par Pierre Gibert

Depuis quelques années, en France notamment, mais aussi aux Etats-Unis et en Israël, se sont multipliés les ouvrages de plus ou moins grande vulgarisation traitant des problèmes de l’histoire biblique.

L’enjeu est en général clair: il s’agit d’estimer et donc de savoir quel degré de confiance on peut accorder aux histoires contenues dans les « livres historiques » de l’Ancien comme du Nouveau Testament, aux évangiles comme aux livres du Pentateuque, des Juges, de Samuel, des Rois et des Maccabées.

Même si l’on ne peut mettre sur le même pied des événements et des personnages d’époques très différentes, séparées par plusieurs siècles, entre le xviiie siècle avant notre ère (pour Abraham) et le Ier après (pour Jésus de Nazareth et ses disciples), c’est d’un même problème – ou d’un même souci – que traite la plupart de ces ouvrages, celui de l’historicité et donc de la vérité historique des livres de la Bible. Pour notre part, nous nous en tiendrons dans ces pages à l’Ancien Testament, et donc aux questions qui lui sont posées à ce propos.

Nous commencerons par quelques rappels sur les dernières décennies écoulées, pour rappeler les origines d’un malaise. Nous verrons ensuite une nouvelle figure, contemporaine, de ce même malaise. Enfin, tenant compte des implications religieuses et politiques du débat, nous tracerons quelques voies pour sortir d’impasses encore actuelles.


Les origines d’un malaise et de quelques illusions

En Europe, et plus particulièrement en France, la vulgarisation des résultats en matière de recherche historique biblique est apparue dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, souvent à travers la traduction d’ouvrages provenant des Etats-Unis. Jusque-là, les débats étaient restés affaire de spécialistes dont le résultat des recherches ne sortait guère du sérail. Aussi ne faut-il pas s’étonner de ce qu’un certain nombre de « révélations » ou de « nouveautés » plus ou moins « troublantes », vulgarisées ces derniers temps, ont parfois un siècle – voire deux – d’« évidence » parmi les spécialistes de l’exégèse biblique.

Quoi qu’il en soit, dans l’immédiat après-guerre, la dominante de cette vulgarisation était à la « preuve » : la Bible avait bien « dit vrai » ; il suffisait de l’« arracher aux sables » pour s’en convaincre. Autrement dit, dans cette vulgarisation qu’on pourrait qualifier de positive, l’archéologie venait à la rescousse de l’histoire qu’elle confirmerait.

Or, ces dernières années, à l’opposé de cette vulgarisation positive, des ouvrages également de vulgarisation, également fondés sur les résultats de l’archéologie, et parfois œuvre d’archéologues, ont semé de sérieux doutes [1]

Ils apportaient de plus que troublantes révélations à propos de lieux évoqués dans l’Ancien Testament (Beer Shéva, Sichem, Hébron…), de certains événements et non des moindres (l’Exode), comme sur la réalité historique de plusieurs figures tutélaires (Abraham, Moïse, voire David ou Salomon). Quant à la chronologie et à la durée qui depuis des lustres partaient pour Abraham du xviiie siècle avant notre ère, ou pour Moïse et l’Exode du xiiie siècle, elles se voyaient réduites à quelques siècles, cinq ou six, bien loin des deux millénaires jusqu’ici chronométrés!

A ce jeu, il ne manque évidemment pas de bons esprits pour confirmer la « niaiserie » des croyants de tous bords, et réduire les récits bibliques à des « mythes », des « légendes » ou des « contes », en dehors d’une acception précise de ces termes, quand il ne s’agissait pas de billevesées. A contrario, fleuriraient en même temps, aux Etats-Unis surtout, des ouvrages prenant le contre-pied de ces audaces, démontrant on prouvant la réalité la plus matérielle et la plus immédiate qui soit des récits bibliques et de leurs héros.

Ainsi se trouve-t-on actuellement dans une assez étrange situation, entre le « tout historique », donc « tout vrai », des uns, et le « tout faux » ou « tout mythique » des autres [2]


En fait, le problème de l’authenticité ou de la véracité des récits, événements et personnages « historiques » bibliques, est un problème récurrent depuis le début du xixe siècle [3]

Il fut alors et pour une large part soulevé par deux types d’entreprise : le décryptage des grandes langues du Proche-Orient ancien, l’égyptien en 1832 et l’assyro-babylonien en 1847, et les grandes campagnes archéologiques – les deux entreprises confluant souvent pour poser avec acuité les questions à la fois de l’originalité, de l’ancienneté et de la validité historique des récits bibliques à partir du Déluge. En effet, des parallèles surgissaient entre des récits que révélaient les tablettes cunéiformes et certains récits bibliques (Création, Déluge…), insinuant le doute d’abord sur l’antériorité des uns par rapport aux autres.

La Bible n’apparaissait plus comme le document le plus ancien, source de l’histoire du Proche-Orient, sinon de l’humanité entière, et n’allait pas tarder à faire figure de benjamine, en dépendance plus ou moins directe et plus ou moins étroite de ces traditions étrangères et, qui plus est, païennes et polythéistes.

Certes, à la fin du xixe siècle, lorsqu’en France, notamment, des clercs se remirent à l’étude de la Bible, l’engouement pour la Palestine et l’archéologie locale se justifierait d’abord par la certitude de retrouver sur le sol ce que le texte rapportait. Ainsi Renan « lisait-il » un « cinquième évangile » en découvrant les paysages galiléens, et le P. Lagrange reconnaissait en quelque sorte le Pentateuque dans les terres de Juda, le désert du Sud et le Sinaï.

On perçoit là, et aussi implicite que ce fut mais pas toujours, l’enjeu d’arrière-fond : la confiance en ces textes millénaires sur lesquels s’appuyait une foi qui ne pouvait qu’exiger authenticité et vérité des données des textes et du terrain qui les avait produits. Avoir la confirmation de ce qui était raconté avec tant de précision sur des lieux précis où l’on pouvait se rendre, constituait le ressort principal d’une recherche conduite par des esprits qui n’étaient pas des niais et dont l’aventure confirmerait la grande compétence et la grande rigueur dans le travail tant exégétique qu’archéologique.

L’Ecole biblique et archéologique française, notamment, fondée en 1891 par le P. Lagrange qui ne cessa de s’entourer de chercheurs de premier plan, encouragée d’abord non seulement par l’Eglise mais aussi par le gouvernement français, témoigne de cet état d’esprit et de ce qu’il devait produire en matière de sérieux biblique.

Cet enthousiasme de départ ne devait pourtant pas durer, et nombre de ces exégètes et archéologues éprouvèrent assez vite des doutes et des difficultés, non seulement à cause de l’attitude des autorités de l’Eglise, mais à cause d’eux-mêmes, pourrait-on dire, ainsi qu’en témoigne ce « souvenir » du P. Lagrange :

La beauté du Sinaï – désert aride, oasis, grès colorés, granit rose, majesté de la montagne de Dieu – je l’ai goûtée dans une lumière céleste, je ne saurais la décrire… Moïse se dressait à l’horizon de chaque vallée, et surtout au sommet de l’Horeb. Je n’ai jamais douté qu’il ait formé là et ensuite à Cadès le peuple de Dieu, avec une loi morale révélée.

Mais d’autre part, le Pentateuque, tel que nous le possédons, est-il le récit historique de ces faits selon toutes ses manières de dire ? Comment faire circuler, non pas dans un désert sans limites, et plat comme une feuille de papier, mais dans ces vallées abruptes et sans eau, les millions d’âmes dont parle le texte actuel?…

Le R.P. Julien, S.J., voyageur attentif, m’avoua qu’il avait été frappé de ces difficultés jusqu’à l’angoisse. Ne fallait-il pas conclure que des faits parfaitement historiques avaient été comme idéalisés pour devenir le symbole du peuple de Dieu, de la future Eglise de Dieu [4]

Naturellement, les difficultés viendraient aussi des autorités ecclésiales qui firent plus que soupçonner le sérieux de tous ces chercheurs dont beaucoup furent frappés d’interdiction d’enseignement et de publication, à commencer par le P. Lagrange [5]

Mais, comme nous le disions plus haut, cela concernait des spécialistes ; et à part des accusations autoritaires qui barraient au tout-venant l’accès aux résultats de ces « spécialistes », peu de gens se doutaient de ce qui se jouait et se découvrait – ou ne se découvrait pas ! – sur les terres de Juda et de Samarie comme sur les bords du Nil ou de la mer Rouge. L’autorité veillait et, en dehors des interdits et condamnations en bonne et due forme, la Commission biblique produisait régulièrement des textes rappelant l’intégralité et l’intégrité de la vérité historique de tous les livres de la Bible assimilables à l’histoire, une histoire souvent entendue selon le plus pur positivisme.

Premières solutions et nouveaux problèmes

Disons que jusqu’au milieu du xxe siècle, avec des hauts et des bas, et avec enfin la reconnaissance de la légitimité des méthodes et des résultats de l’exégèse critique par Pie XII en 1943 [6], on était parvenu, entre spécialistes du moins, à un certain nombre de résultats qui contraignaient naturellement à une révision des rapports entre la foi et le récit biblique, et, de ce fait, à une meilleure appréciation de l’écriture antique de l’histoire, en Israël comme ailleurs.

La distinction des « genres littéraires », notamment, permettait d’apprécier, selon un certain nombre de critères objectifs et internes, la nature des « récits » bibliques, de la Genèse en particulier. De ce fait, on pouvait distinguer des degrés d’historicité, des intentionnalités religieuses ou théologiques, des procédés littéraires qui empêchaient de mettre sur un même plan, fût-ce à l’intérieur d’un même livre « historique », différents styles d’écriture, différents documents confondus dans une « rédaction » finale.

En bref, la « poésie » et la « symbolique » entraient dans l’intelligence de la lecture des textes, même si ces notions gardaient un certain flou et laissaient souvent entier le problème de l’authenticité des figures et des événements fondateurs, tels les Patriarches, le passage de la mer Rouge, les théophanies du Sinaï, etc.

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, et malgré quelque détente de la part de Benoît XV après l’éprouvant pontificat de Pie X en matière intellectuelle, les exégètes, travaillant assez discrètement, acquéraient un certain nombre de connaissances et d’évidences dont le public chrétien, catholique en particulier, n’était guère informé et auquel il n’était pas davantage préparé.

Ainsi que nous l’avons déjà dit, les choses auraient pu changer après la guerre. Mais les ouvrages de vulgarisation qui surgirent alors, issus le plus souvent du monde anglo-saxon et américain, allaient compliquer les choses plutôt que contribuer à les éclairer. Le « terrain » de la « Palestine » et son archéologie y étaient largement conviés pour démontrer ou garantir l’authenticité historique et donc la véracité des récits bibliques, non seulement pour les grands événements, mais jusque dans des détails quasi insignifiants : ainsi pour telle embuscade de l’histoire de Gédéon…

On aurait pu ne voir là qu’un retard du « grand public » sur les exégètes du début du xxe siècle, qui eux-mêmes avaient dû faire le deuil d’une confiance première. Leurs acquis en matière de critique historique, correctement vulgarisés, permettraient de combler le retard. Mais, outre le fait que quelques difficultés perdurèrent de la part des autorités romaines, un autre donné, événementiel, à la fois politique et religieux, n’allait pas tarder à intervenir sur le terrain, et influer sur la réception et la perception de l’histoire biblique : la création de l’Etat d’Israël en 1947 [7]

Il n’était certes pas indifférent que le peuple juif se réinstallât sur sa « Terre » quittée il y a une vingtaine de siècles, au nom d’une « loi du retour » reconnue par la création de l’Etat. Mais, pour ce « peuple sans terre », la Terre qu’il entendait retrouver n’était pas tout à fait sans peuple – sans parler des nations avoisinantes qui ne virent pas d’un bon œil (c’est un euphémisme) l’installation de ces colons et autres gens désireux d’être enfin et bien chez eux.

La Bible fut naturellement largement invoquée et convoquée, comme preuve à l’appui d’une légitimité fortement et parfois violemment contestée. De 1947 à nos jours, plusieurs guerres en ont témoigné, et la situation présente ne peut évidemment pas être considérée comme de paix! Sans doute ne sont-ce pas les mêmes qui étudient de manière critique la Bible, y compris parmi les Juifs, israéliens ou non, et ceux qui puisent dans ses textes les preuves indubitables d’une légitimité de présence et d’action.


Et il est toujours étonnant, pour l’observateur extérieur, de constater d’étranges alliances entre des gens qui ne font pas mystère de leur incrédulité – sinon de leur indifférence totale à l’égard de la Bible – et ceux qui la prennent au pied de la lettre, fût-ce au prix d’un littéralisme primaire, ignorant toute dimension poétique, symbolique et… historique. Mais là n’est peut-être pas le lieu des plus grandes tensions actuelles.

C’est avec l’archéologie, et donc avec des ouvrages de vulgarisation archéologique, que les difficultés sont apparues ces derniers temps ; et, qui plus est, en sens opposés et de l’intérieur même d’Israël.

Si pendant longtemps – et les ouvrages de vulgarisation auxquels nous avons fait allusion en témoignent – l’archéologie est allée au plus profond, afin d’atteindre les couches judaïques, parfois au détriment de couches supérieures de terrains, byzantines ou arabes, il fallut aussi se rendre à l’évidence : certains lieux particulièrement fameux, soit sur la terre d’Israël, soit dans les régions voisines, ne révélaient aucun élément tangible en faveur des « informations historiques » de la Bible.

Les sites abrahamiques ou mosaïques, même si certains sont intouchables pour des raisons à la fois religieuses et politiques, ne manifestaient rien dans le sens de la tradition. Et l’histoire la plus ancienne de la monarchie qui marquait un « contexte historique » et assurait quelque importance à un Israël comparable à ses voisins, devait être revue à la baisse, David et Salomon ne répondant plus exactement aux meilleures pages de leur histoire.

Il est vrai que pendant que ces historiens et archéologues troublaient quelques esprits, tout un enseignement et une vulgarisation se poursuivaient, enseignant et répandant le littéralisme de l’« information » des textes de la Bible. Sur quoi, l’archéologie, à l’insu le plus souvent des véritables archéologues, se voyait conviée à de curieuses complicités.

Car, à défaut de monuments spectaculaires façon égyptienne ou assyro-babylonienne, la modestie des traces hébraïques sur le terrain de Jérusalem et des environs favoriserait paradoxalement l’exploitation des informations bibliques. Quelques tessons à inscriptions en paléo-hébreu, quelques sceaux portant deux ou trois mots dont un nom incontestablement biblique, une épitaphe d’une demi-ligne sur un ossuaire, vaudraient les pyramides d’Egypte ou les palais de Babylone dans un contexte de fervente curiosité aux enjeux religieux et politiques souvent exacerbés.

… quelle valeur peut atteindre une lampe à huile décorée de la Ménorah du Temple de Salomon?
Posséder une telle pièce, ce n’est pas seulement disposer d’une pièce rare, c’est avoir en sa possession un fragment du Livre, un petit morceau de l’histoire qui a façonné notre civilisation et, par conséquent, chacun d’entre nous. La relique possède un pouvoir que la simple antiquité n’a pas. Elle est la matière même de la Création, des aventures d’Israël, ce peuple qui jadis a passé un pacte avec Dieu et dont nous sommes tous, en Occident, sinon les descendants directs, du moins les héritiers symboliques [8]

On ne compte plus aujourd’hui les faux (ni les faussaires) qui traînent ici et là à Jérusalem et ses environs, chez les antiquaires d’un peu partout, sans parler des musées où le scepticisme risque bientôt d’attirer des compétences amusées – à moins qu’il ne s’agisse de policiers en mission !

Il faut le reconnaître : en ce début du xxie siècle, l’histoire biblique et sa servante archéologique ne sont plus ce qu’elles étaient, et parfois même ne sont plus du tout. On pourrait en sourire si les enjeux n’étaient pas autrement sérieux, et pas seulement pour des esprits jugés obscurantistes ou attardés dans leur niaiserie. Mais, justement, ces enjeux exigent un travail et une réflexion à leur hauteur.

Sortir des impasses…

Tout d’abord, il y a à accepter les résultats d’une critique à la fois textuelle, littéraire et historique qui, sur près de quatre siècles désormais, a étudié un texte pour lequel elle n’a ménagé aucune confrontation avec les multiples sciences, techniques et méthodes dont elle pouvait se servir.

Le caractère composite des différents livres bibliques, les traditions, documents et rédactions successives dont ils sont le produit plus ou moins unifié et plus ou moins tardif, sont des acquis sur lesquels il n’y a plus à revenir. Même si tel ou tel point peut être repris, telle datation remise en question, l’essentiel de ce corpus ne sera jamais remis en question dans sa complexité et son caractère composite. Et les travaux qui, aujourd’hui, insistent sur la rédaction et les synthèses finales productrices d’un « autre sens », voire d’un sens ultime, ne font que confirmer ces acquis en les dépassant.

De même, il n’y a pas à revenir sur les problèmes que soulèvent l’histoire antique et donc l’histoire biblique par rapport aux acquis et exigences modernes de l’historiographie. Israël, pas plus que les autres cultures de l’Antiquité, ne disposait ni des moyens (archives institutionnelles et organisées notamment), ni des méthodes, ni des exigences épistémo-logiques qui depuis trois siècles font notre historiographie moderne.

Celle de la Bible se présente avec les mêmes limites et handicaps que toute historiographie antique, et ne peut à aucun moment être prise au pied de la lettre. Résultant de réécritures diverses plus que d’une écriture unique ou simple, l’histoire biblique doit être prise pour ce qu’elle est, ni plus ni moins, même si elle se distingue de genres littéraires qui relèvent manifestement de l’imaginaire, fût-ce de l’imaginaire édifiant, tels les « romans » de Tobit, Judith, Esther ou Jonas qui en prennent explicitement à leur aise avec les dates, les événements et les personnages de l’histoire, fût-elle biblique et antique.


Il ne sert donc à rien de s’épuiser à trouver des parades primaires, à jouer de soi-disant désaccords entre spécialistes, au risque de découvrir que leurs propos et surtout les résultats de leurs travaux sont étrangement concordants ! Il est plus que temps de les accepter, même si cela peut un moment troubler quelques certitudes.

Rappelons au passage que l’importance accordée à l’histoire biblique et l’engouement pour l’archéologie sont relativement récents. Si la Bible est un livre de figures et d’événements exemplaires, elle l’est d’abord dans les limites de toutes les historiographies antiques – mésopotamienne, égyptienne, grecque ou romaine. Du strict point de vue de l’historien, on ne peut lui demander plus qu’à ces autres historiographies antiques, et ce, malgré l’indéniable volonté historienne de l’ultime esprit historien qui en a assuré les synthèses, notamment de la Genèse au 2e Livre des Rois.

Que faire, dans ces conditions, d’une aussi incertaine histoire, étant donné les enjeux dont elle est investie ? Le croyant, qu’il soit juif ou chrétien, peut-il s’accommoder aussi facilement de cette relativité – pour ne pas dire de cette absence de toute garantie de vérité historique ?

La première réponse donnée à cette question n’est pas seulement qu’il le peut, mais qu’il le doit ! Certes, là n’est pas le dernier mot. Si Israël a écrit son histoire et nous a transmis une synthèse historienne qui constitue la plus grande partie de l’Ancien Testament, ce ne fut pas avant tout pour nous informer d’une réalité qui, en dehors de lui, n’intéresserait personne, sinon quelques esprits curieux de n’importe quoi.

Ce fut une intention précise qui poussa Israël et ses rédacteurs : transmettre une expérience particulière du Dieu unique, susceptible un jour de concerner l’humanité entière. Encore faut-il ne pas se tromper d’objet : ce n’est pas l’histoire qui est primordiale, c’est Dieu ou, plus précisément, la relation de l’humanité avec Dieu. L’histoire n’est ici que ce qu’elle peut être selon les conditions de l’époque et de l’Antiquité en général ; le « message » est offert à chacun pour le recevoir – ou le refuser – dans sa teneur significative.


Dès lors, les genres littéraires anhistoriques, le mélange des genres dans une historiographie qui ne peut être fiable à nos yeux de modernes, sont secondaires par rapport à l’intentionnalité générale d’une portion de l’humanité, Israël, qui s’affrontait « autrement » au divin – ce qu’une part non négligeable de l’humanité depuis vingt siècles a reconnu et accepté pour donner sens à son existence.

Il y a donc à lire « autrement » cette histoire, loin des malentendus d’un positivisme attardé comme d’une fausse naïveté, qui confond réalité plus ou moins immédiate et triviale de l’histoire et interrogation humaine face aux origines, aux fins et aux réalités contradictoirement éprouvantes de la vie. C’est là que l’histoire biblique a ou non un sens, quel que soit le réalisme d’une histoire inatteignable ou improbable.

Il y a quelques années, le P. R. Brown, dans un petit livre dont on ne peut que regretter qu’il soit passé inaperçu dans sa traduction française [9], invitait non seulement les chrétiens, mais aussi les Eglises à se convertir aux acquis de l’exégèse critique, de façon à accéder à une juste intelligence et utilisation de la Bible. Quand on voit aujourd’hui encore les effets soit d’une ignorance, soit d’une défiance à cet égard, on ne peut que se joindre à sa demande. Car il y a risque ici de véritables escroqueries, pas seulement dans la fabrication de faux archéologiques ou antiques, mais dans la lecture et l’utilisation des textes.

Il y a quelques mois, une amie me racontait son « pèlerinage » au Sinaï. Et de m’évoquer qu’elle avait été invitée à découvrir quelque chose du côté des « Dix commandements » de Cecil B. DeMille. Devant ma perplexité et quelques réponses à quelques inévitables questions, elle eut le sentiment d’avoir été flouée.

Car l’enjeu n’est pas que de science ou d’érudition, affaire de spécialistes, historiens et autres. Il s’agit de l’ordre de la foi, au double niveau catéchétique et théologique. Il est donc temps, de ce double point de vue, de se colleter à ce qui relève désormais de résultats acquis et multiséculaires en matière d’historicité vétérotestamentaire.

Tirant le bilan de quelques siècles d’études bibliques, le P. Brown constatait :

A chaque fois, la critique biblique s’est trouvée étouffée par le piétisme et un traditionalisme excessif dont l’argument fondamental était que cela ne pouvait pas être vrai puisque c’était différent de ce que les catholiques disaient auparavant. Loin de considérer que la critique biblique est stérile, je suis persuadé que son impact sur les catholiques et l’Eglise n’a fait que commencer [10]


Si notre foi ne peut reposer que sur la Vérité, une Vérité qu’on n’aura jamais fini de découvrir, c’est à condition d’abord de ne pas se tromper sur le sens de ce mot. Or une vérité historique, fût-elle biblique, ne sera jamais totalement identifiable à la Vérité de Dieu et de l’homme dont l’histoire, ses faits, ses personnages, ses rédactions ne seront jamais que des balbutiements, aussi grands soient les événements et les figures rapportés, fût-ce dans la Bible.

Notes
[1]Par exemple, celui de Israël Finkelstein et N. A. Silberman, La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l’archéologie, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par P. Ghirardi, Bayard, 2002.
[2]A quoi il faudrait ajouter quelques délirants ouvrages du type Les Secrets de l’Exode. L’origine égyptienne des Hébreux, de Messod et Roger Sabbah, éd. J.-C. Godefroy, 2000.
[3]Sans parler des doutes sur la réalité de la création biblique avec les premiers développements des sciences des origines dès le xviie siècle et surtout au xviiie, que nous laissons ici de côté.
[4]Le Père Lagrange au service de l’Eglise. Souvenirs personnels [1926], Le Cerf, 1967.
[5]Voir à ce propos sa récente biographie par le P. Bernard Montagnes, Marie-Joseph Lagrange. Une biographie critique, Le Cerf, 2005, notamment les chapitres VI à VIII, p. 169-263.
[6]Par son encyclique Divino afflante Spiritu.
[7]Précisons cependant que l’Université hébraïque de Jérusalem, notamment, et toutes les instances de la critique historique et littéraire du judaïsme, ont de tout temps participé aux travaux de l’exégèse critique au même titre et dans le même sens que l’Ecole Biblique de Jérusalem, l’Institut Biblique de Rome et les grandes universités allemandes et anglo-saxonnes, et tous les lieux d’études bibliques de par le monde.
[8]Patrick Jean Baptiste, L’Affaire des fausses reliques. Enquête au cœur des trafics de vestiges bibliques, Albin Michel, 2005, p. 10.
[9]R. Brown, Croire en la Bible à l’heure de l’exégèse. Traduit de l’anglais par J.-B. Degorce, Cerf, 2002. L’édition américaine est de 1981.
[10]R. Brown, Croire en la Bible à l’heure de l’exégèse, op. cit., p. 125.


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