L’ouvrage de Jacques le Rider retrace le parcours délicat vécu par toute une communauté lors du passage au 20e siècle. Comment des Juifs qui n’étaient pratiquement plus juifs ont-ils affronté un antisémitisme souvent virulent?

L’Edit de Tolérance, promulgué par l’empereur Joseph II en 1781, ouvrit aux Juifs l’accès aux institutions scolaires et universitaires, ainsi qu’aux métiers dont ils étaient exclus; en 1787, la carrière militaire leur fut également ouverte. Dans la période qui suivit jusqu’en 1848, les familles juives établies à Vienne s’assimilèrent bien dans la culture bourgeoise allemande, nourrie de l’idéal universaliste de Goethe, Schiller ou Humboldt.

Parallèlement, de nombreux audacieux firent florès dans l’industrie, la banque, le commerce, et furent anoblis par l’empereur.

Comme en Allemagne et dans toutes les sociétés européennes, les Juifs étaient les agents de la modernisation économique et culturelle.

« Ils le sont à Vienne sans doute plus encore que dans d’autres régions de culture allemande, dans la mesure où le type humain façonné par l’éthique protestante, que Max Weber considère comme indissociable de l’esprit du capitalisme, est marginal dans le système culturel autrichien, ce qui attise, à Vienne, le conflit entre le type du juif capitaliste et la tradition anticapitaliste du catholicisme social. »

Après 1848, l’idéal politique libéral triompha pendant une trentaine d’années, qui furent l’âge d’or de l’intégration des Juifs dans la société et la culture viennoises. Mais à partir de 1880, le processus engagé dût faire face à deux facteurs : le renforcement de l’antisémitisme, suite aux conséquences sociales du krach boursier de 1873, et l’afflux dans la ville de juifs pauvres et traditionnalistes des frontières orientales de l’empire.

Entre 1857 et 1910, la population globale de Vienne fut multipliée par cinq mais sa population juive par 28, formant 8,6 pc de la population totale, contre 3,7 à Berlin.

Telle est la toile de fond sur laquelle se déroula la vie des Juifs viennois à la Belle Epoque.

L’éminent germaniste Jacques Le Rider, un des meilleurs connaisseurs français de l’Europe centrale, l’analyse dans un ouvrage passionnant.

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Comment des Juifs qui n’étaient pratiquement plus juifs, ont-ils affronté un antisémitisme souvent virulent, alimenté tantôt par l’anticapitalisme marxiste qui travaillait la classe ouvrière, tantôt par l’hostilité « bourgeoise » aux nouvelles formes d’art, ou encore par l’anti-judaïsme d’une certaine tradition catholique?

Pour répondre à la question, Jacques Le Rider a questionné quelques grandes figures de la modernité viennoise.

A commencer par Sigmund Freud (1856-1939), qui resta fidèle au judaïsme mais sous le signe de la rationalité scientifique athée. De son côté, Arthur Schnitzler (1862-1931), l’auteur doux-amer de « La Ronde » et d’un prémonitoire « Vienne au crépuscule », a souvent évoqué dans ses œuvres la difficulté pour un Juif d’oublier qu’il est un juif, « car les autres ne l’oubliaient pas, ni les chrétiens, ni encore moins les juifs ». De fait, un nombre croissant de Juifs, revendiquant leur « judaïté », reprochèrent aux « assimilés » de renier leurs origines : du journaliste Karl Kraus qui adressait aux Juifs toutes sortes de reproches dans des termes que les antisémites n’auraient pas reniés, à Theodor Herzl (1860-1904), qui, retrouvant des attaches ancestrales, lança le mouvement sioniste de retour en Palestine.


Brillante incarnation de la Jeune- Vienne littéraire et futur librettiste de Richard Strauss (« Le Chevalier à la rose », « Electra », « Ariane à Naxos »), Hugo von Hofmannsthal (1874- 1929), d’une famille anoblie par l’empereur, constitue un cas troublant. « Lui qui n’avait dans les veines qu’un quart de sang juif peut cependant être considéré à maints égards comme écrivain juif », disait Martin Buber en 1939.

Le Rider enchaîne :

« Malgré son rejet du judaïsme et son allergie aux discours sociaux concernant la « question juive », malgré son identité culturelle de toute évidence viennoise, autrichienne et catholique, malgré sa prédilection pour le style aristocratique et l’art baroque, cet auteur est considéré bien souvent, aujourd’hui encore, comme un « Juif viennois ».

Autre grand nom de la littérature, Stefan Zweig (1881-1942). Né dans la « bonne bourgeoisie », membre à ses débuts du mouvement jeune-juif, inspiré par l’idéologie moderniste du Jugendstil, il refusait que le judaïsme abandonne son universalité pour se figer dans un repli hébraïque ou sioniste. Il privilégia pour lui-même un cosmopolitisme européen de grand lettré, et voyait dans l’assimilation aux cultures nationales le solution la plus souhaitable pour les Juifs européens. Cet optimisme l’aveugla un temps, si bien qu’il tomba des nues en 1914 lorsqu’il découvrit que son cher Emile Verhaeren tenait des propos anti-allemands et antisémites. En 1934, il se résolut à quitter Vienne.


Pour finir, deux grandes figures du monde musical. De culture allemande et passionné de Richard Wagner, Gustav Mahler (1860-1911) devint la cible des antisémites dès le moment où il occupa le poste de chef d’orchestre à l’Opéra de Vienne en 1897. Il le supportait mal. Mais beaucoup voient en lui, comme Max Brod, l’ami de Kafka, un éminent exemple de symbiose judéo-allemande, comparable à Henri Heine. De son côté, Arnold Schonberg (1874-1951), converti au protestantisme luthérien, confronté à l’antisémitisme croissant, se convertit au judaïsme en 1934. Il est le compositeur de l’admirable « Moïse et Aaron » et de l’émouvant « Survivant de Varsovie ».

Au moment de l’Anschluss en 1938, Vienne comptait environ 182 000 Juifs. Quelque 120 000 purent émigrer avant fin 1939. Quelque 49 000 furent déportés, dont 2 142 survécurent. Un monde était anéanti, mais nous vivons encore de ce que des Juifs viennois ont découvert, inventé, créé.

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