Le premier décret qui survient en Provence affecte la ville d’Arles. La lettre émane de Charles VIII ; nous sommes en juillet 1493.

D’entrée, un problème local est posé, celui de moissonneurs étrangers, incontrôlables, qui agressent les Juifs d’Arles. Leurs exactions, est-il souligné, risquent d’atteindre toute la population. De ce fait, les Juifs – causeurs de troubles -perturbent par leur seule présence l’ordre public. En outre, quelques arguments religieux sont avancés : on redoute que par leurs « erreurs et hérésies », les Juifs n’entachent la « foy crestienne », comme ils l’ont fait en d’autres lieux, d’où leur expulsion. Allusion est faite là au tout récent bannissement d’Espagne.

Trois ans plus tard, ce sont les Juifs de Tarascon qui sont sommés de prendre à leur tour le chemin de l’exil. La substance de cette deuxième lettre (du 22 mai 1496) est sensiblement distincte. Quatre idées-forces vont justifier l’édit : le grief d’usure est invoqué, et il est imputé – le fait est a relever – aux Juifs d’Arles réfugiés à Tarascon ; par ailleurs, les troubles sociaux qui affectent la région risquent de mettre en danger non seulement les Juifs, mais tous les habitants. Enfin le Juif, cet « infidèle et mescrean » est un obstacle à l’unité religieuse, et à l’unité nationale tout court.

Les délais impartis sont de deux mois.

Une rigueur plus grande qu’à Arles semble être la règle : en trois ans, le timide projet d’exclusion qui consentait aux Juifs d’Arles un droit de passage s’est affirmé et promet de s’étendre : on ne transigera point ; on confisquera les récalcitrants, corps et biens ; on ne cédera à aucune dérogation ; on annulera tous les privilèges antérieurs.

Tel est en bref, l’essentiel de la seconde lettre d’expulsion condamnant, trois ans après celle d’Arles, la communauté juive de la cité de Tarascon.

Désormais le processus est entamé, il va se précipiter et s’achever : en 1500, puis 1501, ce sont les Juifs de la Provence entière qui sont rejetés. Nous sommes en possession de deux lettres, émises par Louis XII.

La première, du 23 mai 1500, est très dépouillée : nulle mention d’usure ; nul désir exprimé de les voir se convertir. Rien d’autre que l’accent mis sur la différence. Les mots déplorent la « fréquentation » de cette « secte et nacion des Juifz », source de « plusieurs hérésies et mauvaiz exemples », et nécessité s’impose de les « extirper, oster et bannyr ».

Le délai consenti est de trois mois. Les bannis pourront emporter leurs biens.

La deuxième lettre, du 31 juillet 15016, n’existe que parce que la première est restée lettre morte. Ici également aucune référence n’est faite aux troubles sociaux ou à l’usure locale.

L’aspect religieux uniquement emplit et colore le texte, et l’engagement à la conversion revient inlassablement. L’ardeur placée à susciter ces conversions est en effet à souligner : les expressions « faire baptizer », « réduire à la foy crestienne » abondent. Mais quelque inquiétude affleure le texte : la conversion, volontiers, mais point de crypto-judaïsme : « ce qui vouldroient prendre la loy crestienne, mais sans fraude » (deux fois dans le texte).


Telles sont les données.

Plusieurs aspects méritent l’attention. Il a été question tour à tour de troubles sociaux, de grief d’usure, de bannissement produit alentour, de crypto-judaïsme. Il convient d’organiser ces éléments et de présenter une toile de fond sur laquelle s’inscrit l’expulsion des Juifs de Provence médiévale.

Précédents européens

Il est bien connu que l’expulsion des Juifs survenue en Provence n’est point la première à s’être produite en Occident médiéval. Bien au contraire, elle semble clore un processus d’éviction qui avait été ébauché dès 1182 dans le Royaume de France sous Philippe Auguste, s’était étendu à l’Angleterre en 1290, et effectivement concrétisé en 1306 sous Philippe le Bel.

Mais c’est surtout la Grande expulsion d’Espagne, en 1492, qui eut un écho retentissant parmi les communautés provençales : il n’est qu’à relever une incidence concrète celle-là, l’afflux des exilés ibériques sur le sol marseillais, afflux dont témoignent les documents d’archives8.

Le Portugal n’échappera pas à la règle, et participera à cette politique de rejet en 1496. N’omettons pas enfin les expulsions – certes sporadiques et localisées – mais réelles qui ont jalonné le cours de l’histoire des Juifs italiens et allemands.

Dans ce contexte général d’éviction, le Juif pouvait-il être encore toléré sur cet ilôt provençal qui, soulignons-le, est devenu français en 1481? Nous connaissons la réponse. Elle est négative. Cherchons à en comprendre les raisons. Quel climat prévalait en Provence dans les dernières décennies du XVe siècle?

Le contexte provençal

S’il a pu être avancé que contrairement aux pays du Nord de l’Europe, la Provence tout comme l’Espagne avait offert au Moyen Age un terrain relativement clément aux Juifs – en témoignent quelques faits communs : le nombre beaucoup plus élevé de conversions, un rationalisme précoce et une effervescence intellectuelle notoire – il ne faut point exclure cependant certaines flambées de violence qui venaient rappeler aux Juifs, si besoin en était, la précarité de leur installation.

Toutefois, pour la Provence, il convient de souligner que, depuis le noir fléau de 1348 qui ébranla réellement le judaïsme provençal et dans son effectif et dans sa fonction économique, les communautés ont connu un certain répit. Bien sûr les contraintes extérieures subsistent, s’amplifient à l’occasion, s’amoindrissent parfois – je veux parler des signes distinctifs, du quartier clos, de la marginalisation évidente dans tous les domaines – mais il est permis de dire que les deux sociétés connaissent des accomodements et savent dans le quotidien adoucir la rigueur des statuts.

Le Juif, en fait, apparaît dans tous les domaines, juridique, social, économique, tour à tour admis ou exclu. Les documents d’archives révèlent des signes d’intégration et des indices d’exclusion, lesquels s’équilibrent, laissant finalement planer une certaine ambiguité sur la véritable situation des Juifs en Provence.

C’est dans ce contexte que vont s’inscrire les persécutions des années 1475-1495.

Vacarmes et Tumultes

C’est en Haute-Provence que surviennent très tôt les premières turbulences. La petite ville de Digne, en avril-mai 1475, est le théâtre de démonstrations anti-juives assez violentes10. Un calme relatif s’instaure après cet « émoi » qui s’avère passager et ne semble pas avoir eu de répercussions immédiates, sinon dans la législation du Roi René.

Neuf années plus tard, en 1484, c’est le quartier juif d’Arles qui est sérieusement agressé12. Là, par contre, immédiatement les juiveries avoisinnantes en subissent les séquelles : l’agitation déclarée à Arles se prolonge à Salon13 et rebondit de ville en ville : Tarascon s’arme fébrilement pour la prévenir14, et le Comtat Venaissin tout proche sent la menace poindre.

Si le dernier acte du drame se joue à Manosque en 149515, il faut néanmoins souligner que depuis 1484 « rien ne va plus pour le judaïsme provençal ». Les délibérations communales traduisent très nettement ce désarroi : dès 1486, les Juifs marseillais, pressentant « la montée des périls » se mettent à émigrer ; de partout des plaintes s’élèvent, accusant les Juifs d’être à l’origine des maux et troubles qui affectent la Provence ; on prétend ne plus pouvoir les protéger ; on invoque leur usure malfaisante ; on réclame le seul remède envisageable : leur éviction du sol provençal. Ce souhait est exprimé partout, comme à l’unisson, par les Conseils municipaux qui en appellent au Roi.

La confrontation de toutes ces sources a fait apparaître des constantes de l’émeute. J’ai pu mettre en relief un « certain mécanisme » de l’émeute. Tour à tour j’ai dégagé à quel moment cette grogne ou rogne ou hargne anti-juives se manifestaient. Ce temps des émeutes s’est avéré être celui de la Semaine-Sainte, évidemment, ou celui des moissons et des vendanges.

Les emeutiers eux-mêmes m’ont préoccupée : j’y ai trouvé invariablement la populace, ce « gros de la troupe, toujours manoeuvré par des chefs de bande, en l’occurence des étrangers, ces extranei commodément impliqués et contre lesquels nulle poursuite ne peut être tentée du fait de leur anonymat. Quant aux gens d’Église, ils ne sont point irréprochables, loin de la : leur part fut fort active dans l’incitation à l’émeute ; en témoigne largement le document de anosque qui décrit avec force détails les menées des Frères Mineurs et des Carmes exhortant, crucifix en mains, le petit peuple à châtier la race perfide et déicide.

Il était intéressant de cerner l’émeute elle-même : y avait-il des pertes humaines, matérielles ? Il semble que oui : dans la cité d’Arles, des Juifs et des Chrétiens sont tués ; à Manosque, on pille les demeures juives.

Les Juifs fuyaient-ils ? – à Manosque, oui. Se convertissaient-ils ? – Arles offre un exemple frappant « d’efficacité » : cinquante conversions le lendemain de l’émeute !

Les exactions se prolongeaient-elles ? A Digne, à un mois d’intervalle, il y a réitération de l’émeute, avec tentative de conversion forcée d’une jeûne femme ; à Manosque, le sac de la juiverie s’étire impudemment pendant une petite semaine : du 2 au 6 mai !

Devant cette durée des exactions, on pense aussitôt au rôle des autorités municipales ; préoccupation légitime, sur laquelle il y aurait beaucoup à dire. En effet, le document privilégié dont j’ai disposé pour Manosque est véritablement le texte de l’interrogatoire du procès intenté aux autorités de la ville : dans le vaste enregistrement qui nous en parvient, 24 consuls et membres du Conseil municipal répondent à 21 chefs d’accusation portés par le procureur du Roi – ainsi sont obtenues pas moins de 500 réponses, où affleurent, avec « le tremblement et la fraîcheur du vécu, les mentalités du temps.

Cet inestimable document, de 96 folios, inédit, a le mérite de démontrer la complicité tacite et la désinvolture des autorités de la ville. Cette bonne conscience dans la cruauté, dans l’indifférence aux souffrances d’autrui prend place nécessaire au sein d’un système cohérent qui va devenir la règle : la société chrétienne a comdamné le Juif. Elle va vite l’exclure.

Nous venons de traverser le temps des émeutes, un temps fertile en secousses qui ont ébranlé les juiveries provençales de la fin du XVe siècle et vont mener à leur désarticulation et à leur éclatement. Avec ces vacarmes et tumultes, un seuil a été franchi. Le drame provoqué s’avère tel qu’il va entraîner dans un implacable enchaînement des réactions populaires et municipales qui vont créer, renforcer et justifier la nécessité d’une politique royale d’expulsion.

Il convient à présent de tenter d’y voir clair, et de livrer notre sentiment. En effet, si l’expulsion des Juifs de l’Europe médiévale a suscité de nombreux travaux, celle des Juifs de Provence était demeurée à ce jour non étudiée dans sa globalité. Il importe donc au terme de ce cheminement de dégager une conclusion.

Je dois avouer que cette conclusion est toute autre que celle pressentie confusément au début de cette étude.

J’avais cru trouver la raison majeure de l’expulsion des Juifs provençaux dans l’application de la législation du Royaume français à la province nouvellement acquise. Or je n’ai eu nullement l’impression d’un changement de la politique royale inhérent à l’année 1481 : au contraire, Charles VIII, multipliant les lettres de protection quand survinrent les troubles d’Arles18, semble avoir été de bonne foi ; certes, on peut considérer sa réaffirmation de protection comme découlant du devoir d’exprimer une telle volonté (à tous ses sujets d’ailleurs) en cas de « joyeulx avènement ». Il n’empêche que je vois son premier édit d’expulsion comme une tentative pour résoudre un problème local, celui d’étrangers incontrôlables qui agressent sans vergogne chaque année et à l’envie les Juifs d’Arles. En effet des causes uniquement locales sont invoquées dans les attendus de l’édit : émeutes d’antan, troubles successifs depuis, avec comme maillon de liaison un ou deux arguments religieux.

Charles VIII m’a donné l’impression d’avoir été amené malgré lui à bannir les Juifs.

3Par qui ?

Par les populations locales?

Là aussi, force m’a été de reconnaître que la symbiose judéo-provençale si souvent invoquée n’a pas toujours été réelle, et que les populations locales ont eu leur part dans les méfaits commis contre les Juifs. Certes, elles ont été largement manoeuvrées ; il n’empêche qu’elles ont adhéré aux demandes d’exclusion agitées par les autorités locales.

En fait, la psychologie des foules reste difficile à cerner, et les images mythiques façonnées par le christianisme l’ont grandement conditionnée.

Par l’Église?

Là par contre, je savais trouver son rôle et ses méfaits. Mon étude ne les a pas démentis, et il ne me parait pas présomptueux d’avancer que c’est l’Église qui porte la responsabilité de la haine du Juif, qu’elle a su habilement entretenir par l’enseignement du mépris. Ce facteur est primordial, et la Crise de la Foi, à la veille de la Réforme et de la Contre-réforme, va représenter une dégradation qui a permis aux formes inférieures de ce que nous n’osons plus appeler la religion de se donner libre cours.

Par la conjoncture socio-économique?

Troubles sociaux, crise matérielle, endettement, famine, peste : le contexte environnant est fondamental et prééminent. En définitive, il est presque permis de dire qu’il vaut à lui tout seul tous les autres facteurs réunis. Il a été démontré récemment19 comment les massacres de 1391 qui affectèrent les juiveries espagnoles étaient survenus dans un contexte d’agitation sociale et de troubles.

En effet, en période de calme, où le peuple n’est oppressé, ni par la mauvaise récolte, ni par le passage de gens de guerre, si ses finances ne sont grévées par aucune imposition exceptionnelle, bref si des conditions de stabilité extrêmement rares au Moyen Age sont réunies, on n’observe pas d’exclusive creusant un fossé profond entre Juifs et Chrétiens.

Par ailleurs, si je me transporte beaucoup plus tard, au moment de la Saint-Barthélemy20, on verra semblablement se dérouler le même processus : des émeutes populaires mettant en jeu tous les éléments ruraux, artisanaux, attisés par les Ordres Mendiants, agissant contre les autorités et se polarisant contre les « boucs émissaires » du moment. La cristallisation se fait toujours sur le « distinct », « l’autre », celui qui dérange l’ordre régnant : le païen, le Juif, l’hérétique, le protestant.

Après avoir traversé tous les champs d’investigation, que se dégage-t-il en définitive?

Les mentalités médiévales simplificatrices useront de tous les subterfuges : quand les partis locaux, cette bourgeoisie des Forbin et consorts mendieront aux autorités royales l’expulsion des Juifs pour gagner un butin, ils sauront parfaitement déceler et formuler les griefs : l’usure juive et la peste21, toute la charge des poncifs et des clichés empruntés à l’antijudaïsme traditionnel. En tous cas, ces griefs sont agréés par les petites gens, ces consciences populaires friandes de légendes, de cibles à charger, de victimes à vilipender, et à l’affût du moindre prétexte pour « libérer dans le tumulte de l’émeute leur animosi-et leur méfiance ».

Quant aux classes aisées, il fut tentant pour elles de faire dévier vers « les péchés d’Israël » un mécontentement qui sans cela les aurait menacées.

En définitive, il paraît aussi évident que puéril de n’invoquer qu’une seule cause prédominante. C’est là toute la problématique de l’expulsion.

Dans l’absolu, il est plusieurs manières d’envisager théoriquement la cause de l’expulsion des Juifs, la plus simple est celle du rejet par le corps social d’un élément étranger. La plus sophistiquée serait celle d’une aspiration globale à l’unité spirituelle. La manière moyenne serait l’explication par M. Baron23 par un nationalisme ou plutôt un pré-nationalisme.

Il est assuré en tous cas qu’il faut tenir le plus grand compte des causes directes, locales, chronologiques. Sans avoir la dignité métaphysique souhaitée par certains, elles enveloppent probablement la plus grande part de réalité. A la limite, on pourrait se demander si ces pulsations de l’histoire juive ne devraient pas tout à des causes réputées secondes, voire accessoires.

S’il fallait proposer des « modèles », peut-être faudrait-il admettre deux types d’expulsion.


Un type fort courant, qui dépend d’une mauvaise conjoncture dont le Juif souffre tout naturellement puisqu’il est plus fragile : c’est l’expulsion locale (ou ducale, ou régionale), et les bannissements d’Arles et de Tarascon s’y intègrent.

Un type plus élaboré, qui répond à une aspiration politique et religieuse (les circonstances du premier type pouvant entrer aussi en composition) : les deux décrets relatifs à la Provence s’y placent.

Les exclus

Un mot très bref reste à dire sur les destinées des exilés, qu’ils aient pris le chemin de l’exil (en l’occurence vers l’enclave papale toute proche : le Comtat Venaissin, l’Italie ou les Balkans), ou celui de la conversion.

En fait, il y aurait matière à étude dont l’étendue a dépassé les limites de mon travail, à plus forte raison dépasse-t-elle les limites de cette communication.

Que l’on sache que le mouvement de conversion en Provence n’a jamais eu l’ampleur prise par celui produit en Espagne. En effet, dans la péninsule ibérique, les massacres de 1391 avaient engendré une « société marginale » de conversos dont l’attrait pour le passé ancestral juif demeurera très vif25. En Provence rien de tel.

Il y eut des conversions spontanées de tous temps médiévaux, et bien avant 1348. Ces conversions ne survenaient donc point en moment de crise ou de friction. A cet égard, le problème des néophytes provençaux est très révélateur de la mentalité et des attitudes des Juifs provençaux et de la société qui les entoure.


A la limite, s’il est vrai que toute minorité opprimée prend d’avantage conscience de sa spécificité, il est permis de se demander si l’expulsion des Juifs de Provence n’a pas été salutaire, dans la mesure où elle a mis un frein à une assimilation grandissante.

Bien sûr, cette question n’est plus du domaine de l’Histoire, mais de celui de la spéculation.

Danièle Iancu


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