L’organisation au Centre de documentation juive contemporaine il y a trois ans (automne 2003) d’une exposition consacrée à l’histoire de l’Œuvre de secours aux enfants (OSE) – une manifestation organisée par les responsables actuels de cette œuvre – nous invitait à interroger les raisons de la pérennité d’un organisme qui a survécu aux bouleversements du xxe siècle au prix de la mobilité de ses cadres et de l’adaptation juridique de ses structures.

Le moment le plus délicat de cette histoire débute en novembre 1941, avec la disparition programmée de l’OSE au sein de l’UGIF, l’Union générale des Israélites de France, fondée par une loi du gouvernement de Vichy qui avait en charge de regrouper autoritairement l’ensemble des organisations juives d’assistance.

Cet article ne prétend pas retracer l’histoire de l’OSE pendant l’occupation allemande, mais interroger les moments délicats de ruptures et d’adaptations, de disparitions et de survies qui concernent les pensées et les pratiques d’hommes et de femmes qui, au cours de leur histoire personnelle, ont souvent dû affronter les formes changeantes de la persécution antisémite.

Une organisation nomade

L’assemblée constitutive de l’Union pour la protection des populations juives s’est réunie le 28 octobre 1910 à Saint-Pétersbourg, avant sa fondation officielle en 1912. Elle se fixe des objectifs tout à la fois hygiénistes et politiques : « Éducation, protection de la mère et du nourrisson, préservation du peuple juif ».

Les shtetl, bourgades juives surpeuplées de la zone de résidence imposées aux marges de l’empire russe, sont l’objet d’une action d’assistance sociale, d’éducation et de soin. En quittant l’URSS en 1923, l’organisation, présidée jusqu’à l’avènement de Hitler par Albert Einstein, s’implante à Berlin. Transférée à Paris, elle se transforme en une association selon la loi française de 1901 et devient en 1937, par déclaration du 2 décembre parue au Journal officiel le 28, l’Union des Sociétés OSE Lazare Gurvic. Lazare Gurvic, né le 21 mai 1890 en Lithuanie, entré depuis 1916 au service de cette organisation, est alors son secrétaire général. Il installe son siège au 92, avenue des Champs-Élysées, dans le 8e arrondissement parisien.

En 1940, la direction est repliée à Montpellier. Toutefois, un bureau est maintenu à Paris, au 78 de l’avenue des Champs-Élysées, devenu le centre 24 de l’UGIF, dirigé par le psychiatre Eugène Minkowski, émigré de Russie depuis 1915. Les quatre maisons d’enfants de zone occupée, deux à Montmorency, les autres à Soisy et à Eaubonne, sont fermées. L’antenne parisienne de l’OSE ne conserve que huit employés pour ses quatre patronages parisiens, qui se situent au 14, place des Vosges, au 75, rue Julien-Lacroix, au 35, rue des Francs-Bourgeois et au 10, rue des Deux-Ponts, ces derniers devenant les centres 27 et 62 de l’UGIF. En Zone libre, les six maisons d’enfants demeurent en activité.

Joseph Millner, de l’OSE à la 3e Direction « Santé » de l’UGIF

La loi du 29 novembre 1941, qui fonde l’Union générale des Israélites de France, annonce la dissolution de l’OSE. Elle est négociée par Raymond-Raoul Lambert, dirigeant du Comité d’assistance aux réfugiés (CAR), avec Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives du gouvernement de Vichy. Très proche de Raymond-Raoul Lambert lors des discussions de décembre 1941 qui devaient aboutir à la désignation des dirigeants de l’UGIF, Joseph Millner est le secrétaire général de la filiale française de l’OSE.

Le parcours de cet homme, alors âgé de près de 60 ans, reflète les péripéties de nombreux immigrés juifs contraints de s’adapter dans l’improvisation aux conditions des pays d’accueil. Ces hommes et femmes constituent en même temps le terreau d’une sociabilité et d’une vie culturelle, l’arrivée en France de Joseph Millner précédant de près de dix ans l’implantation de l’OSE à Paris.

Né à Chelm, en Pologne, alors partie de l’empire russe, le 17 novembre 1882 (certains documents indiquent la date de 1888), de Léon Millner, propriétaire d’une petite briqueterie, et d’Esther Rosenblum, Joseph Millner mène des études supérieures d’ingénieur chimiste en Suisse avant la Première Guerre mondiale, après un détour possible par Bordeaux.

Après avoir été mobilisé dans l’armée russe en 1914, il ouvre un laboratoire de chimie à Moscou où il a rencontré et épousé, en 1916, Ida Rastiger, née le 10 novembre 1894. Son beau-frère, Grisha Rastiger, journaliste scientifique polyglotte, appartient au Bund, mouvement socialiste juif antisioniste fondé à Vilna en 1897.

C’est ainsi que Joseph Millner participe à la fondation de deux journaux juifs, l’un rédigé en russe, l’autre en yiddish, qui seront tous deux confisqués à la suite de la Révolution d’Octobre, Lénine ayant condamné le « séparatisme » et le « nationalisme » du Bund. Selon son épouse décédée en septembre 1974, il aurait correspondu avec Zinoviev et aurait été pressenti pour travailler au Commissariat aux nationalités avant de se résoudre, en 1921, à quitter l’URSS.


Précédé par ses beaux-parents, puis par son frère aîné Simon, par sa femme et par un fils, Tovy, né quelques jours avant la prise du pouvoir par Lénine, il gagne la France en 1924, après avoir fait étape dans sa Pologne natale. N’ayant pu obtenir la nationalité française avant 1938, il ne peut exercer sa profession d’ingénieur chimiste. Il ouvre une petite boutique de plats russes à emporter, rue Monsieur Le Prince, à Paris, tout en logeant dans le 5e arrondissement, rue Thouin.

Parallèlement, il publie en yiddish, avec l’aide de l’American Joint Distribution Committee, des opuscules à compte d’auteur. Son fils Tovy, interne au lycée Henri IV, commence des études de médecine, mais il est victime du numerus clausus institué par le deuxième statut antisémite du 2 juin 1941 ; c’est dans la région de Thonon, où il a été mobilisé en 1939 dans le corps des chasseurs alpins, que Joseph Millner va organiser une filière clandestine de l’OSE permettant le passage des enfants juifs en Suisse. Quant à son frère Simon, professeur de philosophie à la Sorbonne, spécialiste de Spinoza, il quitte la France en 1936 pour devenir professeur à l’université de Columbia, aux États-Unis.

La même année, Grisha Rastiger a rejoint la Palestine. Joseph Millner, séparé de la plupart des siens, n’a jamais pu siéger en tant que membre du conseil d’administration de l’UGIF qui se réunit pour la première fois à Marseille, le 4 mai 1942 : naturalisé Français par décret du 21 septembre 1938, il s’en est vu retirer le bénéfice par un autre décret du 28 janvier 1942, pris en application de la loi du 22 juillet 1940 ; dénaturalisé, il a été obligé de démissionner du conseil d’administration par lettre adressée à Xavier Vallat, le 17 mars, et y a été remplacé par le conseiller d’État honoraire Pierre Seligman. Cependant, Joseph Millner demeure à la tête de la 3e Direction « Santé » de l’UGIF et, à ce titre, sera présent à de nombreuses séances de son conseil d’administration.

Une mutation administrative et financière

La construction de la Direction « Santé » de l’UGIF offre l’exemple des difficultés d’intégration des œuvres et, surtout, d’une organisation, l’OSE, dont l’esprit, les traditions et les pratiques demeurent, par bien des aspects, étrangers aux cadres nationaux contraignants dessinés par l’UGIF. D’emblée, le secrétaire général du bureau français, Joseph Millner, a cependant été, lors des négociations menant à la fondation de l’UGIF, l’un des plus fermes soutiens de Raymond-Raoul Lambert. Cette fidélité, traduite pendant quelques mois en amitié, et sa fonction de garant des intérêts de l’œuvre dissoute, lui vaut de jouer un rôle central au sein de l’UGIF, jusqu’en 1944.

Le 3 mars 1942, Raymond-Raoul Lambert reprend auprès de Xavier Vallat, sous un habillage juridique, une argumentation pragmatique concernant la dévolution de l’OSE à l’UGIF. Le commissaire général aux questions juives, soucieux de préserver les sources de financement extérieures, est tout prêt à entendre ce raisonnement déjà utilisé au sujet de l’ORT, l’Organisation Reconstruction Travail, fondée en 1880 à Saint-Pétersbourg dans un but de reclassement professionnel des populations juives, devenue la 2e Direction de l’UGIF. L’Union des Sociétés OSE, distinguée de l’OSE française, n’est pas considérée comme une association fonctionnant en France, mais comme un simple bureau de liaison. Sa mission essentielle est de distribuer les fonds américains aux organisations des différents pays d’Europe. En conséquence, l’arrêté du 7 mars 1942, signé par Xavier Vallat, ne dissout, à dater du 23 mars, que l’OSE française.

L’UGIF hérite de neuf maisons d’enfants qui appartenaient à l’organisation ainsi dissoute et de cinq autres qui étaient subventionnées par elle. En mars 1942, elle a donc la responsabilité de mille trois cents enfants et adolescents . Officiellement, l’Union des Sociétés OSE n’a pas de fonds propres. Son bureau est en contact étroit avec celui de Suisse qui fait partie de l’Union internationale de secours aux enfants et travaille en liaison étroite avec le comité international de la Croix-Rouge.

Le 4 mai 1942, Joseph Millner écrit à Raymond-Raoul Lambert : « C’est grâce à l’existence de l’Union des Sociétés OSE que la 3e Direction “Santé” de l’Union générale des Israélites de France est assurée d’une subvention régulière mensuelle en argent, médicaments et produits. Cette subvention qui provient des branches de l’Union des Sociétés OSE d’Amérique, d’Amérique du Sud et de Suisse, n’est accordée que parce que l’Union des Sociétés OSE est bien connue dans ces pays et jouit d’une entière confiance. Cet optimisme est cependant rapidement ébranlé, le nouveau montage juridique visant à préserver les structures de l’OSE ne protégeant pas ses cadres, ses salariés ou ses bénévoles.

Léopold Benenson, ancien cadre du comité français de l’OSE, né à Minsk en 1888, fait partie des 743 Juifs, la plupart notables et de nationalité française, arrêtés à Paris le 12 décembre 1941, regroupés à l’École militaire, internés au camp de Compiègne-Royallieu, puis transférés le vendredi 20 mars 1942 au camp de Drancy. Réfugié russe entré en France depuis 1920, il a mené ses activités au sein de l’OSE, tout en poursuivant une carrière de comptable au sein de la société de représentation de produits pharmaceutiques « H. Villette & Cie ».

Le 20 août 1942, Eugène Minkowski, qui présente Léopold Benenson comme « ancien président du comité français de l’OSE , engage son bureau parisien en écrivant à André Baur dans le but de faire libérer Léopold Benenson : « Je serais très heureux de pouvoir de nouveau avoir recours à ses services, pour le travail social que vous avez bien voulu me confier dans le cadre de l’UGIF, et je vous serais très reconnaissant si vous vouliez bien faire les démarches nécessaires à cet effet .

L’UGIF, dont les salariés viennent d’être gratifiés d’une carte de légitimation, prend, à ce moment, figure de protection et d’asile. Alexandra Weisbrem que Léopold Benenson a épousée à Saint-Pétersbourg, bénéficie immédiatement de la procédure d’attribution d’une carte de légitimation. Le 2 septembre 1942, Georges Edinger peut, sur cette base, intervenir auprès du commandant du camp de Drancy « pour que l’on sursoie à la déportation éventuelle de M. Benenson. Les résultats insuffisants de ces démarches, et surtout l’autonomie financière limitée de l’antenne parisienne de l’OSE, semblent à l’origine d’une brouille entre Georges Edinger et Eugène Minkowski.

La divergence de vue entre les deux hommes porte, le 30 octobre, sur les chiffres de dépenses reflétant l’activité qui aurait dû être du ressort de l’ancienne OSE. En conséquence, Eugène Minkowski démissionne immédiatement de l’UGIF, puis, à la demande de Georges Edinger, revient sur sa décision le 2 novembre. Georges Edinger consent alors à charger Falk Walk, secrétaire général de l’OSE pour la zone occupée, de la liquidation définitive de l’antenne parisienne de l’organisation, le 18 novembre 1942.

Juif polonais dépourvu de carte de légitimation de l’UGIF, Falk Walk est arrêté en janvier 1943 et déporté le mois suivant. À la tête de ce qui devient le service 24 de l’UGIF de zone occupée, Enea Averbouh, ancien cadre de l’OSE, d’origine roumaine, a remplacé Falk Walk dès le 1er octobre.

L’Union des Sociétés OSE, bailleur de fonds de l’UGIF

Dans le même temps, en Zone libre, le rapprochement entre l’UGIF et l’Union des Sociétés OSE prend forme dans un contexte moins dramatique. Le 28 juillet 1942, à 18 heures, Raymond-Raoul Lambert, sur invitation du chef du bureau de la 3e Direction, Julien Samuel, participe à une réunion de travail présidée par les dirigeants de l’Union des Sociétés OSE. Elle se tient au 25, rue d’Italie, à Marseille, en l’honneur du docteur Josef Schwarz, citoyen américain né en 1899 à New Odessa aux États-Unis, et directeur général pour l’Europe de l’Unitarian Service Committee .

Cette association humanitaire, dont le siège se trouve à Boston, va aménager, en relation avec les assistantes sociales de la 3e Direction, un jardin d’enfants au camp de Rivesaltes. À Marseille même, elle subventionne la clinique de la rue d’Italie que dirige le docteur René Zimmer. La politique de Raymond-Raoul Lambert a pour but de renforcer les contacts et les passerelles de financement qui prolongent, de fait, la vie autonome des anciennes œuvres théoriquement dissoutes.

C’est grâce à ses interventions auprès de Robert-Stéphane Auzanneau, directeur de cabinet de l’intendant régional de police de Marseille, puis auprès du service des étrangers du ministère des Affaires étrangères à Vichy, que Josef Schwartz, venant de Lisbonne, a pu obtenir un visa d’entrée en France. C’est encore grâce à l’intervention de Raymond-Raoul Lambert, le 25 juillet, que Josef Schwarz, qui doit se rendre en Suisse, peut obtenir un nouveau visa l’autorisant à séjourner en France à son retour de Genève.

Josef Fisher, qui a préparé son voyage en France et en Suisse, puis son retour à Lisbonne par la France, devient le correspondant du Joint. En tant que délégué du Fonds national juif dissous, il fait en outre partie, tout en habitant Lyon, du 2e bureau du cabinet financier de Raymond-Raoul Lambert. Le 27 août 1942, après le dernier passage de Josef Schwarz en France, Josef Fisher remet 375 000 francs à Raymond-Raoul Lambert « pour les fonds administratifs de la direction générale de l’UGIF.

Lors de la séance de dissolution des œuvres de l’OSE en zone sud, le 22 septembre 1942, deux cent quatre-vingts employés officiels sont recensés, médecins, assistantes sociales, éducateurs, etc., qui constituent, un an plus tard, l’ossature de la 3e Direction de l’UGIF, forte de 230 employés.

Le 8 octobre 1942, Raymond-Raoul Lambert peut confirmer à Albert Manuel, secrétaire général du Consistoire central réfugié à Lyon, la promesse des dirigeants de l’UGIF de zone sud de ne jamais toucher au patrimoine des œuvres dissoutes. Il ajoute : « Nous nous sommes fait le serment solennel de ne jamais accepter pour la Zone libre de toucher un centime du Fonds de solidarité, et les autorités connaissent parfaitement cette décision.

Le « fonds de solidarité destiné à venir en aide aux Juifs indigents » a été prévu par la loi du 22 juillet 1941 à partir d’un prélèvement de 10 % sur les biens « aryanisés ». Le produit des titres réalisés par la direction des Domaines est versé intégralement à la Caisse des dépôts et consignations au crédit de comptes créés au nom des anciens détenteurs juifs, qui restent toujours propriétaires des sommes ainsi récupérées, mais qui n’en ont plus la jouissance.

En échange de la préservation de leur patrimoine, les œuvres officiellement dissoutes s’engagent donc à ne pas interrompre la manne financière en provenance, notamment, des États-Unis par la Suisse. Le 14 octobre 1942, en Zone libre, Lazare Gurvic, fait remettre un premier don de 500 000 francs à la 3e Direction de l’UGIF, suivi, le 30 octobre, d’un deuxième chèque de 400 000 francs.

Ces versements s’inscrivent dans le contexte dramatique de la dernière tentative de sauvetage par émigration légale. Cinq cents enfants juifs sont alors en cours de rassemblement dans les environs de Marseille et le premier départ pour Lisbonne, prévu le 18 novembre, est ajourné à la suite de l’invasion de la Zone libre par la Wehrmacht. mille quatre-vingts enfants sont dispersés dans quatorze homes, dont de nombreux châteaux du centre de la France.

Un mois et demi auparavant, la 3e Direction a ainsi pu verser le troisième acompte de 50 000 francs, correspondant à l’achat du château du Masgelier, dans la commune de Grand Bourg, située dans le département de la Creuse.

Les sept cent trente et un enfants retirés des camps et assistés par la 3e Direction constituent alors une forte minorité parmi les deux mille quatre cents confiés à l’UGIF de zone sud : les cent vingt à deux cents enfants placés dans des familles, les mille deux cents autres secourus au sein même de leurs familles et le chiffre permanent de huit cent cinquante à mille – jusqu’à mille quatre-vingt en décembre 1942 – abrités dans ses maisons.

Le coût total est évalué par Joseph Millner à 8 millions de francs par an, dont 5 millions concernent la nourriture des enfants hébergés dans les maisons de la 3e Direction.

Montpellier, Vic-sur-Cère, Chambéry, la migration d’une direction bicéphale

De Montpellier, la direction générale de l’OSE est transférée en novembre 1942 à Vic-sur-Cère dans le Cantal, à la villa Duclaux, soit à la fois la 3e Direction de l’UGIF et, pour quelques jours seulement, la direction de l’Union des Sociétés OSE. Le 18 décembre 1942, Raymond-Raoul Lambert fixe à 300 000 francs par an la subvention de participation au budget de la direction générale de l’UGIF que devra acquitter l’Union des Sociétés OSE. En vain. La demande est réitérée trois mois plus tard.

Dès ce mois de décembre 1942, Lazare Gurvic a gagné Genève où s’est déjà établi le quartier général de l’Union des Sociétés OSE, 11, rue du Mont-Blanc, sous la présidence du professeur Tschlenoff. Quatre mois plus tard, il y est rejoint par le docteur Joseph Weil qui participe à la création de l’OSE suisse, une filiale d’accueil des réfugiés. Le particularisme de financement réservé à la 3e Direction n’est donc pas entamé au moment où la direction bicéphale est transférée de Vic-sur-Cère à Chambéry, en janvier 1943.

Cinq mois plus tard, coïncidant avec un exode urbain désormais massif des assistés, le bureau local de la 3e Direction à Marseille, dirigé par Robert Weil et situé au 33, rue Sylvabelle, est fermé, marquant un repli définitif à proximité de la frontière suisse.

La difficile fusion du personnel de l’OSE dans l’UGIF : l’exemple de la zone sud

Depuis le début des déportations de Juifs étrangers de la zone sud, des conflits de compétences se sont révélés au sein de ces directions de l’UGIF.

À partir du 4 septembre 1942, le camp de Rivesaltes est devenu le centre national de criblage des Juifs étrangers arrêtés en zone sud. Un service des internés des camps de zone sud est organisé à la direction de l’UGIF de Marseille à partir de ce mois de septembre 1942, Raymond-Raoul Lambert tentant de répondre aux angoisses grandissantes des familles.

Seul le camp de Rivesaltes lui a alors communiqué les listes des Juifs transférés de la zone sud en direction des camps de la zone nord. Le service des internés, devenu la 3e section de la 5e Direction de l’UGIF, consacre toute son activité à leurs familles, en se servant des listes incomplètes fournies par les autres camps d’internement de la zone sud.

La 5e Direction est en effet divisée en trois sections qui correspondent respectivement à l’ancien comité d’assistance aux réfugiés ou COMIDAREF, fondé en 1936, à la Fédération des sociétés juives de France et à la « commission des camps ». Créée par le Comité central des œuvres juives d’assistance, cette 3e section, basée à Toulouse depuis mars 1941 sous la direction de Georges Picard, est devenue un centre de gravité du complexe des camps d’internement de zone sud.

À Rivesaltes, l’équipe sociale de la 5e Direction de l’UGIF installe pour la première fois une permanence au sein d’un camp d’internement, l’îlot K, réservé aux nouveaux internés qui y arrivent pratiquement chaque jour. Ils sont au nombre de huit cents en septembre 1942, sur deux mille à deux mille cinq cents internés.

Le 10 septembre à 16 heures, chaque wagon du convoi de Juifs étrangers quittant Les Milles pour le camp de Rivesaltes est pourvu d’un équipement hygiénique à usage collectif fourni par l’UGIF, soit en tout 35 bassines, 16 bidons, 25 seaux… Le bureau de l’UGIF de Perpignan est chargé de récupérer ce matériel à l’arrivée et de le conserver « pour emploi ultérieur », selon les termes d’un télégramme de Raymond-Raoul Lambert.

Le bureau de Perpignan reçoit en outre un crédit mensuel dans le but de se procurer l’équivalent de 400 rations quotidiennes de nourriture, en complément de l’aide apportée par le Secours suisse ou par le Secours national.

La gare de Rivesaltes étant située à sept kilomètres du camp, la 5e Direction de l’UGIF loue un taxi pourvu d’une remorque et achemine ainsi quotidiennement une centaine de colis. Cependant, dans l’enceinte même du camp, une opposition larvée se manifeste très tôt entre les délégués des 3e et 5e Directions. Ce sont les termes du rapport que remet René Klein à son directeur Gaston Kahn  après un séjour de plusieurs semaines au camp de Rivesaltes aux fins d’y organiser l’assistance : « Cette opposition s’est particulièrement manifestée lors des réunions qui ont été convoquées pour fonder un sous-comité des internés aux fins d’organiser les distributions de vivres et de secours.

Un conflit de compétences semble être né de la volonté de René Klein de charger les assistantes sociales de l’ancienne OSE de la commande et de la distribution des médicaments, sous la tutelle de la 5e Direction de l’UGIF, et de leur interdire l’accès aux internés adultes. Représentée par l’assistante sociale Andrée Salomon, dont nous reparlerons, la 3e Direction demeure connue des internés sous son ancien nom d’OSE, par opposition à la 5e Direction, seule identifiée à l’UGIF.

Les employés de la 3e Direction refusent de travailler dans la baraque aménagée au camp par M. Dobri qui y représente la 3e section de la 5e Direction, un lieu assiégé deux fois par jour par les internés, lors des distributions de denrées, mais aussi de commandes individuelles d’articles divers et de médicaments.

Enfin, les salariés de la 5e Direction de l’UGIF sont exclus, à la suite d’un incident, de la cuisine qui avait été aménagée au camp pour les assistantes sociales de l’OSE. Tirant le bilan d’un mois d’activité de l’UGIF au sein de l’îlot K du camp de Rivesaltes, Gaston Kahn parle de « déportations en quelque sorte normalisées ».

Son rapport traduit l’isolement des responsables de la 5e Direction dont l’implantation à Rivesaltes coïncide avec la désignation de ce camp comme épicentre des transferts d’internés de la Zone libre en direction de la zone occupée. Confrontés aux réticences des assistantes sociales de l’ancienne OSE à abandonner leurs traditions et leurs valeurs et à devenir, sous la coupe de l’UGIF, un rouage des déportations, les salariés de la 5e Direction sont contraints de conjuguer leurs efforts :

« Des départs presque hebdomadaires sont organisés. Ces départs, massifs dans la première quinzaine du mois, s’effectuent, à partir de la deuxième quinzaine, par groupes de 70 à 100 personnes. […] Il n’est plus possible de faire une discrimination en ce qui concerne l’activité de chaque section de notre direction. Les efforts de nos trois sections se sont, en effet, enchevêtrés de telle manière qu’il en résulte une action unique qui, fort heureusement, s’accomplit en parfaite liaison. Toutefois, il convient de signaler que la 2e section s’est chargée tout particulièrement de la confection et de la distribution des colis individuels remis aux déportés, que la 3e section continue à effectuer les achats de produits alimentaires, soit directement, soit par l’intermédiaire de notre bureau de Perpignan »

Les divisions entre salariés des différentes directions de l’UGIF demeurent cependant nourries par des conflits de compétences et par un malaise de plus en plus palpable. Il est suscité par la faiblesse des résultats obtenus par le directeur général au cours de ses négociations menées à Vichy, notamment avec Jacques Guérard, secrétaire général du chef du gouvernement Pierre Laval, à la fin du mois d’août 1942. Raymond-Raoul Lambert a tenté en vain de limiter, au sein des communautés juives étrangères, les catégories promises à l’internement et au transfert en direction de la zone occupée, avant leur déportation vers les chambres à gaz de Pologne.

Au sein même de l’ancienne OSE s’opère une relève des cadres présents en France et un effacement des dirigeants et des salariés d’origine étrangère.

Alain-Raoul Mossé ou la culture républicaine à l’œuvre

Jusqu’en janvier 1944, la structure de l’organisation est ainsi maintenue intacte sous la façade de l’UGIF et Joseph Millner a connu, d’une certaine manière, une prolongation de ses responsabilités d’avant-guerre.

Au début de février 1943, il annonce la nomination d’Alain-Raoul Mossé au poste de délégué de l’UGIF à Chambéry, pour les départements de Savoie et de Haute-Savoie, assisté d’une demoiselle Mezger. Né le 15 juin 1920 à Paris, Alain-Raoul Mossé est alors âgé de 23 ans seulement. Il succède à Esfira Levinaite, salariée de l’OSE pendant douze ans avant de devenir chef de service de la 3e Direction de l’UGIF dont elle est licenciée en tant qu’étrangère.

Sur douze salariés étrangers autorisés à demeurer membres de l’UGIF de zone sud, deux appartiennent à sa 3e Direction : Joseph Millner et son chef comptable d’origine polonaise, Berthe Liss, qu’il a côtoyée pendant vingt ans à l’OSE. Au contraire de ces salariés victimes de licenciements, Alain-Raoul Mossé bénéficie de puissants relais anciens, radicaux et maçonniques, dans la société civile et dans le monde politique de la défunte IIIe République.

Il est le petit-neveu du général Mardochée-Georges Valabrègue, issu d’une famille juive de Carpentras, conseiller jusqu’en 1902 du général André, ministre de la Guerre dans les gouvernements radicaux, avant d’être nommé directeur de l’École d’artillerie, puis inspecteur général des armées en 1917.

Il est aussi le fils d’Armand Mossé, ancien inspecteur général des services administratifs du ministère de l’Intérieur et ami d’André Baur, devenu, à Paris, le vice-président de l’UGIF. Déjà chef du personnel de la 3e Direction « Santé » de l’UGIF à Chambéry, Alain-Raoul Mossé y a été, jusqu’en janvier 1941, le chef de cabinet du préfet. Il est, parmi les cadres de l’UGIF, le seul ancien haut fonctionnaire agréé dans son ancien département d’affectation.

À partir du 8 février 1943, Joseph Millner le recommande à trois reprises à Raymond-Raoul Lambert, sans obtenir de réponse. Alain-Raoul Mossé est finalement nommé délégué de l’UGIF dans le département de Savoie après avoir sollicité l’intervention en sa faveur de Maurice Brener, ancien secrétaire particulier de Raymond-Raoul Lambert, devenu inspecteur social de l’UGIF en relation avec les réseaux de sauvetage des enfants. Deux mois plus tard, l’expérience de la haute fonction publique acquise par Alain-Raoul Mossé est mise à l’épreuve.

À la mi-avril 1943, il se rend à Vichy où il rejoint Raymond-Raoul Lambert dont il fait à cette occasion la connaissance. Ils obtiennent la réintégration d’une partie du personnel étranger licencié de la 3e Direction, soit une quinzaine de personnes. C’est à Joseph Millner que revient ensuite de procéder au « choix entre les meilleurs éléments de l’ancienne OSE », un « tri » que le responsable de la 3e Direction qualifie alors, dans une note à Raymond-Raoul Lambert, d’« opération pénible entre toutes ».

La proposition de nomination d’Alain-Raoul Mossé est finalement agréée par le préfet de Chambéry, le 22 avril, et avalisée par le commissaire général aux Questions juives, Darquier de Pellepoix, le 21 mai. Les choix de recrutement de son personnel traduisent la profonde immersion d’Alain-Raoul Mossé dans la société non juive d’avant-guerre.

Un mois avant de consentir à sa nomination, Raymond-Raoul Lambert, afin de préserver les chances de réintégration du personnel étranger licencié, avait récusé son choix de deux moniteurs de sport non juifs, Roland Didier et Henri Montagne. Le premier, né à Saint-Dié dans les Vosges en 1924, habitant Lyon, avait trouvé un poste au sein de la maison d’enfants de l’ancienne OSE à Chabannes, dans la Creuse, le deuxième à la délégation de l’UGIF à Chambéry.

D’une localité à l’autre apparaît ici en pointillés le tracé des filières de dispersion, puis de sauvetage, de ces enfants à travers la frontière suisse. Le château de Chabannes sera du reste le premier home dissous à l’automne 1943. Raymond-Raoul Lambert avait écrit le 15 mars à Alain-Raoul Mossé : « Nous estimons en effet, qu’il y a un trop grand nombre de nos coreligionnaires qui ne demandent qu’à être employés et ne peuvent trouver d’occupation que chez nous, en raison de leur confession religieuse »

Cette logique s’oppose au renforcement des filières de sauvetage des enfants juifs, telles qu’elles viennent d’être mises en place sous la responsabilité de l’ancien professeur d’éducation physique Joseph-Georges Loinger, âgé de 33 ans, habitant La Valodie, près de Vieilleville, dans la Creuse, avec son épouse Flora, inspectrice de l’orientation professionnelle. Ils sont en contact avec des passeurs et des contrebandiers de la région d’Annemasse, par l’entremise du réseau de résistance Bourgogne.

Un encadrement de quelques moniteurs de sport non juifs est en effet susceptible d’offrir des garanties de sécurité supplémentaires en cas de contrôle avant la frontière. Avec Julien Samuel, nommé le mois suivant délégué de l’UGIF à Limoges, Alain-Raoul Mossé est l’une des chevilles ouvrières du réseau Garel de sauvetage des enfants des homes de l’ancienne OSE. Il est par ailleurs correspondant du Joint.

Enfin, Alain-Raoul Mossé défend, au sein de la 3e Direction de l’UGIF, une certaine culture d’État républicain et laïc, une pensée et des pratiques quelque peu décalées dans la France cléricale et contre-révolutionnaire du maréchal Pétain.

Zalman Chneerson en fait les frais. Grand rabbin de l’Association des Israélites pratiquants (AIP) de Paris, il a quitté l’URSS stalinienne en 1935 avec son épouse Sarra Levin, dont il a eu deux enfants. Fondateur de la maison d’études rabbiniques de la Vieille-Chapelle à Marseille, dont les élèves ont été regroupés en décembre 1942 au sein de la ferme-école de l’AIP à Seignebon, près de Demu, dans le Gers, Zalman Chneerson s’est réfugié avec son personnel et ses élèves au château de l’Étang Dauphin, qui appartenait à la famille du Manoir, à Saint-Étienne-du-Crossey, près de Voiron-Criel dans l’Isère. Alain-Raoul Mossé lui adresse, début novembre 1943, un très vif rappel à l’ordre :

« Il ne vous appartient pas de procéder à aucune nomination dans la Maison de Saint-Étienne-du-Crossey, attendu que celle-ci a été régulièrement et légalement intégrée à la 3e Direction de l’UGIF. C’est donc à l’UGIF seule qu’il appartient d’agir et de nommer des fonctionnaires. »

Philippe Feist, Juif d’origine allemande, né en 1890 à Francfort-sur-le-Main, directeur de la maison de Seignebon, a fait partie de la vague des salariés de l’UGIF licenciés au mois de mars 1943. Contre Arthur Silberstrom, candidat du rabbin Zalman Chneerson à la succession de Philippe Feist, Alain-Raoul Mossé impose la nomination du docteur Élie Weill et le maintien de Fanny Orlowski au poste de régisseur d’avances.

Dans ce combat contre l’autonomie de ce que Zalman Chneerson conçoit comme une « Maison religieuse », Alain-Raoul Mossé confirme les pouvoirs du docteur Élie Weill sur les maisons dépendant de l’AIP : « Il lui appartiendra donc, à l’avenir, – et à lui seul – de soumettre à la direction centrale de l’UGIF à Chambéry, toutes questions concernant le personnel de la Maison de Saint-Étienne-du-Crossey. J’ai, en outre, le regret de vous informer que si vous procédez à une immixtion quelconque dans le fonctionnement interne de la Maison d’enfants de Saint-Étienne-du-Crossey, ou que si vous nommez, de votre propre autorité, qui que ce soit, à quelque fonction que ce soit dans cette Maison, vous aurez à quitter, dans les 24 heures, la Maison d’enfants de Saint-Étienne-du-Crossey »

Construit mois après mois sur l’ensemble de l’appareil de l’UGIF, dans une région jouxtant la frontière helvétique, le pouvoir d’Alain-Raoul Mossé est un élément qui a favorisé la mise en place de filières de sauvetage.

Le sauvetage des enfants sous le paravent de l’UGIF

Jusqu’en janvier 1944, Alain-Raoul Mossé, délégué régional de l’UGIF, est sous les ordres directs de Joseph Millner qui réside lui-même à Chambéry. De là, il délègue l’assistante sociale Andrée Salomon, née Sulzer, ancienne responsable des Éclaireurs israélites de Strasbourg et de la Hatikwah, organisation de jeunesse sioniste d’Alsace-Lorraine.

Secrétaire d’un avocat strasbourgeois replié à Clermont-Ferrand en octobre 1940, elle y est entrée en contact avec Lazare Gurvic, secrétaire général de l’Union-OSE, dont elle devient inspectrice de l’assistance sociale, déléguée au camp de Gurs à partir du 22 janvier 1941. Elle y obtient, dans un strict respect de la légalité, le transfert de six nouveau-nés à la pouponnière de Limoges, soit la première libération collective d’un camp d’internement.

Au sein de la 3e Direction de l’UGIF, elle est nommée chef d’inspection des centres, unifiant le travail des assistantes sociales, et devient organisatrice de filières de sauvetage, au moyen d’ordres de mission délivrés par Raymond-Raoul Lambert. Ainsi que le rappelle Sabine Zeitoun, le réseau d’Andrée Salomon demeure distinct de celui de Georges Garel, seuls deux responsables qui travaillent en collaboration étroite se chargeant de la répartition des enfants et de leur subsistance.

En déplacement « quinze jours par mois en moyenne », Andrée Salomon apparaît aux yeux de Joseph Millner – qui sollicite en sa faveur, au mois d’août 1943, des ordres de mission plus fréquents – « le seul point de contact entre [sa] Direction et [ses] services médico-sociaux spécialisés ».

L’accélération des procédures de nomination des délégués de l’UGIF dans la région alpine intervient dans le contexte particulier d’une politique de déconcentration des Juifs qui continuent d’affluer à Nice, en provenance des régions occupées par les Allemands.

La succession de Joseph Millner, janvier-février 1944

Le 31 décembre 1943, par arrêté de Darquier de Pellepoix, les services de l’UGIF de zone sud sont réorganisés en huit régies d’avances créées à titre provisoire et placées sous le contrôle de l’agent comptable Maurice Couturier, délégué par le ministère des Finances. Le service médico-social de Chambéry, ancienne 3e Direction réunissant encore l’essentiel des structures de l’ancienne OSE, se voit attribuer un million de francs en tant que 6e régie d’avances, sous la direction de Georges Edinger, fraîchement promu président de l’UGIF dont le siège central a ainsi basculé de Marseille à Paris.

Joseph Millner a donné son agrément, le 27 décembre 1943, à l’idée de Raymond Geissmann, qui siège à Lyon comme directeur général de l’UGIF de zone sud, de confier à Alain-Raoul Mossé l’intérim des fonctions de directeur. Celui-ci a été, comme nous l’avons vu, le chef du personnel de la 3e Direction et le délégué de l’UGIF à Chambéry pour le département de la Savoie depuis le mois de mai 1943 – fonctions élargies à la région Grenoble-Chambéry.

À partir de 1944, la 3e Direction conforte sa position au sein de l’appareil de l’UGIF de zone sud, prenant en charge 40 % des frais de traitement médical des assistés juifs malades, parfois en hôpitaux ou en sanatoriums, les 60 % restants étant versés par la 1re ou par la 5e Direction, en fonction de la nationalité, française ou étrangère, des assistés.

Depuis le retrait des troupes italiennes et l’arrivée de la Wehrmacht en septembre 1943, la ville de Grenoble connaît, d’une manière sans doute plus accélérée qu’ailleurs, la spirale de la guerre civile. La succession d’attentats et de mesures répressives de plus en plus aveugles semble avoir été le signal d’une dispersion des salariés du bureau de l’UGIF.

Raymond Geissmann ne fait qu’en dresser le constat, le 24 décembre, quand il suggère à Alain-Raoul Mossé la suspension provisoire de l’activité du bureau d’assistance de l’UGIF de Grenoble. La répression fait rapidement tâche d’huile.

Le 6 janvier 1944, Robert Donoff, chef de bureau de la 5e Direction de l’UGIF à Chambéry, démissionnaire cinq jours auparavant, est arrêté. Pourtant, Alain-Raoul Mossé obtient des Allemands, en dépit de la disparition d’une partie de son personnel, la réouverture du bureau de la délégation de l’UGIF à Chambéry.

Le 1er février 1944, il y accueille les salariés de l’UGIF rescapés de Grenoble avec leurs archives et leurs fonds. Il y apprend les rafles dont ont été victimes une dizaine de Juifs français à Valence, à l’ouest de Grenoble, dans la semaine du 20 au 27 janvier, des arrestations qui se prolongent dans les jours suivants. En dépit de la spirale des rafles, Rodolphe Fischl demeure président en exercice du consistoire de Grenoble .

Aux yeux d’Alain-Raoul Mossé qui a reçu des assurances des Allemands, Chambéry semble être devenu un sanctuaire, au moins en comparaison avec Grenoble où la situation lui est décrite comme toujours « très tendue ». C’est en effet à la fin du mois de janvier 1944 que s’est installée à Grenoble, dans l’hôtel Suisse-et-Bordeaux, place de la Gare, une section IVB du SD, section des affaires juives du service de renseignements de la SS. Paradoxalement, Alain-Raoul Mossé y trouve un motif d’espoir, pariant sur une régularisation de la présence de l’UGIF dans la capitale du Dauphiné :

« Bien que le contact direct avec les autorités allemandes de Grenoble ait été pris et que rien ne paraît plus devoir entraver la réouverture officielle du bureau de Grenoble qui recommençait à fonctionner, un incident local récent nous oblige à remettre provisoirement cette réouverture »

Le 4 février, quatre jours avant la nouvelle rafle qui vise cette fois directement ses services et sa personne, Alain-Raoul Mossé signale à Raymond Geissmann le dépouillement en cours à Chambéry du courrier accumulé à Grenoble depuis le 15 décembre : « Le bureau d’assistance de Grenoble est actuellement saisi d’environ 600 demandes d’allocations. Faute de fonds, il n’a pas pu être répondu à ces demandes et des circulaires-questionnaires sont envoyés en attendant aux sollicitants»

Le bureau de Chambéry est alors en train de mettre à jour son fichier d’assistés, les trois-quarts d’entre eux venant de recevoir une aide financière, cependant bien inférieure au taux prévu.

La destruction de la délégation de Grenoble-Chambéry

Le 8 février 1944, Alain-Raoul Mossé est arrêté en même temps que son personnel des bureaux de Chambéry et de Grenoble : les secrétaires André Lévy et Emeric Fiser, ancien surveillant de la maison d’enfants de Montintin en Haute-Vienne, Simone Sadik, Fanny Scheidmann, Julius Abrahamer ; le docteur Horowitz, chef du bureau d’assistance de Chambéry et son assistant, Georges Epstein ; le chef du bureau de Grenoble qui se trouvait provisoirement replié à Chambéry, Jean Jacob, sa secrétaire, épouse de Gilbert Jacob, et le garçon de bureau Jean-Claude Clafftre .

Ce dernier, âgé de 23 ans, avait débuté sa carrière comme rédacteur à la direction générale de l’UGIF de Marseille, dès sa mise en place au mois de mai 1942. Requis par le Service du travail obligatoire, il avait démissionné de l’UGIF le 20 août 1943, trois jours avant l’expiration du délai obtenu par Raymond-Raoul Lambert, en faveur de ses jeunes employés, auprès du directeur départemental du STO. Officiellement parti de Marseille « sans laisser d’adresse », Jean-Claude Clafftre avait échappé au STO grâce à la complicité de Lambert et retrouvé ainsi un emploi au sein d’un autre service de l’UGIF.

Le lendemain de la rafle, le matin du 9 février 1944, à 10 heures, Alain-Raoul Mossé et tous ses collaborateurs doivent être transférés de Chambéry à Grenoble, première étape en direction du camp de Drancy.

Quelques heures auparavant, l’épouse du docteur Horowitz réussit à prévenir Raymond Geissmann par télégramme, en lui demandant d’intervenir.

Le transfert à l’hôtel Suisse-et-Bordeaux, siège du service IVB du SD de Grenoble, a finalement lieu dans la soirée. Entre-temps, un autre télégramme signé de René Borel, chef comptable non juif de la 3e Direction, également présent à Chambéry le jour de la rafle, informe les bureaux encore en activité de sa décision : « Centrale Chambéry fermée hier 17 heures par ordre/Directeur et 10 collaborateurs atteints/Fonds saisis/Suspendez provisoirement activités »

L’alerte est donc donnée avant même la lettre codée qu’Alain-Raoul Mossé parvient à envoyer de Grenoble le 10 février, et que reçoit, deux jours plus tard, Georges Garel à Limoges. Citée par l’historienne Sabine Zeitoun, cette lettre est à l’origine de la dissolution de la maison d’enfants du Poulouzat, sur décision de Robert Job, inspecteur général des homes de l’UGIF.

Lors de son interrogatoire à Grenoble par Aloïs Brunner, Alain-Raoul Mossé a eu en effet la révélation que le commandant du camp de Drancy connaissait l’existence de cette maison d’enfants de stricte observance religieuse, située dans le département de la Haute-Vienne. Le dernier paragraphe de sa missive s’adresse au directeur général de l’UGIF de zone sud: « Dites à Raymond G. qu’il doit stopper. Je compte sur vous pour soutenir moralement et pécuniairement ma famille […] »

Environ une semaine avant la rafle de Chambéry du 8 février 1944, la grand-mère et la grand-tante d’Alain-Raoul Mossé, Adelaïde et Alice Hertz, respectivement âgées de 80 et de 73 ans, ont été arrêtées par les Allemands à Thouars, dans les Deux-Sèvres, et l’ont précédé au camp de Drancy.

La destruction des fichiers d’assistés

Le 8 février 1944, quelques heures après la rafle qui suspend brutalement la renaissance d’une direction de l’assistance, Paul Hartmann, jeune éditeur catholique d’origine alsacienne, devenu chiffonnier pour le compte du « colis du prisonnier » lié au Secours national, prévenu par une commerçante voisine, pénètre aux alentours de midi dans les bureaux désertés de l’UGIF de Chambéry.

En compulsant les dossiers abandonnés, il semble avoir reconnu notamment celui d’un médecin juif qu’il fréquentait en Alsace avant la guerre ; un autre dossier porte l’identité et la photographie d’une jeune fille juive hongroise prénommée Hannah, réfugiée à Planaise, à 15 kilomètres de Chambéry, dans la maison de vacances des parents de son épouse, Madeleine Charléty.

Aidé par ses deux salariés, il verse dans des sacs de jute plusieurs rayonnages de dossiers comprenant peut-être 4 000 fiches d’assistés potentiels avec leurs adresses, soit 600 kilogrammes de papier. Chargés sur une charrette tirée par un cheval, les sacs sont acheminés chez un papetier domicilié sur la route d’Aix-Les-Bains et leur contenu immédiatement broyé et vendu.

Paul Hartmann se serait débarrassé des classeurs et des boîtes en carton en les faisant découper chez l’imprimeur Henri Bozon, puis acheminer le lendemain dans une importante papeterie de La Rochette, près de Chambéry. Avant de se rendre chez son ami Henri Bozon, il aurait jeté les reliures métalliques des classeurs dans une zone marécageuse.

Il semble que Paul Hartmann, ancien éditeur d’art parisien, né à Colmar en 1907, et réfugié à Chambéry en 1940, ait agi en conscience des risques encourus par les Juifs aux adresses inventoriées par le bureau de l’UGIF à des fins d’assistance. Lui-même né dans l’Alsace allemande, père de cinq enfants, vivant dans la hantise d’un enrôlement dans la Wehrmacht, s’était livré depuis plusieurs mois à la confection de faux papiers, avec l’aide de son ami, l’imprimeur Henri Bozon.

La reconstruction de l’appareil d’assistance

Entre le 8 février et le 27 mars 1944, la région du Dauphiné est le champ privilégié de traques intensives, sous l’impulsion déterminante d’Aloïs Brunner, comme l’a montré Tal Bruttmann.

Pas moins de onze convois quittent Grenoble en direction du camp de Drancy, transportant 63,2 % des Juifs des 707 Juifs arrêtés et déportés de cette agglomération depuis la rafle du 26 août 1942.

Si 1944 est l’année terrible pour les Juifs de cette région, il est cependant difficile de l’imputer au légalisme d’Alain-Raoul Mossé dont le fichier d’assistance patiemment reconstitué n’a pu être utilisé par les forces de la répression. De surcroît, en de telles circonstances, les Allemands ont le plus souvent recours aux fichiers des préfectures dont les listes détenues par l’UGIF ne sont qu’une copie plus ou moins actualisée.

Enfin, les simples nécessités de la survie matérielle font passer le danger au second plan, c’est pourquoi, dans les semaines qui suivent l’éradication du bureau de Chambéry, les assistés du Dauphiné se manifestent auprès de la direction générale de l’UGIF de Lyon, rebaptisée service central de l’Assistance.

Ses bureaux parviennent à reconstituer les fichiers d’adresses de plus de 200 familles, soit environ 550 individus, et à leur faire parvenir des subventions mensuelles moyennes d’environ 300 francs par personne. Les Juifs étrangers rescapés des rafles, sans doute revenus d’une plongée provisoire dans la clandestinité, constituent encore l’immense majorité des assistés, des effectifs chiffrables désormais non plus en milliers, mais en centaines.

Effectifs des assistés réguliers par le service central de l’Assistance de l’UGIF dans le ressort de l’ancienne direction de Grenoble-Chambéry en 1944

Le 11 mai 1944, Raymond Geissmann, dernier directeur général de l’UGIF en zone sud, décide de transférer de Chambéry à Lyon, le siège de l’ancienne 3e Direction devenue, sous l’impulsion de David Geiger, ancien chef du bureau de l’UGIF de Carcassonne, l’une des huit régies d’avances de l’Union, avec un budget ramené d’un million à 500 000 francs .

Dans les mois qui précèdent la Libération, l’ancienne OSE a été engloutie dans un appareil administratif décimé par les rafles et tant bien que mal reconstruite par une centralisation accrue.

Une controverse liée à l’histoire de l’UGIF

L’histoire de l’OSE en France entre 1942 et 1944 est indissolublement liée à celle de l’UGIF. En zone nord, les structures de l’ancienne OSE sont, dès l’origine, laminées, éclatées et dispersées au sein d’un immense appareil bureaucratique qui ne cesse de se ramifier jusqu’à l’été 1944.

Le centre 62, situé rue des Deux-Ponts à Paris, est ainsi rattaché en tant qu’école professionnelle au groupe 4 de l’UGIF, « Jeunesse et reclassement professionnel », dirigé par l’ancien commissaire des Éclaireurs israélites de France, Fernand Musnik.

En revanche, le patronage de l’OSE, situé au 35, rue des Francs-Bourgeois, toujours dans la capitale, fait partie du groupe 5 des maisons et dispensaires de l’UGIF. Cette situation est radicalement différente de celle de zone sud où l’essentiel du personnel, des structures, mais aussi un trésor de pratiques et d’habitudes anciennes, sont préservés au prix de différents ajustements, pendant près de deux ans. Il en est de même du financement de l’OSE au sein d’une 3e Direction de l’UGIF, menée jusqu’en janvier 1944 par l’ancien secrétaire général de son bureau français, Joseph Millner.

Cette structure duale se met en place de part et d’autre de la ligne de démarcation, au cours de l’année 1942, lors de la dévolution à l’UGIF des biens des œuvres d’assistance dissoutes. Sur les conseils de Robert Duquesnel, directeur du contrôle de l’UGIF, le Commissaire général aux questions juives, Xavier Vallat, puis son successeur en mai 1942, Darquier de Pellepoix, préfèrent temporiser, par crainte d’un tarissement du financement des anciennes œuvres par l’American Joint Distribution Committee, des fonds qui, via la Suisse, proviennent des États-Unis.

L’historiographie sort lentement de l’ère du soupçon qui a longtemps interdit une étude sérieuse des continuités profondes entre les œuvres d’avant-guerre et l’UGIF. La passation de pouvoir entre Joseph Millner et Alain-Raoul Mossé en janvier 1944 est à l’image de l’évolution d’ensemble de l’appareil administratif de l’UGIF. La francisation imposée par Darquier de Pellepoix au moyen du licenciement du personnel étranger de l’UGIF, et donc de celui de l’ancienne OSE, doit fragiliser ces Juifs étrangers désormais dépourvus de la protection théorique de la carte de légitimation.

Nombreux sont ceux qui, à l’image de Joseph Millner, parviennent pourtant à gagner la clandestinité et à échapper aux arrestations, grâce aux longues négociations procédurières menées à Vichy par Raymond-Raoul Lambert, utilement secondé par Alain-Raoul Mossé. À rebours de la situation des communautés de la France occupée – environ 80 000 Juifs de France exterminés pendant la Seconde Guerre mondiale, dont les trois-quarts sont des étrangers –, au sein même de l’UGIF, ce sont finalement les Juifs de nationalité française qui paient le plus lourd tribut aux rafles, à l’exemple d’Alain-Raoul Mossé, personnage relativement ignoré par l’historiographie.


Il n’en va pas de même de Joseph Millner, qui a survécu et a fait carrière après la Seconde Guerre mondiale aux côtés du parti communiste, rachetant peut-être un opprobre longtemps attaché au sigle UGIF. À l’image d’Enea Averbouh, réfugiée dans la Nièvre au début de 1944 au moyen de faux papiers au nom de Letourno, Joseph Millner fait partie de ces cadres de l’OSE, d’origine étrangère, qui ont échappé aux rafles grâce à la protection offerte par l’UGIF, une protection devenue plus que jamais illusoire à partir de janvier 1944.

Au sujet de l’appréciation du rôle de Millner au sein de l’UGIF, les auteurs divergent. Ainsi, Sabine Zeitoun  souligne l’opposition entre la « stricte légalité » adoptée par Joseph Millner et les « partisans de la double activité légale et illégale » à la 3e Direction de l’UGIF. Elle suggère que cette opposition a perduré jusqu’en 1944. Pourtant, elle écrit à propos des passages clandestins en Suisse : « Dès la bonne réception d’un groupe d’enfants, les responsables de l’Union-OSE en avertissent Joseph Millner à Chambéry et celui-ci informe à son tour l’équipe centrale à Limoges. […] La direction du comité OSE développa son activité clandestine, non sans quelques contradictions, par exemple le maintien de ses patronages, et ce, bien après les premières arrestations d’enfants. »

Le rôle de Joseph Millner reste crucial, lors de la mise en place d’une comptabilité truquée devant permettre les placements clandestins d’enfants, notamment auprès de Louis Aron, directeur de la maison du Refuge de Neuilly, expulsé de l’ancienne ferme-école de Crocq dans la Creuse, et accueilli à partir du 1er août 1942, avec ses pensionnaires, au château de Chaumont, loué par l’OSE depuis 1940 .

Un fossé semble même se creuser au cours de l’année 1943 entre le dirigeant de la 3e Direction de l’UGIF et son directeur général. Le 3 août 1943, moins de trois semaines avant d’être arrêté à son domicile de Marseille par le sous-officier SS Willy Bauer, Raymond-Raoul Lambert en vient même à rappeler Joseph Millner à l’ordre : « Vous signalez que vous ne pouvez connaître individuellement le personnel de vos nombreux services médico-sociaux et des maisons d’enfants. Je ne puis malheureusement accepter ce point de vue puisque, en face des autorités françaises et d’occupation, la direction générale assume une responsabilité que cette ignorance peut rendre dangereuse. »

Il exige en conséquence du responsable de la 3e Direction la tenue à jour d’un fichier pour tout son personnel, « car nous devons en rendre compte aux autorités pour conserver la garantie qui nous permet de continuer à assumer notre tâche ». 

La maison d’enfants bloqués, ouverte à La Rose, dans la banlieue de Marseille, a été détachée de la 3e Direction pour être confiée aux services de la direction générale de l’UGIF encore présents dans la cité phocéenne.


Deux ans après la parution du livre de Sabine Zeitoun, Adam Rayski  rédige un bref éloge de Joseph Millner, qui fait bon marché de ses origines polonaises, soulignant des options idéologiques confortées dans les premières années de la Guerre froide par un parti en quête de relais intellectuels : « L’invasion de l’URSS par la Wehrmacht, en juin 1941, éveillera chez lui, comme chez de nombreux autres Juifs russes en France, une certaine nostalgie et une admiration pour le pays de leur jeunesse. »

Millner est présenté à Adam Raysky, au début de 1944, par Charles Lederman ; proche de l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE), Joseph Millner travaille en 1945 à l’hôtel Lutetia lors du retour des déportés. Il collabore à la Naïe Presse, quotidien yiddish communiste, signe des articles dans Droit et liberté, et bénéficie d’une pension de l’American Joint Distribution Committee jusqu’à sa mort, le 4 février 1963.

Sa tombe, au cimetière de Bagneux, côtoie l’obélisque surmonté d’une étoile édifié par l’Association des Juifs de Chelm.


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