Longtemps avant d’être le symbole de la Révolution française, de l’injustice et de l’absolutisme royal, la Bastille était au XIVème siècle, l’ultime rempart de la petite et fragile communauté juive de Paris.

Bâtie de 1370 à 1383, la Bastille fût pendant une dizaine d’années, juste avant l’expulsion des Juifs de France en 1394, le refuge des Juifs parisiens, qui à l’image des Juifs du pays, étaient persécutés et assassinés en raison de leur foi. Ils ne durent leur salut qu’à Hugues Aubriot, prévôt de Paris sous Charles V, qui n’est autre que l’artisan de la construction de la Bastille.

Né à Dijon vers 1320 à l’hôtel Aubriot, qui appartenait à son père, Guillaume Aubriot, prêteur et changeur à Dijon. Il a reçu une bonne formation de droit et devient un légiste dont le talent était reconnu et un bon orateur. Il est clerc sans recevoir la tonsure. À la mort de son père il a hérité d’une fortune importante qu’il a su faire fructifier. En 1346 il a fait un riche mariage en épousant Marguerite de Pomard, qui était la nièce d’un président de la Cour des Comptes de Paris et d’un évêque de Langres.

En 1359, alors qu’il a déjà la charge de portier de Dijon, il figure parmi les otages qui servent à garantir au roi d’Angleterre le paiement d’une somme de 200 000 moutons d’or due par le duc de Bourgogne Philippe de Rouvre à la suite de la conclusion d’une trêve. À la fin de l’année il est nommé bailli de Dijon. À partir de cette nomination, Hugues Aubriot va assister le duc de Bourgogne pour lutter contre les abus des notables du bourg Saint-Bénigne dépendant de l’abbé et des magistrats municipaux. Il va aussi imposer par la force la participation financière des moines de l’abbaye Saint-Étienne aux travaux d’amélioration de la défense de Dijon.

Les différentes actions qu’il a menées pour le compte du duc de Bourgogne lui valent alors une grande réputation qui a fini par arriver aux oreilles du roi de France Charles V. Pour le faire venir à Paris, le roi lui accorde une somme importante de 2 500 francs pour son installation. En 1367 il lui donne l’argent nécessaire pour qu’il puisse acheter un hôtel particulier.


Hugues Aubriot va, comme il l’a fait à Dijon, être l’agent du roi pour rétablir son autorité sur la ville face aux bourgeois et au prévôt des marchands. Pour assurer son pouvoir il a affirmé que sa justice ne dépendrait pas de la fortune du justiciable.

Sa première action significative a été de condamner à mort Richard de Beaumont qui avait été convaincu d’indélicatesse et de faux en écritures publiques. Il a ensuite œuvré pour rétablir la sécurité publique en réformant le guet royal en nommant un lieutenant du guet ayant à sa disposition vingt sergents à cheval et quarante hommes à pied.


Le 22 avril 1370, il pose la première pierre de la Bastille qui a un double rôle : protéger Paris à l’est, permettre de protéger le roi en cas de révolte du peuple parisien et sécuriser la route reliant la résidence du roi à l’hôtel Saint-Pol au château de Vincennes où le roi veut établir le centre administratif du royaume.

Hugue Aubriot jugé comme hérétique

Comblé d’honneurs et de richesses, environné de l’estime et de la considération de tous, soutenu par la faveur royale, cet homme remarquable, le bienfaiteur de ses. administrés, semblait défier l’envie et la haine. Les sages réformes accomplies d’une main ferme, malgré les oppositions des privilèges abusifs et contradictoires, avaient excité des jalousies d’autant plus vives qu’elles étaient comprimées et ne pouvaient encore éclater au grand jour.

Au faîte de la prospérité, Hugues Aubriot touchait, sans s’en douter, aux jours des rudes épreuves et des persécutions implacables. Des rancunes sournoises attendaient impatiemment la mort du roi pour fondre sur le magistrat qu’un changement de maître leur livrerait désarmé. Les prétextes ne manqueraient pas alors aux poursuites acharnées, aux accusations inévitables.

Il était facile de tourner contre lui la hauteur de son caractère, l’indépendance de son esprit, dégagé des préjugés respectés de la foule. Exalter son luxe et ses richesses aux dépens de ses mœurs, paraissait chose aisée.


On se disait déjà tout bas, en attendant qu’on pût le crier dans les rues, que la vie du prévôt n’était qu’une suite non interrompue de débauches. Il menait au grand jour l’existence d’un païen, ne croyait pas aux mystères de la religion catholique, et n’en pratiquait pas un seul précepte. On affirmait qu’un pacte sacrilège le liait aux juifs, qu’il ne craignait pas de contracter avec les plus belles de leurs filles des liens impurs, et de prendre hautement la défense de ces hommes souillés du sang d’un Dieu.



Un trait remarquable de l’administration du prévôt, qui prouve que son esprit élevé devançait les progrès du temps, plus préoccupé des droits de l’humanité que des calculs d’une vulgaire prudence, avait donné lieu à ces accusations.

Profitant de l’arrêt de bannissement qui fut prononcé contre les juifs, en 1380, plusieurs personnes, emportées par un zèle inconsidéré, s’étaient emparées des enfants des proscrits pour les faire baptiser. Les mères de ces enfants vinrent trouver le prévôt et redemandèrent à hauts cris le fruit de leurs entrailles. Hugues Aubriot n’hésita pas : il donna l’ordre que ces enfants fussent remis immédiatement à leur famille.

Aubriot fut détesté pour la protection sans faille qu’il accorda aux Juif.

On prouva ses relations criminelles avec des femmes juives, par les entrevues secrètes et familières qu’il avait eues avec plusieurs d’entre elles, alors qu’il leur avait fait rendre leurs enfants. Cette protection même, qui donnait tort au baptême en faveur des droits maternels, fut considérée comme la preuve la plus éclatante d’une impiété enracinée, et digne d’être punie par les plus cruels supplices.

Le 17 du mois de mai de l’année 1381, au lever du soleil, Paris fut témoin d’un étrange et douloureux spectacle. La place du parvis et les rues qui y conduisaient étaient encombrées d’une population nombreuse et turbulente. Au milieu de cette joie grossière et cruelle, on vit bientôt s’avancer un vieillard conduit par les serviteurs du saint-office, sans autre vêtement qu’une longue chemise, un cierge à la main. C’était Hugues Aubriot, le premier magistrat de la cité, hier encore redouté de tous, aujourd’hui exposé aux huées de la multitude. Il fut placé devant un échafaud où étaient l’évêque de Paris et les docteurs de l’Université. Il s’agenouilla devant eux, et, après que l’inquisiteur de la foi eut donné lecture des crimes reprochés au coupable, il demanda l’absolution de ses péchés et de ses hérésies.

Alors, l’évêque de Paris, revêtu de ses habits sacerdotaux, le condamna « tout haut à faire pénitence perpétuelle, au pain de tristesse, et « à l’eau de douleur, comme auteur de la perfidie judaïque et « contempteur des sacrements, comme hérétique, méprisant les chefs de l’Eglise. »


Quand Hugues Aubriot se vit condamné, et qu’il fut bien sûr de ne pouvoir échapper à la vengeance des universitaires, il s’adressa au moins implacable de ses ennemis, et se tourna du côté de l’Église. Il implora le pardon de l’évêque, et fit tous ses efforts pour être relevé de la sentence d’excommunication prononcée contre lui. On lui opposa d’abord les crimes d’hérésie dont il avait été convaincu, mais comme il s’agissait d’une peine capitale, fort difficile à faire exécuter, à cause des hautes sympathies qui s’étaient manifestées en sa faveur, il fut enfin reçu en grâce. On le condamna seulement à la prison dans l’archevêché de Paris.

Libéré quelques semaines plus tard à la faveur d’une révolte du peuple parisien, il décédera quelques mois plus tard.


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