et aux concours qu’il attendait des organisations juives américaines.

Il se préoccupait assurément d’obtenir des renseignements destinés à préparer l’expédition de Syrie, mais il faisait alors plus grand cas de la possibilité de créer des comités et de diffuser les de la France Libre aux États-Unis, grâce à l’appui du Congrès juif mondial. La puissance financière des communautés juives américaines et leur influence dans le monde de la presse lui semblaient autant d’atouts qu’il s’efforçait de mettre dans son jeu pour infléchir l’hostilité des États-Unis dans les nouveaux développements du conflit.

Toutefois, le Général entendait ne pas dépasser un certain stade, car il se savait tenu à une prudence que lui imposait la vigueur des sentiments répandus à cette époque en Europe occupée, mais aussi dans les pays alliés, et auquel son entourage londonien n’était pas entièrement insensible.

Lui-même exempt de tout préjugé à cet égard, comme son père lui en avait autrefois donné l’exemple, il lui fallait tenir compte de cette atmosphère, et son réalisme l’incitait à observer une certaine discrétion à laquelle même ses israélites les plus proches, comme René Cassin et Georges Boris se sentaient eux-mêmes tenus.

Dans les conditions psychologiques de l’époque, une approbation trop enthousiaste des milieux juifs aurait pu être préjudiciable à la France Libre, qui risquait d’apparaître comme un mouvement manipulé par les organisations juives.

C’eût été là faire le jeu de la propagande nazie, et de Vichy, qui explicitaient ce thème à l’envi et pour couper court à ces rumeurs susceptibles de le discréditer, le Général choisit de prodiguer des marques de bienveillance et de sympathie, sans aller plus loin.

Les trois déclarations démocratiques du Général

Ces considérations politiques découlaient tout naturellement de la défense des grands principes moraux qui fondaient l’action patriotique du Général et elles s’exprimèrent dans trois messages, de tonalité philosémite, qui n’ont pas trouvé place dans l’édition des Lettres, Notes et Carnets.

Bien loin d’être dictée par l’opportunité politique, la référence aux grands principes de tolérance et de justice n’avait rien que de très naturel chez de Gaulle, qui s’était placé d’emblée sur le terrain de la tradition républicaine. En condamnant l’intolérance et les persécutions raciales, la France Libre était fidèle à son idéal moral, que le Général devait exprimer en termes empreints d’une grande noblesse intellectuelle et morale. Il pouvait faire état de son démocratique pour se concilier la sympathie de tous les libéraux en et des juifs en particulier.

Peu après son entretien avec Albert Cohen, le Général lui confirma, dans une lettre du 22 août 1940 ses propos en termes, qui exprimaient bien la de ses sentiments :

Je veux vous faire part à nouveau des sentiments de sympathie, que j’éprouve à l’égard des communautés israélites soumises à l’oppression. Je suis profondément convaincu, que lorsque la France aura recouvré ses libertés, assurant ainsi le libre jeu de ses institutions démocratiques, tous les citoyens français, quelle que soit la religion à laquelle ils appartiennent, devront jouir de l’égalité des droits.

Lorsqu’il prit connaisance trois mois plus tard de la législation antisémite, promulguée par les autorités de Vichy, il réagit vigoureusement dans les mêmes termes, en rejetant le principe d’une discrimination légale entre citoyens Lui-même se refusait à faire la moindre différence entre les Français qui se ralliaient à lui, pourvu qu’ils s’unissent sur la France, quelles que fussent leurs origines ou leurs idéologies, et il ne témoigna aucune complaisance à l’égard de ces gaullistes, qui tels le professeur Escarra, préconisaient un antisémitisme modéré.

Pour sa part, il adressa de Brazzaville le 11 novembre 1940, un deuxième message, cette fois-ci destiné au président du Congrès juif mondial, Stephen Wise, où il considérait la législation de Vichy comme nulle et non avenue, et, allant encore plus loin, il flétrissait des mesures, qui « constituaient un mauvais coup porté à l’honneur de la France, et une injustice à l’égard de ses citoyens juifs ».

Par la suite, le Général ne devait plus dévier de cette ligne de conduite, qu’il mit en pratique en faisant procéder, quoiqu’avec une certaine discrétion, à l’abolition de cette législation d’exception au Levant dès le 2 août 1941.

Lors du cent cinquantième anniversaire de l’émancipation des juifs par la Révolution Française en octobre 1941, il réaffirma, dans un troisième message adressé au Congrès juif mondial le 4 octobre 1941, son intention d’abolir une législation honteuse, aussitôt après la libération de la France. Peut-être même, a-t-il songé à exposer ses intentions sur ce point, de façon encore plus énergique dans une déclaration, qui devait être publiée par le Jewish Chronicle, mais qui semble être restée à l’état de projet.

Catroux en retrait sur de Gaulle

Tout en approuvant les grandes lignes de la politique de de Gaulle, Catroux, qui le représentait au Caire, préférait s’en tenir à une analyse du problème palestinien, qui écartait au contraire la perspective

On ne saurait davantage taxer ce ferme républicain, formé dans aux principes de 1789, de complaisance à l’égard des préjugés raciaux, même si François Coulet a cru pouvoir mettre en cause les sentiments de officiers de son État-Major du Caire à cet égard. Mieux que personne, il savait à quel point la francisation et l’intégration culturelle à la France avaient ouvert aux Juifs le chemin de la dignitié 10.

Mais ce spécialiste chevronné du monde arabe considérait le problème palestinien sans jamais perdre de vue «les foules de Damas», et appréhendait que la propagande de l’Axe n’utilisât l’antagonisme judéo-arabe au détriment de la France Libre.

IL redoutait l’impact de l’antisémitisme arabe et du fanatisme religieux, seuls sentiments capables d’ébranler la passivité des masses les plus frustes, et de les enrégimenter au profit de la politique. Plus prudent, et plus porté vers l’équilibre, il préférait ménager les susceptibilités de l’Angleterre et tenir compte de l’hostilité foncière des Arabes au Foyer national juif.

S’il faisait probablement plus grand cas des Arabes que des Juifs dans son appréciation de la question de Palestine, Catroux n’en laissa rien paraître dans le grand discours, qu’il prononça à la radio du Caire le 23 novembre 1940, et où jetant le masque, il révéla son identité et lança un appel aux armes à l’armée du Levant. Véritable décalque de l’appel de de Gaulle, dont il rejoignait le 18 juin oriental de Catroux se plaçait exclusivement sur le terrain il ne comportait aucune référence à la Palestine, mais on ne saurait douter qu’il ait délibérément écarté tout rapprochement avec le sionisme.

III. — De la sympathie à la collaboration active

Sur place même, la Palestine offrait à la France Libre une sorte de place d’armes, un sanctuaire, qui servait de point de départ vers la Syrie, et où l’on pouvait rechercher des concours dans le pays, comme auprès des habitants.

Sans être déterminantes, l’attitude des populations locales n’était donc pas à négliger, car elle était de nature à faciliter l’approche du Levant, mais restait subordonnée à l’approbation des autorités anglaises, dont le pays dépendait.

L’attitude des Juifs de Palestine

A ce rapprochement, toute la population n’était pas également disposée, et il apparut clairement, que seuls les Juifs étaient enclins à coopérer avec la France Libre, sans trop s’encombrer des réticences anglaises, en lui fournissant un appui matériel, et moral qui n’était pas à dédaigner.

Il n’y avait pas grand chose à attendre de la puissance mandataire, de ménager les autorités de Vichy au Levant aussi longtemps que celles-ci s’en tiendraient à la neutralité et consciente de la fragilité de sa propre position au Moyen Orient.

Sensible à ces considérations, le Haut-Commissaire britannique, Sir Harold Mac Michael, avait choisi de s’en tenir à une attitude très réservée, et il témoigna beaucoup de froideur à l’égard de la France Libre et de ses volontaires, qui étaient sur place en butte au mépris apitoyé de leurs camarades anglais.

On ne pouvait davantage tabler sur la population arabe, généralement ou indifférente, pour qui les Français libres étaient au mieux des étrangers, tandis que les communautés juives exprimaient leur sympathie à l’égard de ceux qui représentaient la tradition de la France démocratique.

De part et d’autre, on était lié par une certaine communauté de sentiments : Juifs et Français libres étaient animés de la même volonté de se battre, de mener la guerre totale contre l’Hitlérisme, que les Arabes se refusaient à faire, et ils éprouvaient la même irritation devant le double jeu britannique.

La France Libre était alors trop démunie pour négliger ce capital de et son effort pour obtenir le ralliement des États du Levant pouvait être singulièrement conforté par l’appui de cette communauté juive, toute disposée à mettre à son service l’infrastructure de son appareil de propagande, sinon même de ses moyens de défense représenté par les organisations plus ou moins légales du Palmach et de la Haganah.

Des contacts amicaux

Ces liens de sympathie furent singulièrement renforcés par les contacts pris par les Français libres, qui traversant le pays furent favorablement par l’œuvre réalisée par ces 500 000 juifs, qui avaient porté à un haut degré de civilisation matérielle une terre déshéritée.

De cette rencontre avec le Foyer national sioniste, qu’ils voyaient pour la première fois, nombre d’entre eux retirèrent un sentiment d’admiration, qui les inclinait à la sympathie, si l’on en juge d’après la réaction du capitaine Champrosay arrivé de Gold Coast le 8 juin 1941, qui se rendit à Tel Aviv et fut séduit par la patiente volonté des juifs, dont l’œuvre agricole avait transformé le pays. Réaction typique, qui fut égalemnt celle de Roger Wybot, le futur directeur de la D.S.T., lorsqu’il séjourna en Palestine, un an plus tard.

Le préjugé favorable des Français Libres trouvait son répondant dans la population juive qui avait réagi douloureusement devant le désastre français de juin 1940.

Les journaux juifs avaient commenté en termes attristés l’armistice de juin 1940, allant parfois même jusqu’à paraître encadrés de noir pour le désastre, et dès juillet, ils publièrent des commentaires favorables à du général de Gaulle, et ils acceptèrent d’insérer de la publicité en faveur des œuvres sociales de la France Libre, parrainées par Madame Catroux.

Tout cela contrastait singulièrement avec la réaction feutrée des Anglais et l’apathie des Arabes, dont on peut se demander jusqu’à quel point ils subissaient pro-nazie du Grand Mufti de Jérusalem exilé par les Anglais.

Mais il y eut plus encore, lorsque les Juifs de Palestine prodiguèrent des marques actives de sympathie. Dès février 1941, un émissaire gaulliste, le marquis de Vault, put faire à Tel Aviv une conférence favorable au gaullisme en présence de responsables de l’Agence Juive, et dans les premiers jours de mai, une association pour la France Libre se créa avec succès également à Tel Aviv. Son président, Marc Goroditsky, fit une conférence remarquablement informée sur la personnalité du Général, le 5 mai 1941, à l’Hôtel San Remo, et lui écrivit quelques jours plus tard pour lui faire part des sentiments de déférence et que lui portaient les Juifs de Palestine 14.

Une entente cordiale à portée limitée

A partir de là, on aurait pu aller plus loin, et passer du stade de la active, à celui d’une coopération organique fondée sur un rapprochement politique et militaire entre amis et alliés.

Cette perspective fut sérieusement envisagée par certains Français libres, qui, tel François Coulet, se prononcèrent aussitôt en ce sens. Sensibles à la détermination juive, ils insistaient sur tout ce qui rapprochait la France Libre et le Foyer National. Ne combattait-on pas de part et d’autre le même ennemi, et ne partageait-on pas la même défiance à l’égard du même allié ?

A l’avenir, la France Libre pouvait asseoir son influence au Moyen Orient sur les deux piliers solides, face à l’inconsistance arabe, du Liban chrétien, et du futur état d’Israël, notre ami et allié, qu’il fallait aider à se doter d’un puissant appareil militaire.

Ces projets furent répercutés à Londres où de Gaulle semble leur avoir réservé initialement un accueil favorable, s’il est vrai, qu’au cours de l’entretien, qu’il eut avec le docteur Weizmann en novembre 1940, il envisageait un armement généralisé des Juifs de Palestine.

Par la suite, il se prêta encore en mars 1941, à une négociation avec l’Agence Juive pour la création d’une force militaire juive à l’intérieur de la France Libre, mais il déclara plus tard avoir du renoncer à ce projet devant l’opposition de l’Angleterre, alors que lui-même était trop faible à cette époque poure faire prévaloir son point de vue.

Lorsqu’il rappela cet épisode, de Gaulle omit toutefois de signaler de Catroux, qui contribua également à faire écarter ce projet de militaire. Comme les Anglais, ce dernier estimait que la militarisation des Juifs, en soulevant les passions arabes, eût représenté un danger pour la paix au Moyen Orient. C’était là, à son sens, une traite dangereuse tirée sur l’avenir et jugeant que la France Libre avait son compte de difficultés, il coupa court aux propositions de la Haganah, qui lui avait offert de mettre à la disposition de de Gaulle des effectifs de l’ordre d’une division.

La France libre a donc trouvé un appui précieux parmi les Juifs de mais dans l’ensemble, elle s’en est tenue, à une collaboration prudente, de manière à ne pas être impliquée directement dans le problème palestinien.

IV. — La présence et l’action du gaullisme en Palestine

Dans ces conditions, la présence de la France Libre en Palestine fut assurée au prix d’un subtil jeu d’équilibre, par ceux que Vichy qualifiaient de « de Monsieur de Gaulle » installés dans le pays. Il revint ainsi à François Coulet d’assurer par la voie des ondes, la propagande gaulliste à destination des troupes du Levant, mais un rôle essentiel fut alors dévolu à Paul Repiton, une personnalité d’envergure exceptionnelle, placé à la tête de la mission de liaison, qui sut en regroupant les hommes, et en mettant sur pied un réseau de d’une remarquable efficacité, imposer la présence de la France.

La mission de liaison à Jérusalem

Il existait déjà à Jérusalem une antenne détachée par le général Noguès, commandant supérieur en Afrique du Nord, auprès de son homologue au Proche-Orient, le général Wavell, qui avait pour objectif de préparer les modalités d’une collaboration franco-britannique dans les domaines et militaire. Elle perdit toute raison d’être après l’armistice de juin 1940, mais son dernier titulaire, le commandant des Essars avait aussitôt rallié de Gaulle et pris en charge la mission de liaison de la France Libre en Palestine, qui se proposait de « garder des contacts avec les Français de Syrie, de l’émission française de Radio- Jérusalem, et de renseigner la France Libre sur l’évolution de la situation au Levant».

Réduite à sa plus simple expression, la mission semble avoir pris un départ, et les Anglais tolérèrent son existence en la réduisant à n’être qu’un centre d’accueil pour les Français évadés de Syrie. On ne voit pas davantage qu’elle ait suscité au cours des premières semaines l’intérêt des Juifs, ni des Arabes, et de surcroît le commandant des Essars, ne semble pas avoir été à la hauteur des circonstances, si bien qu’il abandonna ses fonctions deux mois plus tard. Il finit par se brouiller avec de Gaulle, qui lui infligea en avril 1941, des arrêts de rigueur dans des conditions mal élucidées.

Paul Repiton-Preneuf à Jérusalem

Les choses commencèrent à changer après l’arrivée de Paul qui ayant pris en charge la mission le 28 août 1940, sut lui imprimer un rayonnement exceptionnel.

C’était une personnalité bien attachante que celle de cet ingénieur officier de réserve, né en 1904 d’une famille grenobloise, de janséniste, qui avait choisi de faire carrière dans les métiers de pétrole, au service de la Shell, où il manifesta un non conformisme stupéfiant pour cette époque. Dès avant 1940, il avait mené une existence époustouflante, d’abord en Amérique, successivement au Texas, où il avait conduit, parallèlement à son métier, une expérience de vie communautaire avec des aborigènes venus d’Amérique du Sud, puis à Chicago, où il fut un remarquable professeur de mathématiques. Au cours des années trente, il avait séjourné en Inde, puis en Indochine, où il avait représenté la Shell de 1932 à 1935, puis il en était revenu dans des conditions invraisemblables, à la faveur d’un fameux voyage en 5 CV, de Saigon à Stockholm.

Écrivain de race, Paul Repiton a laissé des milliers de pages inédites, et en particulier un texte élaboré sur son séjour en Palestine, où il a explicité en termes magistraux le sens de son action. Alors qu’il se trouvait à Alep mobilisé comme capitaine de réserve, il avait décidé sur un coup de tête de passer en Palestine le jour même de l’Armistice, quitte à justifier ultérieurement son geste.

« Nous étions dix ce jour-là, à avoir formé le projet de rejoindre la Palestine pour continuer la lutte, les neuf autres décidèrent d’attendre une demi-journée pour mieux se renseigner, ils ne sont jamais venus».

Mais ce fut seulement deux mois plus tard, qu’il fut nommé le 21 août 1941, on ne sait trop comment, représentant de la France libre à Jérusalem où il se trouva confronté à une situation complexe qu’il sut admirablement dominer.

Un havre de salut

La mission de liaison fit alors figure de centre d’attraction, de véritable havre de salut pour ces Français en perdition qu’étaient les échappés de Syrie.

Paul Repiton a lui-même évoqué en termes émouvants, l’état d’esprit de ces Français libres de 1940, qui avait tout abandonné pour poursuivre la lutte, fut-ce en sacrifiant leurs points de repère habituels :

C’était une détermination, qui à ce stade était bien personnelle. Ils étaient partis vers l’inconnu sans possibilité d’aucun recours… Seuls subsistaient des hommes dépouillés, et ce dépouillement même, dépassant les obstacles matériels, dissipant les égoïsmes internes, leur ouvrait tout à coup de nouvelles virtualités. Voilà que, au moment, où il ne restait plus que le vide, ce vide même, devenait une digue solide au-delà de laquelle, on ne pouvait plus nous forcer. Bien plus, voilà qu’une richesse secrète nous inondait. Et si la France terriblement meurtrie, nous ne reconnaissions pas le droit de la juger, rien par contre ne peut museler notre indignation, contre les chefs de notre Empire, contre l’Équipe qui a deux pas de nous, endort et stérilise le Levant.

Tous ces évadés, ou ces émigrés qui passèrent à Jérusalem, trouvèrent auprès de lui le réconfort matériel et moral dont ils avaient besoin, tant il savait bien les confesser pour dissiper leur désarroi. Il parvint même, à renouer des liens familiaux distendus avec l’aide de la courageuse Madame de Schouteete, épouse du ministre de Belgique au Caire, à qui son statut diplomatique de faire les va-et-vient entre le Caire, et Beyrouth, via Jérusalem. Cette femme au grand cœur prit sur elle le risque de transporter clandestinement le courrier des Français libres, avec un dévouement, qui lui valut d’être appelée par de Gaulle Notre-Dame des Français proscrits.

On devine également les difficultés, qu’il éprouva pour aplanir les rapports avec les autorités anglaises, peu disposées à l’écouter, et qui préféraient avec son rival Amédée Outrey, le représentant du gouvernement de Vichy qui s’ingéniait à contrecarrer tous les efforts du représentant de de Gaulle. Ce dernier devait également prendre contact avec les populations locales, et, se soit montré très discret sur ce chapitre, il a laissé entendre qu’il lui fut plus aisé de prendre langue avec les communautés juives, qu’il s’employait à attirer du côté de Gaulle, qu’avec les éléments arabes, réfractaires.

Une année durant, Paul Repiton fut ainsi un grand représentant de la France Libre, une pièce essentielle de la présence du gaullisme en Orient, et il s’acquitta de ses fonctions avec un brio, qui lui valut les éloges du général Catroux, pourtant peu prodigue de louanges en la matière.

Un réseau de renseignement hors de pair

A partir de Jérusalem, il entreprit également d’organiser un réseau de dont l’efficacité fut supérieure à celle de son homologue. Les premiers éléments de ce filet étendu progressivement à l’ensemble de la Syrie se recrutèrent dans l’Armée, parmi des officiers qui, tels le capitaine de Camas à Alep, n’avaient pas cédé à l’esprit d’abandon sans oser franchir le pas de la dissidence, mais aussi jusque dans les services de la Sûreté, où Repiton sut habilement retourner des agents de renseignements, qui conservaient leur Tirant parti des amitiés qu’il conservait à Beyrouth et à Damas, il entreprit avec succès de coordonner l’action de véritables groupements gaullistes au prix d’une opération de noyautage étendue jusque dans les milieux de l’administration civile où il s’assura des complicités jusqu’au niveau le plus élevé. Enfin, réalisant un véritable tour de force, il parvint à assurer ses avec ses agents, en se réservant l’usage exclusif de quatre postes qu’il fit installer, pour mieux garantir leur sécurité, dans les bureaux même de l’État-Major des troupes de Vichy à Damas, à Beyrouth, à Alcp et à Hama.

La qualité exceptionnelle des renseignements ainsi obtenus, devait à la France Libre de connaître de façon précise la situation politique et militaire de l’autre côté de la frontière. Paul Repiton attachait une importance particulière à la surveillance des aérodromes, particulièrement convoités par les Allemands, qu’il fit assurer par des civils, connus uniquement par leurs empruntés à l’Antiquité romaine, tels Romulus et Remus. Mais il put également compter sur le concours de fonctionnaires haut placés, tel l’agent Fortuné, peut-être André Fauquenot, qui se fit connaître plus tard, en qualité de contrôleur civil au Maroc, et réussit à lui transmettre l’ordre de bataille complet de l’Armée du Levant ou d’autres encore dont l’identité reste énigmatique, dénommés Pigeon et Renard, dont on sait qu’ils figuraient dans l’entourage immédiat du général Dentz, haut-commissaire de Vichy au Levant.

Paul Repiton fut ainsi en mesure de transmettre au Caire des rapports aussi précis que circonstanciés sur la situation en Syrie. Il semble avoir travaillé des services juifs de la Haganah, avec lesquels il s’est contenté d’échanges de renseignements de portée anodine.

En revanche il conviendrait de préciser le rôle de l’énigmatique lieutenant Saphir, qui se livrait, en liaison avec certains milieux juifs, à un travail parallèle, et avait réussi à intercepter pour le compte de la France Libre, les messages secrets envoyés à Londres par le service de renseignements de la Royal Air Force.

Le personnage reste en vérité bien mystérieux : c’était un Juif de Palestine, deux fois engagé à titre de volontaire dans l’Armée française, en 1914 puis en 1939, qui, au terme de la campagne de France, s’était embarqué pour l’Angleterre à Saint- Jean-de- Luz, en compagnie de René Cassin et de Raymond Aron. Par la suite, il devint l’un des meilleurs experts arabes du général Catroux et ce simple lieutenant était en mesure de causer d’égal à égal avec Maurice Dejean et René Cassin. Peut-être eut-il été promis à une grande carrière, s’il n’avait trouvé la mort en Normandie, lors du débarquement de juin 1944.

Radio-Levant France Libre

En revanche, la collaboration entre Français libres et sionistes fut plus avérée dans le domaine de la propagande radiophonique.

Il existait déjà une émission française de Radio-Jérusalem, animée par Joseph Halleguen, qui poursuivit sa tâche au lendemain de l’armistice, mais elle était sous le contrôle de la censure britannique, qui multipliait les brimades et les tracasseries, empêchant ainsi toute liberté.

En quête d’indépendance, la France Libre recherchait un autre moyen d’expression, qu’elle trouva avec la création à Haifa le 1er octobre 1940, du poste clandestin de Radio-Levant France libre. Ignoré des Anglais, ce poste fonctionna sous l’autorité de François Coulet, chargé d’une activité de radio et de recherche, avec la collaboration de Jean Fleuriot et de Raymond Schmittlein, tous trois gaullistes de la première heure, mais sa gestion technique et sa maintenance matérielle furent assurées, à la barbe des Anglais, par David Hacohen, de la Voix d’Israël, et par les services juifs de la Haganah.

Tel qu’il était, ce fut le seul poste, avec Radio-Brazzaville, dont la France Libre pouvait disposer en toute indépendance à cette époque.

Destiné à catéchiser les troupes du Levant, Radio-Levant France Libre se lança dans une guerre des ondes sans merci, contre la radio française de dirigée par Chauchard, sur un ton très violent, qui tranchait sur les commentaires lénifiants de Radio-Jérusalem.

De l’aveu même des autorités de Vichy, cette propagande déchaînée qui n’épargnait pas la personne du Pétain obtint un vif succès de curiosité auprès des Français du Levant, mais suscita les réserves du général Catroux qui eût souhaité de la part de François Coulet plus de modération, tant il redoutait de voir ces propos excessifs aboutir à un résultat contraire de celui que l’on recherchait. En dépit de ces coups de semonce venus du Caire pour tempérer des ardeurs excessives, la voix de la France libre se faisait ainsi entendre depuis la Palestine.

Les gaullistes surent donc apprécier l’intérêt que présentait pour eux ce pays, qui servait de plate-forme à leur action, à l’heure où de Gaulle arrivait dans l’Orient compliqué avec des idées simples.

V. — De Gaulle en Palestine

Venant d’Erythrée, tout chargé des souvenirs de son premier séjour en Orient, à Beyrouth, une dizaine d’années auparavant, de Gaulle arriva donc au Caire, où il séjourna du 1er au 14 avril 1941, puis il repartit à Brazzaville d’où il revint en Egypte et en Palestine à la fin du mois de mai pour mettre au point les préparatifs de l’intervention militaire au Levant. Il avait poussé les Anglais à intervenir pour prévenir une extension de l’influence allemande, mais il défendre énergiquement les droits de la France au Levant, après l’éviction de Vichy, et il devait s’y faire une certaine idée sur la question d’Orient, comme sur le rôle de la Grande-Bretagne, des Juifs et des Arabes.

La force d’une idée simple

Le problème du Levant occupait si bien son attention qu’il envisageait alors le problème palestinien sous l’angle exclusif de l’intervention militaire dont le principe semblait acquis à la mi-mai.

Jamais le péril n’avait semblé aussi imminent qu’à cette date où le Levant risquait de devenir un relais pour une invasion allemande, qui se proposerait de tendre la main à la révolte de l’Iraq. Au même moment, le Wehrmacht venait d’atteindre la Crète et Rommel, à la tête de YAfrika Korps avait pénétré en Egypte. La présence des avions allemands, motivée par de soi-disants « incidents techniques », sur les aéroports syriens, semblait préluder à une générale, qui, en venant en aide aux révoltés d’Iraq, eut soulevé tout l’Orient arabe contre la Grande-Bretagne.

Mais la situation tourna brusquement dans les premiers jours de juin, si bien que la menace semblait s’éloigner. Avec la reprise de Bagdad, effective le 8 juin 1941, l’Angleterre venait de mettre fin à la révolte irakienne, tandis que la machine de guerre allemande, délaissant la Méditerranée, s’ébranlait vers l’Union Soviétique. Les Allemands avaient donc quitté le Levant, mais fallait-il pour autant renoncer à une intervention désormais inutile ? La présence des troupes du Reich en Crète laissait toujours craindre une initiative de Hitler, qui conservait la possibilité de mettre la main sans coup férir sur un Levant, où nul ne lui eut résisté. De toute façon, de Gaulle savait bien, que la machine était désormais lancée et qu’il n’était plus temps de l’arrêter.

La priorité qu’il accordait à la Syrie ne lui a pas fait ignorer totalement l’environnement palestinien, bien qu’il ne l’ait pas évoqué explicitement durant son séjour.

Sans doute se souciait-il fort peu des Arabes, qu’il jugeait à cette époque « incapables de se constituer en État, et indifférents aux civilisations, qui passaient sur eux sans déposer leur marque ».

On peut croire, qu’il faisait plus grand cas des Juifs s’il est vrai, comme il le déclara plus tard, qu’il ait remarqué en 1941 les progrès que ceux-ci obtenaient dans le domaine de la mise en valeur agricole du pays. Peut-être aussi retira-t-il de ce voyage la conclusion, comme il l’affirma plus tard à Georges Bidault en 1945, que «les juifs représentaient la seule force qui développait le pays».

Mais sur le moment même, totalement accaparé par la Syrie, il s’est gardé de toute déclaration sur le problème palestinien. Fidèle à la ligne de conduite, qu’il avait adoptée devant le docteur Weizmann en novembre 1940, refusant tout engagement précis pour s’en tenir à des formules aussi vagues que

De Gaulle à Jérusalem

A Jérusalem, où il fit un premier séjour du 14 au 26 mai, entrecoupé d’un retour au Caire le 24, il se consacra à la préparation matérielle et psychologique de l’expédition de Syrie.

Catroux l’y avait précédé de quelques jours pour s’entretenir le 10 mai avec Paul Repiton, plus que jamais pessimiste sur les conditions de l’intervention. Ce dernier venait de recevoir l’infatigable Madame de Schouteete, qui lui avait fait part de la volonté de résistance des troupes de Vichy, et, victime d’une chute de cheval, ne put recevoir de Gaulle à son arrivée. Fort mécontent de l’absence de son représentant, le Général rabroua son épouse lorsque celle-ci voulut fleurir sa maison en son honneur. Madame Repiton prit la défense de son mari, et sans se démonter, osa répliquer du tac au tac : « Heureusement qu’il y a des hommes comme lui, sans quoi il n’y en aurait pas comme vous ».

L’accueil du Haut-Commissaire Sir Harold Mac Michael ne fut guère encourageant, et le représentant de l’Angleterre laissa percer devant son hôte son peu d’enthousiasme pour une expédition que le général Wavell entreprenait à contre-cœur, à la demande expresse de Churchill, mais le caractère officiel de cette visite indigna le consul général de Vichy, Amédée Outrey, qui protesta officiellement contre cet affront fait à son gouvernement. Dédaignant l’hôtel du Roi David, où il ne fit que passer, de Gaulle s’installa dans un petit hôtel par le black-out, où il reçut, jusqu’à une heure avancée de la nuit, ceux des Français Libres qui étaient en mesure de le renseigner sur la situation en Palestine et sur l’attitude des troupes du Levant.

Contrairement aux avis lénifiants recueillis au Caire, où on lui avait donné à entendre que l’affaire se bornerait à une simple promenade militaire, ses alliés le mirent en garde contre la résistance de l’Armée du Levant qui se battrait de toutes ses forces. Entre autres, Paul Repiton et le colonel Collet abondèrent dans le même sens que le lieutenant Buis, qui devait plus tard faire le récit de cette rencontre à Jérusalem, dans une chambre éclairée seulement par la lueur bleue d’une loupiote, qui dessinait l’ombre gigantesque du Général sur les murs. Alors jeune officier évadé de Syrie un mois auparavant, il avait été conduit par Paul Repiton auprès du Général, auquel il déclara sans ambages, que les troupes de Syrie n’hésiteraient pas à lui tirer dessus.

Veillée d’armes en Terre Sainte

A l’issue de ces entretiens, de Gaulle ordonna aux unités de la France libre, qui s’étaient couvertes de gloire en Libye et en Erythrée, de venir se regrouper en Palestine.

Ces unités n’arrivèrent pas en même temps, mais devaient se retrouver à la mi-mai au camp de Qastina, à 50 kilomètres au sud de Tel Aviv, dont Paul Repiton avait obtenu l’usage, non sans de multiples démarches auprès des britanniques. Cet ancien camp militaire désaffecté, établi dans la pierraille et la poussière, comptait plusieurs baraques en bois encore utilisables voisinant avec des tentes de toile, autour desquelles vinrent s’établir quelques boutiques de commerçants, qui se contentaient de réaliser honnêtement des bénéfices de 150 %.

On ne saurait encore mieux faire que de s’en rapporter à Paul Repiton :

Nous recevons un premier détachement conduit par le commandant de Roux, que rejoignaient progressivement les fusiliers de Detroyat. Qastina allait progressivement Voici derrière les colonels Monclar et Koenig, la Légion avec sa clique lentement mesurée, des artilleurs disparates, des chars Hotchkiss qu’un jeune lieutenant avait à Narvik avant de leur faire faire 1 500 km dans la brousse du Gabon. Jourdier et ses cavaliers, revenus plus ou moins impaludés, parés du souvenir de Keren, puis de Chevigné et le B.I.M., qui avaient eu la chance d’être engagés en Libye, le commandant Delange, qui avait rallié de Gaulle au Congo, arriva d’Erythrée avec son premier bataillon de marche le 5 mai, enfin les autres formations rallièrent le camp au cours des journées suivantes. Parmi les derniers arrivés, figurait le colonel Collet, qui venait de franchir la frontière de Syrie avec plusieurs escadrons Tcherkesses le 2 1 mai 1941.

C’était là, l’essentiel de la force militaire de la France Libre, qui se e-trouvaient en Palestine avec un effectif d’environ 6 000 hommes, répartis en 7 faiblement équipés, appuyés par une compagnie de vieux chars Hotchkiss, un escadron de spahis, une batterie d’artillerie, et une compagnie de L’ensemble se trouvait réparti en deux brigades, dont l’une, aux ordres du colonel Cazaud, comprenait le premier bataillon du commandant Delange, le bataillon Garbay venu d’Ethiopie, et le bataillon de la Légion Étrangère d’Ami- lakvari, tandis que les quatre autres bataillons étaient regroupés dans une deuxième brigade commandée par le colonel Genin. Coiffant cet ensemble, le commandement était assuré par le général Legentilhomme assisté de son chef d’État-Major, le commandant Koenig, sous l’autorité lointaine du général Catroux.

La revue de Qastina

Le 26 mai 1941, de Gaulle vint lui-même passer la petite troupe en revue au camp de Qastina.

Ce fut le premier défilé historique de la France Libre de De Gaulle, auquel le général Legentilhomme présenta les 7 bataillons et la compagnie de chars. Rarement défilé fut empreint d’une telle qualité d’émotion et nul n’a su mieux que Paul Repiton évoquer très particulière qui marqua cette journée historique :

Sous le même soleil qui avait fait bourdonner la tête de Samson attaché à la meule, la grande et droite silhouette de de Gaulle regardait s’avancer, pour la première fois réunis, des Français, qui un peu partout dans le Monde, s’étaient raccrochés à l’idée qu’il pouvait gagner. A cette occasion, de Gaulle distribua les premières croix de la Libération gagnées en Ethiopie et en Libye, avant de retourner à Jérusalem, où il participa avec Catroux à une conférence militaire avec Wavell et ses subordonnés.

Conscients de leur faiblesse numérique, les deux généraux français s’efforcèrent vainement de faire comprendre à leurs interlocuteurs la nécessité de suppléer à leur infériorité par le sens de la manœuvre. Ils ne purent imposer leur point de vue aux Anglais, qui optèrent pour une stratégie frontale. Puis de Gaulle se rendit à Haifa, où il rencontra enfin Paul Repiton devant qui il définit le sens de l’expédition :

Nous n’avons pas le droit, après avoir tout fait pour mettre les événements de notre côté, d’assister, passifs, à une évolution qui se précipite contre nous.

Partant pour la Syrie

Ce défilé préluda au grand départ, qui eut lieu le 7 juin 1941, lorsque la petite troupe de la France Libre s’ébranla, aux côtés des Anglais, en direction de la frontière syrienne.

Dès leur sortie du camp, les Français libres furent pris en charge par les camions bleu et blanc de la Haganah, qui les transportèrent à travers la Galilée, aux applaudissmeents des colons juifs, qui se pressaient sur leur passage, les retardataires, venus d’Egypte, tels Roger Barberot, transitèrent encore par Qastina, où le colonel Monclar, pris de scrupules à l’idée de combattre des compatriotes, avait finalement décidé de rester avec quelques hommes dans un camp vide, où s’affairait un personnel de service occupé à démonter le camp et à plier bagage.

Durant les premiers jours de la guerre de Gaulle passa le plus clair de son temps à effectuer des va-et-vients incessants entre Jérusalem où il avait établi son poste et la ligne du front afin d’inspecter les troupes, qui marchaient sur Damas. Il consacra la plus grande partie de son temps à visiter les blessés, soignés par l’équipe féminine animée par Madame Spears, mais il participa également à deux conférences militaires, qui se tinrent à Jérusalem les 13 et 26 juin.

S’avisa-t-il de la présence, aux côtés des Français libres, de soldats juifs de la Haganah qui combattaient dans les rangs de l’armée britannique ?

Il serait pourtant excessif de parler d’une véritable fraternité d’armes, alors que la France libre n’avait pas été consultée par les services anglais, qui avaient envoyé au préalable quelques éclaireurs juifs saboter le pipe-line de Tripoli au Liban, au prix d’une mission de sacrifice, dont ils ne revinrent pas.

Ce fut également dans les rangs de l’armée anglaise qu’Ygal Allon contribua à faire sauter un pont sur le Litani, tandis que le futur général Moshe Dayan perdit un œil à l’assaut de Fort-Iskanderun sur la cote libanaise.

S’il y eut réellement collaboration miltaire, elle intervint un an plus tard, à la bataille de Bir-Hakem, où le général Koenig, bouleversé par le courage de ses soldats juifs, se rendit à leur drapeau.

Ce fut encore en Palestine, que le conflit trouva sa conclusion de l’accord de Saint Jean d’Acre le 21 juillet 1940. De Gaulle avait alors quitté le pays pour regagner l’Afrique équatoriale, mais Catroux assista, en compagnie de Paul Repiton, à la signature d’un texte qui évinçait pratiquement la France Libre en remettant à l’Angleterre l’administration des États du Levant. La question fut réglée peu après au Caire, et il fallut toute l’audace de de Gaulle pour imposer la présence française, à la faveur d’une entrevue orageuse avec Oliver Lyttleton, ministre d’État britannique en Orient34.

VI. — Notre amie, à défaut d’être notre alliée

Désormais, la Palestine sortit des préoccupations de la France Libre, qui une fois atteints ses objectifs militaires après la libération de la Syrie, ne portait plus d’intérêt direct à ce petit pays.

Après la disparition de la mission militaire de liaison, et de Radio-Levant-France Libre, qui avaient perdu leur raison d’être, de Gaulle, sans se désintéresser totalement de la question, se contenta de de bonnes relations avec les organisations sionistes, sans que cela puisse affecter sa politique arabe.

Une présence plus discrète

On semblait ainsi revenir à la situation d’avant-guerre, où la présence matérialisée par la défense de quelques intérêts économiques et religieux, ne dépassait pas l’expédition des affaires courantes.

Les services du Consulat Général, qu’Amédée Outrey avait fermé avant son départ définitif de Jérusalem en juillet, en les plaçant sous la garde du consulat d’Espagne, retrouvèrent leur activité sous l’impulsion de l’un de ses agents, Zimmermann, qui ayant rallié la France libre, fut nommé consul le 14 août 1941. Mais son incompétence et sa maladresse ne tardèrent pas à exaspérer de Gaulle, qui écrivit en marge d’un rapport ces mots rageurs : « que l’on me débarrasse de cet imbécile ».

Les choses commencèrent à s’arranger après son successeur, du Cheylard, qui prit ses fonctions le 24 août 1942. Ce dernier, quoique ou parce qu’il était attaché à une tradition anticléricale, fit preuve de doigté à l’égard du religieux acquis au vichysme, qu’il sut faire de façon favorable, de sorte que même les Dominicains, qui s’étaient les plus réticents, finirent par se rallier sur les injonctions du Père Vincent.

Désormais accepté par les Français de Palestine, le Comité National Français reprit par l’intermédiaire du Consulat Général, la tâche qui lui incombait en subventionnant les ordres religieux, les hôpitaux, et la chaire de français à hébraïque de Jérusalem.

Le voyage officiel de René Cassin, qui avait rang de ministre de de Gaulle, au Levant, eut une portée plus culturelle que politique et ne tirait pas vraiment à conséquence. Après être passé par Jérusalem le 15 janvier 1942, celui-ci fut reçu officiellement à Tel Aviv par le maire Rokah le 24 janvier, mais il se contenta de noter que de Gaulle bénéficiait d’une respectueuse considération aussi bien chez les Juifs que chez les Arabes.

Cependant lorsque le Général se rendit pour la seconde fois en Orient, en août 1942, son passage ne souleva aucun écho en Palestine, peut-être parce qu’il avait négligé d’y faire étape, préférant se rendre directement en avion depuis le Caire jusqu’à Beyrouth. Enfin la mission d’information conduite par le professeur Levi-Provençal en août 1944, puis le passage du colonel Spillmann, en route pour l’Iraq, qui le général Spears à Jérusalem, passèrent complètement inaperçus.

Une atmosphère amicale

En maintes circonstances les dirigeants sionistes prodiguèrent des marques de sympathie à la France Libre, qui n’oubliait pas le concours apporté durant la guerre de Syrie et savait l’intérêt d’entretenir de bonnes relations avec le judaïsme américain.

Au risque d’agacer les Anglais, une délégation de l’Agence juive se rendit régulièrement à Notre-Dame de France, pour la commémoration du Onze novembre, assister à une messe où les Anglais et les Arabes brillaient par leur absence.

Une exposition de peinture française fut également bien accueillie à Tel Aviv en mai 1942, et la presse juive continuait à publier des commentaires politiques favorables à l’action de de Gaulle : les journaux juifs approuvèrent le message amical que René Pleven envoya au docteur Weizmann le 29 octobre 1942 pour marquer le 25e anniversaire de la déclaration Balfour et ils furent unanimes à prendre chaleureusement position en faveur de de Gaulle, à partir de la fin de 1942, dans le conflit qui l’opposa à Giraud.

L’orientation démocratique prise par la France Libre ne pouvait nier cette sympathie, si l’on en juge d’après le commentaire circonstancié que le journal Davar avait consacré en février 1942 à la déclaration de de Gaulle du 9 octobre 1941, qui promettait le rétablissement de la justice.

En tout cas on faisait suffisamment cas à Londres de l’opinion des juifs de Palestine pour que le lieutenant Saphir ait été chargé de transmettre ce texte à Agoudat Israël. Le message de René Pleven, en date du 5 novembre 1942, flétrissant les atrocités nazies fut également accueilli avec chaleur.

A la même époque, de Gaulle lui- même fit connaître dans une lettre privée adressée à Pierre van Paassen, la répulsion que lui inspiraient les persécutions nazies et pour les Juifs de il continuait à bénéficier de la caution morale du Congrès juif mondial. N’avait-il pas déclaré le 20 février 1943, que les lois de la République devaient être immédiatement rétablies en Afrique ? Et dans une nouvelle lettre adressée à Stephen Wise le 27 septembre 1943, il s’était prononcé en faveur d’un acte de réparation en Algérie, de sorte que s’il n’eut tenu qu’à lui, le rétablissement du décret Crémieux serait intervenu plus rapidement.

La bonne entente semblait se préciser, alors même que la fin de la guerre s’annonçait.

La presse juive s’était montrée favorable à la France en prenant vigoureusement position contre la politique anglaise lors de la crise libanaise de novembre 1943, et David Ben Gourion, qui faisait déjà figure d’homme fort du sionisme, fit en public pour la première fois l’éloge de de Gaulle le 10 mai 1944, pour souhaiter que la France jouât un rôle important au Moyen Orient après la guerre. Aux côtés de son leader, la Palestine juive célébra avec émotion la libération de Paris, et l’Agence juive envoya une délégation assister aux messes consulaires qui furent célébrées à cette occasion.

L’absence d’engagement politique

Faut-il voir dans les propos de Ben Gourion plus qu’une simple amabilité de circonstance, voire une ouverture susceptible de déboucher sur un politique entre la France et le Foyer National ?

Il semble bien que certains dirigeants sionistes aient alors caressé cette éventualité, sensibles à une certaine communauté d’intérêts qui pouvait réunir les juifs de Palestine et les chrétiens du Liban pour faire barrière au pan-arabisme, avec la bénédiction de la France.

Ce rêve d’une entente cordiale a pu prendre forme à partir de 1943, au lendemain de la conférence de Biltmore animée par les organisations juives américaines, qui précisa les pespectives de la création d’un État sioniste en Palestine, au moment où les sionistes savaient ne plus pouvoir compter sur la Grande-Bretagne dont la politique impériale dans un sens pro-arabe.

On s’explique ainsi, le sens des démarches qu’effectua le docteur Weiz-mann à plusieurs reprises en 1942, et en 1943 auprès du commissaire aux Affaires Étrangères, Maurice Dejean, pour s’enquérir de ce que serait l’attitude de la France à l’égard du sionisme et de la question de Palestine au lendemain de la guerre.

Mais de Gaulle évitait plus que jamais de s’engager. Il laissa Dejean donner une réponse évasive et se garda bien de répondre à ces avances. En retrait sur ses positions de 1941, il refusa même d’envisager en février 1943 l’armement des Juifs de Palestine, et par la suite écarta l’éventualité d’une entente entre un État juif et le Liban chrétien.

Désormais en charge de l’Afrique du Nord, il devait craindre plus que jamais les remous qu’aurait pu provoquer une politique pro-sioniste et s’abstint de toute prise de position d’engager l’avenir.

VII. — La Palestine, un lieu de mémoire

Après les événements de mai 1945, qui consacrèrent son éviction définitive du Levant, la France avait définitivement tourné la page de sa présence au Levant et la Palestine, sortie de l’horizon allait être réduite à n’être plus qu’un lieu de mémoire, dont l’évocation berçait la nostalgie des anciens combattants pour un passé révolu.

Même parmi ceux qui avaient vécu la grande aventure de 1941, le souvenir de ces années lointaines tendait progressivement à s’estomper, et s’il advenait aux gaullistes hsitoriques d’évoquer les heures émouvantes du défilé de Qastina, rares furent ceux qui avaient été profondément marqués par leur passage en Palestine pour en retenir, comme François Coulet et le général Koenig, une sympathie active pour l’État d’Israël. Plus rares encore ceux à qui il fut donné de revenir plus tard sur les lieux de l’épopée, comme ce fut le cas pour Paul Repiton.

L’ancien représentant de de Gaulle à Jérusalem, dont les relations avec son chef s’étaient singulièrement distendues après juillet 1941, était devenu l’un des plus proches collaborateurs du général Leclerc, jusqu’à devenir l’un des inspirateurs les plus influents de sa politique libérale en Indochine en 1946.

Rendu à la vie civile, il passa quelques jours en Israël en février 1956, au retour d’une expérience mystique vécue en Inde, et rencontre David Hacohen avec qui il évoqua au cours d’un entretien mélancolique les souvenirs de de Gaulle, de Catroux, et de «toute cette geste fantastiquement dépassée, qui avait cédé la place à l’expérience, à la fois déroutante et stimulante, dont ce petit pays, était le théâtre ». Il devint ultérieurement vice-président de la Shell, mais, sentant ses forces l’abandonner, il mit fin volontairement à ses jours en 1962.

Le Général de Gaulle n’avait oublié ni ses séjours en Palestine durant la guerre, ni la façon humiliante dont les Anglais avait chassé la France du Levant en mai 1945. Bien qu’il ait évoqué, avant son départ des affaires, la nécessité d’une collaboration franco-britannique au Moyen Orient, il vit sans déplaisir, après le mauvais coup de mai 1945, la Grande-Bretagne abandonner la France et le souvenir des années de guerre ne fut sans doute pas étranger à son approbation implicite du partage de 1948 qui donna naissance à l’État d’Israël.

Compte tenu des déclarations qu’il fit ultérieurement à l’ambassadeur Jacob Tsur venu le visiter en avril 1955, il avait alors considéré la création de l’État d’Israël comme « une nécessité historique, un acte de réparation » plus légitime, que les prétentions des Arabes à disposer de l’ensemble du Moyen Orient ne lui paraissaient pas historiquement justifiées, car il constatait, encore en 1956, que «les Arabes avaient toujours été divisés, en proie à des dissensions sans nombre, de sorte que, toute tentative pour les unir restait vouée à l’échec ».

Ces sentiments furent également partagés par les gaullistes, qui applaudirent à la naissance du nouvel État, à la seule exception du général Catroux, alors ambassadeur à Moscou.

Ce dernier, qui se souvenait lui aussi des années de guerre, fut l’une des très rares personnalités françaises à se montrer réservé. Craignant pour sa part une guerre interminable, il eut préféré une solution à la suisse du problème palestinien, fédérant des cantons à majorité juive à des cantons à majorité arabe.

Retiré à Colombey, de Gaulle conserva toujours une grande discrétion sur la question de la Palestine, mais il lui advint un jour de déclarer, que l’évolution rapide de l’État d’Israël l’avait agréablement surpris. Jamais il n’avait pensé que les Israéliens réussiraient à ce point en agriculture, et il admirait également l’efficacité de leur appareil militaire.

Sans doute approuva-t-il l’expédition de Suez en octobre 1956, à laquelle il ne trouvait rien à redire, si ce n’est la part excessive faite au commandement anglais. Recevant pour la second fois d’Israël en novembre 1956, il lui déclara que le chantage russe était inopérant, et que par la suite, quoiqu’il arrivât, la campagne du Sinaï avait conféré à Israël une gloire militaire dont il appréciait le prix, comme il le confirma encore dans une lettre amicale adressée au Général Dayan le 5 juin 1966.

En ce temps, où l’engagement militaire de la France en Afrique du Nord lui valait l’hostilité de la plus grande partie du monde musulman, de Gaulle dut envisager avec faveur la perspective d’une politique française qui se fut appuyée sur un rapprochement entre l’État d’Israël et l’Ethiopie chrétienne, tous deux placés dans le même isolement, afin de contrecarrer la domination exclusive de la majorité musulmane, et cette orientation lui semblait alors conforme à ce qu’il appellait «la doctrine de la France».

Enfin on relèvera avec intérêt l’esquisse de portrait psychologique qu’il dressait en 1955 du peuple d’Israël. S’il devait plus tard le qualifier de «peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur», termes qui firent quelque bruit, mais qui n’avaient rien que d’élogieux dans son propos, il trouva alors des mots moins contestés pour apprécier « les talents des juifs de Palestine, leur énergie, et leur pensée claire et logique » par opposition à celle de leurs adversaires arabes qu’il semblait alors tenir en bien piètre estime, si l’on se fie à certains propos tenus devant Raymond Triboulet où il les qualifiait « d’énergumènes, vicitmes d’un romantisme irréaliste».

Son retour au pouvoir n’allait d’abord rien changer à ses sentiments et de Gaulle laissa la collaboration franco-israélienne en matière de d’armement atteindre un niveau qu’elle n’avait jamais connu sous la Quatrième République, tout en veillant à mettre un terme à une trop ostensible, qu’il jugeait abusive.

Lorsque Guy Mollet se rendit en visite à Tel Aviv à l’automne 1959, il le chargea d’assurer le gouvernement d’Israël de ses bonnes dispositions. Mais il fut sans doute renseigné de première main à cette époque par son gendre, le général Alain de Boissieu, qui se rendit en Israël en juillet 1960, afin de vérifier sur place les conditions du matériel militaire français.

Fort intéressé par ce voyage, qui lui fut facilité par un de ses camarades de promotion à l’École de Guerre, le général israélien Narkiss, le général de Boissieu fut également très sensible à l’amitié et à la correction du Président Ben Gourion qui veilla personnellement, comme il l’avait promis, à empêcher les indiscrétions de la presse.

Moins de quatre ans plus tard un autre proche du Général, son beau-frère Jacques Vendroux, député-maire de Calais, effectua également, en mars 1964 un voyage d’études en Israël, d’où il revint favorablement impressionné, mais il fût surtout sensible à la situation de camp retranché dans laquelle se trouvait ce pays. Il crut alors comprendre que le Général, dûment averti, se proposait d’assouplir sa politique arabe en s ‘efforçant d’apaiser les soupçons de l’Egypte et de la Syrie qui des préparatifs belliqueux d’Israël.

Au plus fort de la guerre d’Algérie, les services secrets d’Israël, eurent vent d’un projet d’attentat contre de Gaulle, qu’un Arabe palestinien devait commettre pour le compte de l’OAS et l’Elysée en fut aussitôt averti.

Mais surtout David Ben Gourion se rendit à deux reprises à Paris en novembre 1960, puis en avril 1961. Il parvint à nouer de bons contacts personnels avec le qui leva son verre en l’honneur « d’Israël, notre ami et notre allié ».

Dès lors il semble que les deux hommes d’État aient noué des relations épistolaires d’ordre privé où ils passaient en revue l’évolution de la situation internationale. En témoigne, cette lettre assez étonnante du 26 mai 1964 où David Ben Gourion en veine de confidences s’interrogeait sur le devenir de l’U.R.S.S. dans sa rivalité avec la Chine:

« Je suis né en Russie, je connais un peu le peuple russe. Ce dernier n’a jamais su ce qu’était la liberté politique, mais il aime la liberté ».

Puis, approuvant la politique du Général qui venait de reconnaître le Chine communiste, il en attendait qu’elle contribuât dans les dix ans à venir à la démocratisation de l’U.R.S.S., contrainte de se rapprocher de l’Occident libéral pour tenir tête aux masses asiatiques48.

Le Général fut sensible à cette lettre à laquelle il répondit un mois plus tard en se livrant à un bel éloge des qualités d’homme d’état de Ben Gourion et en souhaitant qu’à l’avenir l’État d’Israël pût connaître la paix qu’il avait méritée. Puis s ‘élevant à des considérations générales, il écrivait qu’à son sens, on au début « des remous » qui agitaient le monde communiste des courants qui portaient les peuples à se réunir pour réaliser leur vocation nationale».

Mais les deux hommes se sont-ils vraiment compris, si l’on tient compte de certaines divergences sur une éventuelle extension territoriale d’Israël, qui séparent le récit qu’ils firent plus tard de leur rencontre ? et surtout David Ben Gourion a-t-il compris, que pour de Gaulle, un État digne de ce nom n’avait ni amis ni alliés ?

Il ne saurait être question ici d’entrer dans les polémiques passionnées que souleva en son temps le retournement brutal de de Gaulle à l’égard d’Israël intervenu en 1967, et qui devait donner lieu à tant d’interpétations divergentes.


On notera seulement, qu’il est intervenu dans un contexte politique, qui excluait le jeu des sentiments personnels. Aussi bien paraît-il superflu de se demander si le Général était devenu antisémite ou antiarabe alors qu’il s’agissait de tout autre chose, l’appréciation objective et réaliste d’une situation n’ayant rien à voir avec les opinions subjectives.

Au plus fort de sa rupture avec Israël il conservait selon les propos qu’il tint à Jean-Claude Servan-Schreiber, son estime pour les Israéliens, en rappelant le souvenir de «ces jeunes Juifs, qui s’étaient montrés merveilleux en 1941, alors que les Arabes, il faut bien le dire, étaient plutôt de l’autre côté », et en sens inverse, il avait souligné devant Pierre Gilbert à quel point le monde arabe «demeurait passionnel, voire démentiel».

De fait, au-delà des sentiments personnels, le Général se voulait au service exclusif de la France et au lendemain de la fin de la guerre d’Algérie qui avait mis un terme à la brouille avec le monde musulman, ce qu’il avait appelé « la doctrine de la France » devait nécessairement changer pour s’adapter aux

Faut-il se fier à l’explication, que René Cassin, fidèle gaulliste de la première heure, mais profondément meurtri par cette volteface a cru pouvoir en donner dans une interview au journal israélien Maariv? A l’en croire, de Gaulle aurait voulu jouer un rôle d’arbitre dans le conflit israélo-arabe, mais il aurait été entraîné plus loin qu’il ne l’eût voulu par Pierre Guillaumat et Maurice Couve de Murville, sans que Georges Pompidou ou Michel Debré aient pu freiner ce processus.

On ne saurait pourtant oublier que le Général s’inspirait alors d’une conception politique globale, excluant toute préoccupation mercantile liée au pétrole, et orientée vers le refus des blocs. Ce n’était pas prendre le parti des Arabes que de vouloir les faire figurer dans son camp et Israël, en prenant l’initiative des hostilités, avait mis son grand dessein en échec par la des deux grands au Moyen Orient.

Le Général se préoccupait pour sa part, encore à la veille de sa retentissante conférence de presse de novembre 1967, de renouer les amitiés arabes de la France sans sacrifier l’amitié comme il le donna à entendre à Raymond Triboulet devenu Président de France-Israël. Tout en gardant son estime à l’État d’Israël dont il appréciait la valeur qu’il venait de montrer sur les champs de bataille, il s’inquiétait de le voir faire fausse route dans la recherche chimérique d’une solution durable.


Faut-il imputer à la déception du Général la vivacité du ton, qu’il crut devoir adopter ? A René Cassin outré par l’emploi du terme de « dominateur », il expliqua lors d’une réception à l’Elysée, qu’il n’avait pas voulu porter tort aux Juifs, puis il coupa la conversation en passant à un autre invité. Probablement gardait-il rancune aux Israéliens de ne l’avoir pas écouté, — mais pouvaient-ils le faire ? — et lui qui avait admiré leur mise en valeur agricole mettait en cause les « procédés plus ou moins justifiables » qui avaient présidé à cette construction.

Lorsque David Ben Gourion lui écrivit le 30 décembre 1967, le Général retrouva les termes «d’ami et d’allié» pour lui répondre, mais sans rien abandonner de son argumentation. Visiblement il avait tourné la page sur le problème de l’État d’Israël établi en Palestine.

Henri Lerner


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