Diaspora juive

JUIFS en BRETAGNE – 6 A la fin du XIXe siècle, l’antisémitisme en Bretagne

1er VOLET (en 7 chapitres) : La présence juive en Bretagne du Ve siècle apr. J.-C. à la seconde guerre mondiale

Le dernier tiers du XIXe siècle voit se développer, dans toute l’Europe, de nouvelles formes de l’idéologie du rejet dont l’antijudaïsme chrétien avait été le modèle séculaire.

Le nationalisme, qui fait de la nation le cadre dans lequel les hommes se reconnaissent solidaires, forge la fiction d’une « nation juive », sans frontières, à laquelle tout Juif est supposé avoir fait allégeance.

Le Juif reste donc autre, même après l’émancipation, et cette altérité le distingue irrémédiablement des « patriotes ».

Les bouleversements angoissants provoqués par l’industrialisation : prolétarisation des classes laborieuses, concentration du capital aux dépens de la petite et moyenne bourgeoisie, sont propices à la recherche du bouc émissaire.

Il y avait, en France, en Allemagne ou en Angleterre de nombreuses grandes familles chrétiennes d’industriels ou de banquiers ; cependant, ce sont les Rothschild qui devinrent le parangon du capitalisme cosmopolite, et « la finance juive » fut tenue pour responsable, aussi bien de la crise économique qui frappa l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie à partir de 1873, que de la faillite de L’Union Générale, en France, en 1882.

Au rejet fondé sur l’affirmation que le Juif sera toujours étranger à la communauté nationale, s’ajoute donc le fantasme d’un peuple ambitieux, intrigant qui, progressivement, place les siens à tous les postes importants en vue d’asservir la société qui l’a accueilli. « La juiverie est partout », affirmaient les émules d’Édouard Drumont.

L’antisémitisme, un mot nouveau, pour désigner ces nouvelles formes de rejet, fut conçu par un publiciste allemand de Hambourg, Wilhelm Marr, co-fondateur, en 1878, à Berlin, du premier parti antijuif.

Ce néologisme se réfère aux théories linguistiques et raciales qui circulaient alors en Europe, ou plutôt aux interprétations racistes qui en furent faites. C’est ainsi que d’une lecture tendancieuse des travaux de Darwin, De l’origine des espèces par voie de sélection naturelle, naquit le « darwinisme social » qui appliquait aux peuples la théorie de la sélection. La lutte pour la vie permettait aux meilleurs, définis comme physiquement les plus forts, d’asservir, voire d’anéantir les plus faibles. Cette nouvelle vision de l’humanité justifiait les conquêtes coloniales des nations européennes et satisfaisait les théoriciens de l’antisémitisme racial, biologique.

Drumont et la France juive, l’irruption de l’antisémitisme moderne

Affiche pour l’édition populaire illustrée (Jules Chéret, 1886).

1791-1871, du vote de l’Assemblée Nationale consacrant l’émancipation de tous les Juifs de France à l’inauguration de la synagogue de Nantes, la France a connu une évolution politique chaotique.

Un héritage, toutefois, lors de chaque changement de régime, fut recueilli et transmis : la reconnaissance des Juifs comme citoyens intégrés à la communauté nationale.

Les exemples de réussite exceptionnelle sont bien connus. Dans le monde politique, Adolphe Crémieux, avocat célèbre, élu député en 1842, ministre de la Justice en 1870 dans le gouvernement Gambetta, et auteur du décret qui accorda la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie ; Achille Fould, député sous la monarchie de Juillet, ministre des Finances sous le Second Empire ; Michel Lévy, dans l’édition ; dans la grande bourgeoisie d’affaires, Rothschildles frères Pereire ; dans les arts, Meyerber ou Jacques Offenbach, tandis que le philosophe Adolphe Franck enseignait à la Sorbonne et que bientôt viendraient Durkheim, Bergson, etc.

À côté de ces destins d’exception, la petite communauté nantaise offre un autre exemple d’intégration économique et sociale, tout en évitant l’assimilation à la culture dominante par le maintien de pratiques religieuses qui structurent le groupe.

Très rares sont, parmi ses membres, ceux qui « ne se disent plus israélites », rares aussi les mariages mixtes et, lorsque le cas se présente, le couple tente d’assurer la pérennité des deux religions : « Leur fille […] est catholique, les deux garçons […] sont Juifs » précise, pour la famille Abraham Hirtz, le recensement de 1851. « En très petit nombre » et sans « aucune influence », les Juifs de Nantes bénéficièrent cependant du soutien des autorités locales qui, certes, appliquaient la loi mais, dans les situations difficiles, avec une bienveillance marquée.

« Les enfants de Jacob, en France, sont traités comme nos frères » a-t-on pu lire dans La feuille nantaise du 8 floréal an VI.

La longue période qui suivit confirma-t-elle cette belle affirmation pour les Juifs de Bretagne ? Sans doute l’antijudaïsme théologique n’avait-il pas disparu, mais il semble avoir été peu virulent, si l’on se fie aux œuvres de littérature populaire qui se prêtaient pourtant le mieux à son expression.

Quant à l’antisémitisme il faut attendre 1886 pour qu’il surgisse dans les colonnes des journaux locaux.

En conclure que les préjugés, la méfiance à l’encontre des Juifs n’avaient pas survécu à la Révolution serait inexact. Aux propos du maire de Nantes qui, en 1808, soupçonne les deux familles juives de sa ville d’adjoindre, à leur activité de petits commerçants, « la pratique et les bénéfices de l’usure » ; à ceux du commissaire de Brest les accusant, entre autres délits, de se livrer à « la fraude au commerce de marchandises prohibées », répond, en écho, ce fonctionnaire nantais qui, soixante ans plus tard, prétend les voir exercer « des professions un peu suspectes ».

Chaque fois il ne s’agit que d’opinions individuelles, exprimées dans des courriers administratifs confidentiels. En Bretagne, comme dans la plupart des autres régions, l’expression publique de sentiments violemment antisémites ne débuta qu’avec la publication de La France juive, de Drumont.

La presse bretonne, en ce dernier quart du XIXe siècle, est composée d’une multitude de gazettes dont l’audience réelle est souvent très inférieure aux ambitions affichées par le titre : Le Salut, gazette de Bretagne n’est guère diffusée qu’à Saint-Malo et Dinan ; L’Éclaireur, courrier de Bretagne ne traite, dans ses pages locales, que des faits divers rennais, en concurrence avec le Journal de Rennes, le Journal d’Ille-et-Vilaine ou Le Bonhomme breton. À partir de ces cinq journaux édités et lus, essentiellement, en Ille-et-Vilaine, on peut observer la naissance de l’antisémitisme comme argument polémique des critiques monarchistes à l’encontre du gouvernement républicain et de l’administration.

Le Salut, L’Éclaireur, Le Journal de Rennes, dans les années 1885 et 1886, consacrent l’essentiel de leurs premières pages à vilipender les ministres républicains, Jules Ferry, Gambetta, le général Boulanger ou Waldeck-Rousseau. L’expédition coloniale au Tonkin, la « République laïque » enlevant les crucifix des écoles et des bâtiments officiels, suscitent la colère des éditorialistes qui y voient le pouvoir occulte de la franc-maçonnerie.

C’est ainsi que Le Salut, le 9 janvier 1886, croit reconnaître les prémices « d’un mouvement révolutionnaire à Saint-Méloir », près de Cancale. Il accuse « un comité républicain », composé de « la bande opportuniste » et de francs-maçons, de vouloir « la destruction de l’idée religieuse et surtout l’anéantissement du culte catholique », ce qui est « le but réel de la franc-maçonnerie ».

On dénonce la collusion entre la République et la franc-maçonnerie mais, jusqu’à l’été 1886, sans aucune allusion antisémite.

Changement de ton et d’adversaire, sur le même thème de l’anticléricalisme républicain, en septembre 1886 ; le 7, l’éditorial du Salut traite de « l’œuvre de déchristianisation » :

« La haine juive continue, contre la France, sa campagne de déchristianisation. Le Juif Naquet1 […] s’applaudit d’avoir, dans la capitale, chassé les sœurs des hôpitaux […]. On chasse les frères des écoles et les sœurs des hôpitaux, œuvre de prédilection de ce Juif. Il applaudit aux actes du Juif Hérold2 qui a fait jeter le Christ des écoles aux tombereaux […] Vous prétendez, ô Juif, expulser les catholiques de tous les hôpitaux, de toutes les écoles, de l’armée, de la magistrature, de tous les emplois, afin de détruire l’Église et déchristianiser la France de Jeanne d’Arc et de Saint-Louis. »

Ce n’est pas l’outrance du propos qui surprend, d’autres articles sur ce sujet avaient été aussi violents, mais, pour la première fois, « le Juif » devient l’ennemi désigné, désormais, en toutes circonstances, par cette presse malouine et rennaise. Le facteur déclenchant est révélé de façon exemplaire dans le Journal de Rennes. Le 23 avril 1886, il fait état du différend qui oppose « Monsieur Drumont et le journal Le Monde ». L’auteur de l’article rappelle « qu’il se fait beaucoup de bruit, depuis quelques jours, autour d’un livre de Monsieur Édouard Drumont, intitulé La France juive ». Il cite ensuite la lettre de démission que Drumont avait adressée au rédacteur en chef du Monde.

Il se trouve, qu’à quelques mois d’intervalle, cette information est précédée et suivie par deux articles traitant d’un sujet fréquemment abordé, car important pour l’économie locale, l’adjudication des fournitures de fourrages et de céréales aux garnisons, nombreuses à Rennes, Dinan, Saint-Malo. Les organes de la presse monarchiste dénonçaient périodiquement la concurrence, déloyale à leurs yeux, qu’une grande société commerciale, « La Graineterie française », faisait « aux agriculteurs et négociants de notre ville et de notre département ».

Le 17 septembre 1885, le Journal de Rennes protestait contre le monopole de fait de « cette puissante société parisienne de spéculateurs ». Un an plus tard, le 28 septembre 1886, toujours accusée de « casser » les prix, cette « société parisienne » est désormais : « Une société juive que les pouvoirs publics semblent couvrir d’une protection inexplicable. » Drumont a dessillé les yeux des rédacteurs rennais et malouins qui, durant tout l’été, avaient fait preuve d’une belle émulation pour se montrer dignes de lui.

L’Éclaireur (6, rue Beaumanoir à Rennes) avait sonné la charge, dès le 19 juillet 1886, contre « la juiverie cosmopolite qui spécule sur les céréales » en dénonçant « les bénéfices des intermédiaires israélites qui jettent sur notre marché les céréales de la Russie et des États-Unis », avec la complicité des « Israélites de la Chambre ».

Sous le titre « Encore les Juifs », le journal citait là une lettre écrite de Paris à L’Union de l’Ouest, par un certain « M. H. de la M. », et l’agrémentait d’un commentaire approbateur : « Les appréciations de notre distingué confrère confirment absolument les révélations si curieuses faites par Édouard Drumont dans La France juive. Elles mettent une fois de plus en évidence le courage qu’il a fallu à l’auteur pour écrire cet ouvrage. »

L’offensive antisémite bat son plein à l’automne après un mois d’août marqué, dans L’Éclaireur du 11, par une attaque contre le Général Boulanger, ministre de la Guerre, qui a fait procéder à une enquête aux Magasins généraux de l’habillement, à la suite d’informations parues dans un journal du soir : « Il y a quelque dénonciation juive là-dessous et Monsieur Boulanger fait l’empressé. »

Le 25 août, autres propos antisémites, dans le Journal de Rennes, cette fois, qui revient sur la naturalisation des Juifs d’Algérie : « Cette naturalisation, chose monstrueuse en elle-même. »

Septembre 1886 voit se déchaîner les chroniqueurs locaux.

C’est encore L’Éclaireur qui ouvre la voie par un long éditorial de Louis Baume, directeur politique du journal. Sous le titre « Juiveries », il prend prétexte des obsèques de la baronne de Rothschild, relatées par les quotidiens parisiens, Le Figaro, Le Gaulois, pour exprimer son indignation : « Partout la même apothéose juive ! […]. Ce qui me frappe, c’est une réminiscence de La France juive de M. Drumont. Plus on y réfléchit et plus ce livre est vrai. La presse est juive parce qu’elle tient au capital et, qu’aujourd’hui, le capital est juif. » Il poursuit en critiquant la présence d’un prêtre catholique, « curé issu d’une des grandes paroisses de Paris », dans le cortège : « Un rabbin devant le cercueil, un curé derrière, voilà un véritable luxe. La vanité des Juifs allemands a dû y trouver satisfaction. »

Cet éditorial du 7 septembre n’a pas, semble-t-il, épuisé la verve de M. Baum qui récidive, autre occasion mais sujet immuable, le surlendemain : « Une date honteuse. » Il fait référence au 4 septembre 1870 quand fut proclamée la République. « Ces Juifs, Crémieux, Gambetta et les autres guettaient nos malheurs comme les immondes Juifs allemands suivent les armées, attendant l’heure de voler les morts. »

L’organisation, à Bucarest, d’un « Congrès antisémitique » donne, une fois encore, l’occasion à L’Éclaireur (23 septembre 1886) de longuement citer un texte de Drumont. Il s’agit, en l’occurrence, de la lettre par laquelle celui-ci, empêché de participer au Congrès, délègue à Jacques de Biez l’honneur de représenter le « comité antisémitique français ». Intégralement reproduite, cette lettre permet aux lecteurs de savourer la pensée du maître sur « la prétendue civilisation juive ayant bouleversé les lois de l’ordre économique, […] ayant fait disparaître de la terre tous les sentiments de foi, de justice, de respect, de désintéressement, de devoir… ».

Parmi les journaux républicains, si le Journal d’Ille-et-Vilaine ne fait aucune allusion à Drumont ni à son livre, la position du Bonhomme breton est plus ambiguë ; le 26 septembre 1886, il publie cet article :

« Un congrès antisémitique : Un congrès antisémitique international a siégé pendant trois jours de la semaine dernière à Bucarest. Voici, à titre de curiosité, la résolution adoptée par cette réunion :

Le congrès antisémitique international, réuni à Bucarest, admet et s’engage à propager et à exécuter ce qui suit :

  • Les Juifs sont reconnus comme indignes de rester plus longtemps en Europe au milieu des peuples.
  • Jusqu’à ce qu’on trouve les moyens de pouvoir les chasser des États européens, le congrès impose à ses adeptes de Roumanie, de France, de Hongrie et de tous les autres États qui adhèrent à ces décisions, de demander à leurs gouvernements et à leurs chambres :
  • De ne laisser accorder par l’État, les districts et les communes aucune concession sous n’importe quelle forme aux Juifs, même sous un nom d’emprunt.
  • De n’accorder aucune fonction salariée par l’État, le district ou la commune à aucun Juif, ni aux sociétés d’assurances, ni aux banques…
  • De ne vendre aucune propriété aux Juifs, de ne pas leur accorder le droit d’affermer des terres, des maisons ni des moulins (que personne non plus n’afferme aux Juifs ni terres, ni maisons, ni hôtelleries, ni cabarets…)
  • D’interdire aux Juifs de tenir des établissements tels que : restaurants, hôtels, cafés, brasseries, fabriques d’alcool et débits de vin, de les empêcher d’être boulangers, épiciers, marchands de grains, médecins et pharmaciens.
  • D’intervenir auprès des prêtres de toutes les confessions pour qu’ils propagent ces idées parmi leurs paroissiens et auprès des professeurs, à l’école, pour que rien ne soit acheté, par eux, chez les Juifs et qu’ils ne prennent aucun Israélite à leur service.
  • Toutes les nations qui adhèrent à ces décisions doivent intervenir auprès de leurs gouvernements pour qu’il soit fait des lois dans ce sens, et il doit se former chez elles des comités qui, par des pétitions collectives, demandent l’application de ces décisions. »

« À titre de curiosité », certes, mais curiosité que Le Bonhomme breton ne commente pas. Doit-on comprendre cette retenue comme une marque de confiance vis-à-vis de lecteurs suffisamment avisés pour adopter une attitude critique à l’égard de cette litanie de haine et d’exclusion ? Ou bien, la rédaction de cet « hebdomadaire républicain » hésite-t-elle à s’engager clairement contre cette résolution qui bafoue tous les principes d’émancipation et d’intégration des Juifs ?

L’hésitation n’est pas de mise pour les rédacteurs de L’Éclaireur qui avaient anticipé les conclusions du congrès en écrivant, le 22 septembre, sous la signature de Louis Baume, « La loi du talion », appel au boycott des commerçants juifs et francs-maçons :

« Les Juifs et les francs-maçons se liguent entre eux, dans l’intérêt égoïste de leur secte, et combattent les Chrétiens sur tous les terrains, sur celui du commerce comme sur celui de la politique […]. Si nous nous liguions à notre tour […] nous sauverions les commerçants catholiques menacés par le syndicat juif. »

Évoquant le sort d’une « France catholique […] toute entière enfermée dans les coffres d’Israël », notre Drumont rennais propose, pour remède, le fichier et l’exclusion :

« Maçonnerie et juiverie, aujourd’hui, se confondent », il faut donc dresser des listes « où l’on inscrira tous les commerçants et industriels connus pour leur affiliation à la maçonnerie et leur participation active à la politique républicaine ».

Juifs, Maçons, Républicains, trilogie que stigmatisa, 56 ans plus tard, « l’État français » du Maréchal Pétain et de Laval.

Le Juif, fidèle suppôt d’une république laïque accusée de ne souhaiter rien moins que la déchristianisation de la France, version moderne du peuple déicide.

Le capitalisme cosmopolite juif qui contrôle la presse et les gouvernements tout en ruinant, par ses spéculations, les laborieux agriculteurs et commerçants catholiques. Le Juif corrupteur des valeurs morales… Il ne manquait, pour parfaire l’éducation antisémite des lecteurs, que de les mettre en garde contre le Juif apatride et fauteur de guerre. Le Journal de Rennes comble cette lacune le 15 octobre 1886.

Dans la rubrique « Lettres politiques », il s’inquiète des projets bellicistes des républicains et du ministre de la Guerre, le Général Boulanger, qui rêvent de reconquérir l’Alsace et la Lorraine. Non pas que l’auteur de la rubrique y soit hostile, mais il soupçonne que « derrière ces paladins se cache la juiverie internationale qui voit, avant tout, dans la guerre, une “magnifique affaire”. Que la France soit victorieuse ou non, peu importe à Israël ».

L’année s’achève par une vigoureuse campagne d’incitations à lire Édouard Drumont. Le Journal de Rennes fait deux fois, en novembre, l’éloge de La France juive. Le Salut, gazette de Bretagne se fait encore plus pressant.

« L’apparition de La France juive a été un événement. Voici un autre événement : on annonce une nouvelle édition populaire et magnifiquement illustrée du livre de Monsieur Édouard Drumont. Ajouter au texte l’attrait de l’illustration […] c’est incontestablement renouveler le puissant intérêt de l’ouvrage. » (4 décembre 1886.)

« Comment j’ai fait La France juive. Sous ce titre Monsieur Édouard Drumont va exposer dans Le Pilori, un vaillant journal de combat, comment il a été amené à publier La France juive, cette formidable machine de guerre qu’il a dirigée contre la République et la Juiverie. » (7 décembre.)

Ce même numéro du Salut publiait un grand encart publicitaire : « La France juive, nouvelle édition illustrée. » La semaine suivante, nouvelle publicité accompagnée, cette fois, d’une citation du Petit Journal vantant « l’œuvre de propagande populaire » qu’est cette édition illustrée en livraisons, tous les 15 jours, à 10 centimes. Le premier numéro étant accompagné d’un grand portrait d’Édouard Drumont.

Si les deux journaux républicains de Rennes échappent, en 1886, à cette vague antisémite, leurs trois concurrents monarchistes cristallisent sur le Juif toute l’aversion exprimée, jusque-là, à l’encontre du Régime.

Quel écho pouvait avoir ces feuilles quotidiennes ou hebdomadaires sur l’opinion publique?

Habilement composées, elles offraient deux pages consacrées aux événements nationaux et internationaux choisis parmi ceux qui permettaient une critique acerbe de la politique « opportuniste » des Républicains centristes.

Une ou deux pages intérieures étaient réservées aux faits divers locaux et à la publicité. Le nombre de leurs lecteurs, à l’échelle de la ville (Rennes, Saint-Malo, Dinan…), voire du département, ne devait pas être négligeable parmi les classes moyennes.

Négociants, employés, officiers, paysans aisés et propriétaires terriens, bourgeoisie urbaine semblent avoir composé le public visé.

Un public peut-être plus large pour les hebdomadaires, « notamment dans les campagnes d’habitat dispersé » où, venir au bourg, le dimanche, était une obligation à la fois religieuse et sociale3.

Le discours d’Édouard Drumont trouvait des lecteurs réceptifs chez tous ceux qui, par haine du régime ou, plus prosaïquement, pour justifier des déboires personnels, étaient à la recherche d’un bouc émissaire. C’était le cas d’un Rennais, Jules Ménard, cité dans L’Éclaireur, courrier de Bretagne du 24 septembre 1886. « Négociant à Rennes », il accusait les « deux Juifs d’origine allemande », fondateurs de la « Graineterie française », de s’être enrichis en spéculant sur les fournitures aux armées pendant la guerre de 1870.

Neuf ans plus tard, en 1895, il publia un pamphlet de près de trois cents pages : Traîtres et pillards, l’opportunisme judaïque en Bretagne4.

L’antisémitisme social d’un négociant rennais

Ancien « fournisseur militaire pour les grains et les fourrages de 1867 à 1892 », Jules Ménard se présente d’emblée comme victime des malversations des « puissants fournisseurs juifs » de la Graineterie française.

Son argumentation, assez répétitive, consiste à partir d’un fait local, censé mettre en lumière la déloyauté des dirigeants de la société exécrée, pour affirmer, à défaut de fournir des preuves, la complicité des autorités en place et dénoncer le pouvoir de nuisance de « la juiverie internationale ».

Dès le premier chapitre, il évoque une adjudication de céréales, à Rennes, le 22 septembre 1888, au cours de laquelle 1 600 quintaux d’avoine, proposés cependant à un prix très faible, furent refusés par l’administration militaire au profit de l’offre faite par les « accapareurs juifs ».

L’explication de ce scandale lui avait été donnée par un article du Petit Rennais, le 6 septembre 1889, qui dénonçait la collusion entre les gouvernements successifs de Monsieur de Freycinet, « le judaïsant Freycinet », et les Juifs5.

Jules Ménard renchérit : « Freycinet […] a profité de son trop long passage au ministère pour livrer […] l’État-major à des Juifs comme Dreyfus6 […] et les fournitures de l’armée à des empoisonneurs et à des faussaires, à tous les accapareurs juifs et allemands. » M. de Freycinet, « ce huguenot judaïsé », ou encore « ce huguenot enjuivé », allait « livrer l’armée aux Juifs comme son émule Crémieux leur avait livré l’Algérie ».

La rancœur, compréhensible, du négociant en fourrages évincé des marchés publics d’Ille-et-Vilaine, trouvait son exutoire dans un délire antisémite : « La juiverie et ses complices avaient atteint leur but, […] réalisé leur grand projet d’accaparement des fournitures militaires » ce qui mettait « notre armée à la merci d’une bande de Juifs et de cosmopolites ».

Pour donner plus de force à sa démonstration, l’auteur fait appel à ses souvenirs d’ancien combattant :

« Le 15 août 1870, nous avons aidé à enterrer les morts sur le plateau de Mey sous Metz. Dans l’espace d’une nuit une partie des morts […] avaient été dépouillés de tous leurs vêtements […]. Qui avait pu commettre une semblable profanation si ce n’est la horde des Juifs qui suivaient les armées allemandes ?

Les Juifs allemands aux mains crochues sont là […]. Une nation chrétienne à dépouiller, leur joie est au comble. »

Accusation atroce et démentielle, portée sans la moindre preuve : « Qui ?… si ce n’est… », mais qui fait partie, dans la France de cette époque, des calomnies proférées contre les Juifs allemands.

L’éditorialiste de L’Éclaireur n’en avait-il pas déjà usé ? Mêlant le récit de ses exploits guerriers à celui de son combat contre la « Graineterie dite française », Jules Ménard continue à appliquer sa vision paranoïaque, aussi bien aux malversations supposées du marché breton des fourrages pour l’armée, qu’aux influences néfastes de la « juiverie » dans tous les secteurs de la vie politique française.

Au premier thème se rattache cette question : « Quel est le sous-secrétaire d’État à la guerre qui, poussé par la juiverie, a ordonné l’exécution d’un bon fournisseur breton ? ». Rassurons-nous, il ne s’agit que de l’incinération de cent tonnes de foin déclaré impropre à la consommation par l’Intendance militaire.

Preuve, néanmoins, de « l’influence des Juifs », la « Graineterie française » est accusée d’avoir fourni, dans le même temps, à la garnison de Dinan, du « foin de Plerguer [qui] donne des poux ».

À l’évidence, il faut voir là-dessous la complicité des officiers de l’Intendance dont beaucoup démissionnent « pour entrer dans la juiverie » et percevoir des revenus de 15 à 20 000 francs par an, somme six à huit fois supérieure à leur solde.

« On nous affirme que la place de Dinan rapporte cette somme à son préposé de la bande juive. »

L’auteur conclut la première partie de sa démonstration en passant de « l’exécution d’un bon fournisseur breton » à celle de la Bretagne toute entière : « Lorsque la juiverie sera convaincue qu’il n’y a plus moyen de continuer à ruiner la Bretagne […] elle fera tout pour faire monter l’avoine et vendre au poids de l’or d’Israël le fruit de ses accaparements coupables » ; raisonnement et conclusion logiques à partir de prémisses délirants.

Le second volet de ce réquisitoire relève encore plus de l’injure antisémite et de la diffamation que de l’analyse politique. M. Ménard use pour cela, soit de propos de son cru, soit de citations puisées dans la presse rennaise. Il s’emporte contre « ce Juif, Léon Say […] impudent Youdi, […] cet ami de toute la juiverie véreuse », avant de puiser dans Le Petit Rennais un complément d’information : « Le Juif Léon Say, président de la commission du budget au Sénat […] institution néfaste qui a été inventée par la société juive. »

Sachant cela, le lecteur admettra que les membres de cette commission ne sont que « les pantins de la finance juive ». Fort de cette caution journalistique, notre auteur dénonce « la République judaïque » par le biais d’un exemple local traité de manière particulièrement odieuse et, curieusement, très proche d’un article publié, près d’un demi-siècle plus tard, dans L’heure bretonne7.

Jules Ménard prend pour cible le préfet d’Ille-et-Vilaine, forcément corrompu puisque représentant d’une « République judaïque ». Ce fonctionnaire « avait trouvé moyen de s’accoupler par un mariage digne de lui. Aussi a-t-il épousé une Juive allemande, la fille d’un banquier juif […]. Marié à une Juive allemande, à défaut d’autres mérites il est devenu inviolable, sacré, tabou ! »

Suit un tissu de ragots calomnieux et grossiers, telle cette accusation de réaliser des bénéfices sur les crédits de chauffage et de fournitures de la préfecture. Anecdote qui suscite ce commentaire : Il n’est pas « de bedides égonomies, comme dit sa femme, la juive de Cassel » qui fait ainsi preuve d’une « parcimonie toute judaïque ». Lorsque, cent pages plus loin, il décrit la cérémonie d’inauguration de la statue de Le Bastard, ancien maire de Rennes, le 14 juillet 1895, l’auteur ne peut résister, une fois de plus, à son obsession : « Le préfet, accompagné de sa femme, la Juive de Cassel… »

Traîtres et pillards… ayant démontré, c’était du moins son but, comment « l’opportunisme judaïque » pouvait écraser un homme qui refusait « de se faire le valet d’une bande d’accapareurs juifs ou cosmopolites », l’ancien fournisseur aux armées, soudain inspiré, prophétise, en conclusion, la venue du temps où « la France chrétienne de Clovis et de Charlemagne… [peinera]… sous le bâton pour engraisser une bande de Juifs ». Déjà « la trahison s’introduit par le Juif jusque dans notre État-major […]. Combien notre vaillante armée peut compter de Dreyfus ? ».

Digne émule de Drumont, il convie tous les « Français de France » à « s’unir contre l’ennemi commun : le Juif » afin de « renvoyer ces pillards orientaux dans leurs sables ». Antisémite éveillé, il entend alerter les non Juifs, inconscients du péril qui les menace.

Traîtres et pillards… ne trouva pas d’éditeur et ne convainquit apparemment pas les libraires. Il fut « en vente chez l’auteur, rue Thiers, à Rennes ». M. Ménard s’attribue, dans ce livre, des qualités sans doute réelles : droiture, intégrité, un civisme exemplaire que prouvent son engagement en 1870 et son indignation devant la prétendue corruption des élus et des fonctionnaires. Ces vertus qui fondent, à ses yeux, sa supériorité de bon « Français de France » justifient, a contrario, sa vulnérabilité, donc son échec professionnel, face à des concurrents intrigants, sans scrupule, corrupteurs… puisque juifs.

L’immoralité, inhérente aux Juifs, prend au dépourvu le non Juif respectueux de règles éthiques que ne reconnaissent pas les « Sémites cosmopolites ».

Jules Ménard, lecteur de Drumont, est aussi l’héritier de ces commerçants rennais, malouins ou nantais du XVIIIe siècle qui accusaient systématiquement les négociants juifs de transgresser les règles du commerce honnête.

Son antisémitisme amalgame relents d’antijudaïsme traditionnel (le Juif asservira les nations chrétiennes) et mythe du Juif doté de caractères propres à sa « race », dont il use contre son pays d’accueil : en le pillant, c’est ainsi qu’au chapitre IV de son pamphlet, l’auteur cherche à « démontrer que la bande juive mène tout » et que « soixante personnalités possèdent […] la moitié de la fortune de la France » ; en le corrompant et en le trahissant, la condamnation du capitaine Dreyfus venant, selon lui, conforter sa démonstration.

Tout au long de ces trois cents pages s’exprime un antisémitisme social, pas encore biologique, racial, encore qu’une réflexion puisse être déjà amorcée en ce sens.

En appendice à son œuvre, l’auteur cite, in extenso, deux discours prononcés à l’Assemblée Nationale le 27 mai 1895, sur le thème de la « question juive ». L’un des orateurs qui a retenu son attention, le vicomte d’Hugues, proclame : « Personne ne saurait nier qu’existe une question juive en France. Seulement […] diverses personnes admettent que cette question juive repose seulement sur le terrain religieux, d’autres la voient uniquement sur le terrain politique, et très peu enfin la jugent au point de vue des races ».

Ce troisième volet de l’antisémitisme moderne ne tentait-il pas aussi l’ex-fournisseur militaire pour les grains et les fourrages?

Reste à savoir qui lut de telles diatribes ? En l’absence de toute information relative au nombre d’exemplaires vendus, il est permis de supposer que, seuls, quelques familiers prirent la peine de se les procurer « chez l’auteur ».

En Bretagne pendant l’affaire Dreyfus

De la condamnation du capitaine Dreyfus (22 décembre 1894) à l’acquittement d’Esterhazy (11 janvier 1898)

En 1895, alors que s’achevait le premier acte de ce qui allait devenir « l’affaire Dreyfus », en Bretagne comme dans toute la France, une partie de l’opinion publique s’était, depuis longtemps, ralliée à l’antisémitisme véhiculé par l’auteur de La France juive.

Nous avons pu observer quelle séduction exerça Édouard Drumont sur les rédacteurs de la presse monarchiste et cléricale, dès 1886, à Rennes ou à Saint-Malo.

Les années suivantes, si l’antisémitisme ne s’exprima guère au quotidien, dans ces journaux, il n’en resta pas moins présent, à l’état latent, dans les esprits, prêt à ressurgir quand l’occasion lui serait offerte.

Ce fut le procès et la condamnation du capitaine Dreyfus. À l’image de l’ensemble des Français, mis à part ses proches, toutes les gazettes locales étaient, à ce moment, persuadées de la culpabilité de l’officier, mais leurs analyses divergeaient selon leurs familles politiques.

La Chronique de Fougères, journal républicain, de tendance radicale, estimait que « le cas de Dreyfus est des plus simples : il a trahi son pays ». Cette même conviction prima à l’issue du procès et l’emporta encore, en 1898, lors du jugement et de la condamnation d’Émile Zola ; attitude anti-dreyfusarde, s’il en est, mais exempte d’antisémitisme.

Il n’en allait pas de même du concurrent monarchiste, conservateur, Le Journal de Fougères. Dès le 10 novembre 1894, six semaines avant le verdict, Dreyfus y était déjà condamné en tant que Juif :

« Les Juifs sont 120 000 en France et, en moins d’un siècle, ils ont accaparé près de 1/6 de nos biens et de notre fortune. On les trouve partout occupant des hautes fonctions dans les préfectures, dans l’armée, dans la magistrature. Ils sont propriétaires ou commanditaires d’une foule de journaux […]. Avec l’or qu’ils nous ont volé ils corrompent nos hommes politiques et la France n’est plus la France, elle est aux 120 000 Israélites qui l’habitent. »

Une fois lancée cette accusation collective, qui reprenait tous les arguments ressassés du Juif accapareur, corrupteur, dominateur, « le cas Dreyfus » devenait encore plus limpide : « La trahison du capitaine Dreyfus est bien odieuse, mais pourquoi confier nos secrets à des gens dont la vraie patrie n’est pas la France, mais bien la Judée, la Terre promise8 ? »

Cette opposition entre anti-dreyfusards parce qu’antisémites et anti-dreyfusards nationalistes sans relent d’antisémitisme, se retrouve, quatre ans plus tard, dans les pages du Salut, journal de l’arrondissement de Saint-Malo et de L’Avenir de Rennes et d’Ille-et-Vilaine, lors du « moment antisémite9 » qui suivit la publication de « J’accuse », déchaînement de passions parfois jusqu’aux limites, jamais franchies, du pogrom.

En 1896, deux ans avant cette année de grandes vociférations, un témoignage, autre que ceux des articles de presse mais qui les recoupe, est apporté par un de ces vingt ou trente Juifs qui résidaient alors à Rennes (29 recensés en 1872).

Un témoin de qualité puisqu’il s’agit de l’historien Henri Sée, Rennais de fraîche date, professeur à la Faculté des lettres depuis la rentrée 1893 -10. Dans une lettre à son ami André-Ferdinand Hérold, du 18 juin 1896, il relate la polémique qui a opposé quelques universitaires de Rennes, juifs ou non, Henri Sée, Victor Basch, Pierre Weiss, Jules Andrade, à un ancien chargé de cours à l’école de médecine, « renvoyé […] pour indélicatesse ».

Ulcéré, ce personnage choisit, par voie de presse, de « faire de l’antisémitisme et il a calomnié bêtement deux collègues des Sciences qui, d’ailleurs, ne sont nullement juifs. Nous l’avons exécuté proprement à la grande stupéfaction des Rennais et pour leur édification ».

Parmi les calomnies antisémites qu’évoque Henri Sée, ce professeur « indélicat » attribuait, à un de ses anciens collègues, de prétendues fonctions lucratives imméritées et ironisait sur le fait que « son âpreté seule à l’assiette au beurre lui a sans doute mérité son qualificatif de Juif ».

Il poursuivait en s’indignant du « favoritisme éhonté dont bénéficient, dans l’Université, les Juifs et les Protestants ». Pris à partie dans une tribune libre des Nouvelles rennaises par Henri Sée et ses amis, leur adversaire revint à la charge : « Vous pensiez donc que cela durerait toujours ? Que cette petite coterie cosmopolite du “Gros Chêne” [la maison de Victor Basch, faubourg d’Antrain] pourrait indéfiniment nous traiter, nous autres Rennais, en parias, en rustauds […] n’oubliez pas […] que l’on distingue en France des Français et des rastas. »

L’antisémitisme de ce médecin puisait aux mêmes sources que celui du grainetier Ménard. À l’amalgame « Juifs, Protestants » fait écho le « huguenot judaïsé » ou « huguenot enjuivé » par quoi Jules Ménard prétendait discréditer le ministre Freycinet. Les deux expriment une même rancœur contre le Juif accusé de s’approprier, ici, « l’assiette au beurre », là, le marché des fournitures aux armées. L’assimilation du Juif à l’étranger leur est commune : l’Allemand chez l’un, le « rastaquouère » chez l’autre, ennemis du « bon Français ».

Cette polémique « édifia-t-elle » vraiment les Rennais antisémites? On peut en douter. Henri Sée le reconnut lui-même, implicitement, en écrivant à son correspondant, le 25 janvier 1898 : « Nous avons contre nous tous les bourgeois et les innombrables cléricaux que contient cette ville […] d’ailleurs on entend dire ici, publiquement, qu’il faut massacrer les Juifs. »

Il est vrai qu’à ce moment, « Conspuez Zola ! Mort aux Juifs ! » était devenu le cri de ralliement de foules qui manifestaient à Paris et dans nombre de villes de France avec une violence et un succès populaire parfois bien supérieurs à ce que connaissaient Rennes, Brest, Quimper, Dinan ou Saint-Malo.

Quelques jours auparavant, le 14 janvier, l’éditorialiste de L’Avenir de Rennes et d’Ille-et-Vilaine, rendant compte du procès dont le commandant Esterhazy sortait acquitté, s’inquiétait et s’indignait des réactions de la foule : « Vive Esterhazy ! À bas les Juifs ! C’est par ces cris […] qu’une foule compacte a accueilli le verdict. » Il y voyait l’expression de « passions religieuses dans tout ce qu’elles ont de plus violent et de plus odieux ».

Il dénonçait les « haines aveugles » et ce « déchaînement de fureurs et de férocités ». Il n’était cependant pas dreyfusard. En fait il n’avait pas d’avis sur la culpabilité de Dreyfus, « peut-être un misérable », mais il méprisait les antisémites et, en bon républicain anticlérical, les considérait comme manipulés par l’Église catholique et les partis réactionnaires.

13 janvier 1898, « j’accuse » de Zola, cortèges et slogans antisémites

En Bretagne, l’année 1898 fut donc tout aussi agitée qu’ailleurs et les rues des villes y résonnèrent aussi de clameurs hostiles. Dans les Côtes-du-Nord où seuls deux Juifs furent recensés, à Guingamp, en 1851 et en 1861, pour disparaître du « tableau des cultes » en 1866, Saint-Brieuc et Dinan connurent leurs mini-manifestations.

Une cinquantaine de lycéens et de conscrits s’agitèrent, le 27 janvier, à Saint-Brieuc. Deux jours plus tard, quelques centaines de Dinannais tournèrent en rond, deux soirs de suite, entre « la place du Champ », la gare, les casernes de cavalerie et le viaduc, aux cris répétés de « À bas les Juifs ! Vive l’armée ! »

« Messieurs, il est tard, où voulez-vous aller ? » Cette question judicieuse, posée par le lieutenant de gendarmerie, dont les hommes encadraient le cortège, resta apparemment sans réponse.

Comme, de Juifs, il n’y en avait guère à Dinan et que l’armée, par la faute des manifestants qui prétendaient la soutenir, subissait « le gros ennui d’être consignée » ainsi que le leur fit observer le maire, la vaillante troupe antisémite dinannaise renonça à troubler plus longuement le sommeil de ses concitoyens11.

Brest, Quimper, Lorient eurent leur lot d’incidents mineurs mais trois villes se distinguent par l’ampleur des manifestations et les violences, verbales le plus souvent mais parfois physiques, auxquelles elles donnèrent lieu : Rennes, Saint-Malo et, surtout, Nantes.

Une trame commune, l’antisémitisme, mais des leaderships différents, reflets des structures sociales locales.

Les travaux d’André Hélard et de Pierre Birnbaum, le premier suivant le regard d’un acteur-témoin, le second exploitant les rapports de police et les articles de presse, mettent en lumière cette fièvre qui gagna Rennes un an et demi avant que ses habitants n’apprennent que leur ville serait le siège du procès en révision du capitaine Dreyfus.

Ville universitaire, ville de garnison, ville aux nombreuses communautés et institutions catholiques, Rennes avait conservé, de l’Ancien régime, son « palais » et sa bourgeoisie « de robe ».

Dans ces milieux nationalistes et catholiques, le « J’accuse » de Zola, publié dans L’Aurore du 13 janvier 1898, suscita l’indignation ; mais le scandale vint surtout de la lettre adressée par Jules Andrade, professeur de mathématiques à la Faculté des Sciences, au général Mercier, ministre de la Guerre trois ans plus tôt, lorsque Dreyfus fut condamné :

« Mon cher camarade, tu étais ministre de la Guerre à l’époque de la condamnation de Dreyfus ; à cette époque je n’avais aucune des angoisses qui étreignent aujourd’hui tant d’esprits libres […] de plus, on savait à cette époque que Dreyfus avait été condamné sur une pièce matérielle, le bordereau […]. Aujourd’hui les choses ont changé.

Il existe une écriture […] infiniment plus ressemblante à celle du bordereau que celle de l’accusé condamné il y a trois ans.
Ce seul fait exige la révision du procès de notre camarade Dreyfus, du moins quand on veut apporter dans la justice un peu de la probité scientifique…

Quoiqu’il en soit, mon cher camarade, je suis persuadé que si, il y a trois ans, tu t’es trompé, tu t’es trompé de bonne foi.
Et c’est pourquoi, si Dreyfus est innocent, ce qui, je ne crains pas de le dire, me paraît de plus en plus probable, je te plaindrai de tout cœur.

D’ailleurs, la vérité, on l’aura, et toute nue, et cela en dépit de Tartufe qui vient de recevoir en France ses grandes lettres de naturalisation.

Camarade Mercier, je te serre la main.
J. Andrade, ancien élève de l’École Polytechnique. »

Le 17 janvier, L’Avenir de Rennes révéla cette lettre à ses lecteurs sous le titre « Une lettre de M. Andrade – À propos de l’affaire Dreyfus ». Le lendemain Les Nouvelles rennaises mentionnaient l’existence d’une pétition en faveur de Dreyfus où figuraient les noms de « Trois professeurs de facultés de Rennes, Messieurs Basch, Sée et Aubry. Les deux premiers sont Israélites ».

Jules Andrade et Victor Basch cristallisèrent l’hostilité des « patriotes » rennais durant la grande semaine d’agitation, du 16 au 25 janvier, où les cortèges oscillaient du « Gros Chêne », propriété de Victor Basch, au boulevard Sébastopol où habitait Jules Andrade. « Conspuez Basch ! À bas les Juifs ! »

Victor Basch, né à Budapest, était citoyen français mais toujours « étranger » pour ses adversaires. D’ailleurs il parlait allemand… Pour un universitaire diplômé de langue et littérature allemandes, c’était bien le moins. Comment, cependant, ne pas se méfier d’un professeur qui enseignait Nietzche et Goethe « à la jeunesse de Rennes12 »?

Quant à Jules Andrade, sa lettre fit l’unanimité de la presse locale contre lui. On ne lui reprocha pas seulement d’y défendre l’innocence de Dreyfus mais d’y tutoyer le général Mercier sous le prétexte qu’il s’adressait à un ancien polytechnicien comme lui.

Les brouillons des lettres, envoyées par le préfet aux ministres de l’Intérieur et de l’Instruction Publique, dès le 21 janvier, parlent de « lettre si inouïe », de « lettre si singulière » et « d’attitude inouïe13 » ; tandis qu’un des journaux rennais, citant un lecteur indigné, soulignait que le général Mercier avait bien été polytechnicien, mais vingt ans avant M. Andrade ce qui n’autorisait pas celui-ci à user du tutoiement, sauf à vouloir, délibérément, faire preuve d’insolence à l’égard d’une personnalité qui incarnait l’institution militaire.

Non seulement les quatre journaux nationalistes, antisémites et cléricaux, s’emportaient contre Jules Andrade, mais L’Avenir de Rennes, défenseur des principes républicains, se joignait à eux.

Deux jours après avoir publié, « à titre de curiosité », la « lettre de M. Andrade à propos de l’affaire Dreyfus », ce quotidien faisait état de la désapprobation de nombreux lecteurs et jugeait utile de préciser la position de la rédaction : Dreyfus avait été jugé et condamné par « sept officiers qui avaient tout intérêt à ce qu’il fût innocent. Il n’y a donc plus à y revenir ».

Sous cette mise au point, un entrefilet signalait « les manifestations d’étudiants à Rennes […] contre Andrade ». Malgré cette prudente retraite, le journal resta la cible de critiques et fut soupçonné, par un de ses rivaux, Le Petit Rennais, d’être dreyfusard. Il s’en défendit, le 21 janvier, en évoquant « tout ce qui a été publié ici contre le traître qui expie […] le crime de trahison qu’il a commis […]. De même nous avons désapprouvé […] la lettre de M. Andrade ». Qui L’Avenir voulait-il convaincre, la feuille rivale ou ses propres lecteurs ? Il ne faisait pas bon être réputé dreyfusard, trop tôt, à Rennes ; même pour le seul quotidien non antisémite.

En cette fin janvier 1898, Le Salut de Saint-Malo, adoptait un ton dramatique pour affirmer « [qu’]il souffle en France, depuis quelques jours, un vent de guerre civile. Et c’est au syndicat dont M. Zola s’est fait le porte-parole, qu’il faut s’en prendre […].

À Rennes notamment, et à Nantes, ont eu lieu des manifestations violentes contre les Juifs » (21 janvier). À Rennes, en effet, l’engagement des professeurs Andrade, Basch, Sée et Aubry avait provoqué de vives réactions parmi les étudiants qui organisèrent plusieurs défilés bruyants à travers la ville. Aux cris habituels de « À bas les Juifs ! Vive l’armée ! », entendus aussi bien à Paris qu’à Marseille ou Bordeaux, s’ajoutaient les anathèmes locaux : « Conspuez Andrade ! Conspuez Basch ! Conspuez Sée ! ».

Henri Sée reconnut, dans la foule, des fils de magistrats et, mêlés aux étudiants, des avocats, des bourgeois, des curés. Le 19 janvier, des affichettes invitaient « les patriotes » à se réunir « au Carlis, faubourg de Fougères, pour affirmer, encore une fois, l’amour pour la Patrie » (ill. B).

Le surlendemain, L’Avenir de Rennes rendit compte de cette réunion. « Environ 400 jeunes gens » se pressaient pour écouter les orateurs qui « en des termes très modérés » rappelèrent que « la population avait accueilli, jusqu’ici, les manifestations avec la plus vive sympathie » mais que, pour maintenir cet état d’esprit, « il fallait modérer les démonstrations ». Le journal relatait ensuite la formation d’un cortège « d’environ deux mille » manifestants qui, de la rue de Fougères, se dirigèrent vers la maison de Victor Basch avant de revenir sur leurs pas, traverser la ville et aller crier leurs slogans vengeurs sous les fenêtres de Jules Andrade. Le chroniqueur approuvait ces « jeunes gens », qualifiait de « grotesque » la lettre au général Mercier, et estimait qu’il « devient impossible que Monsieur Andrade continue ses cours à la Faculté des Sciences ».

Messieurs,
En présence des évènements scandaleux et antipatriotiques, qui désolent le pays, les patriotes ne sauraient trop affirmer leur amour pour la France grande et libre.
Un groupe de Cosmopolites, soutenu par les Andrade et autres Zola ne peut plus longtemps nous en imposer et bafouer l’Armée, cœur même de la Patrie.
Manifestons contre les Juifs et leurs amis, avec la dignité et le calme que donne la cause trois fois juste à la défense de la Patrie et de la liberté.
Venez tous, Jeudi soir, à huit heures, au Carlis Fausbourg de Fougères, pour affirmer encore une fois l’amour pour la Patrie.
Vrais Français de France !
LES ÉTUDIANTS.

À vrai dire, les meneurs étudiants, dont le fils du Procureur Général, avaient réclamé la démission des quatre professeurs dreyfusards. Seul Andrade fut finalement sanctionné d’une mutation à Montpellier, à la demande pressante du préfet qui eût apprécié que le ministre de l’Instruction Publique étendît cette mesure aux « professeurs israélites tels que MM. Basch et Sée qui ont adhéré à la protestation du journal L’Aurore » et dont la situation, de ce fait, serait « toujours fausse dans un milieu aussi catholique que la Bretagne ».

Il ajoutait, pour convaincre le ministre, « que leur présence à l’Université de Rennes ne peut que nuire gravement à son développement. C’est sans doute l’Université catholique d’Angers qui profitera de cette faute administrative14 ». Sombres présages!

Le « moment antisémite » rennais, pour bruyant qu’il fût, resta confiné à un milieu restreint d’étudiants soutenus plus ou moins ouvertement par un cercle bourgeois et clérical.

Lors d’une nouvelle et brève flambée, en juin I898, un rapport de police15 signalait la présence de nombreux élèves du collège Saint-Vincent parmi les manifestants. Un autre décrivait les élèves du séminaire applaudissant un cortège qui passait devant leur établissement.

Ses cibles furent, pour l’essentiel, les universitaires, juifs ou non mais dreyfusards. Cette démonstration ne tint la rue que huit ou neuf jours et s’acheva par une dernière réunion au « Carlis », suivie d’un défilé jusqu’au « Gros Chêne » pour un résultat assez piteux. Henri Sée, dans une de ses lettres, raconte l’intervention de contre-manifestants, une trentaine, contre… 1 500, mais « déterminés » et qui, aux invectives contre Victor Basch et ses collègues, répondirent par « Vive la République ! À bas les cléricaux16 ! » Crainte d’un affrontement brutal ou présence dissuasive de la police, toujours est-il que les manifestants se dispersèrent. Fin du dernier acte pour l’année 1898 à Rennes.

La lecture des deux journaux de Saint-Malo, Le Salut et l’Union malouine et dinannaise, informe avec force détails sur les manifestations et les incidents antisémites de janvier et février. Mêmes commentaires favorables dans les deux cas, s’agissant d’organes conservateurs, nationalistes.

Le 21 janvier, après avoir exprimé son inquiétude face au « vent de guerre civile » qui se lève en France, Le Salut y joint son petit souffle, en page 2 : « Manifestation antisémite : On annonce pour ce soir, Vendredi, à 8 heures, à Saint-Malo, une manifestation antisémite. On se réunirait en face des bureaux de la marine. »

La semaine suivante, l’Union malouine, hebdomadaire, rendit compte des trois journées d’agitation que connurent Saint-Malo et Saint-Servan. On y apprend que les élèves officiers de la marine marchande furent à l’origine du mouvement « pour protester contre l’invasion juive ».

Invasion toute relative dans une ville qui comptait deux dames juives en 1866, aucun Juif en 1872 et, si l’on observe les exploits de ces vaillants « patriotes », en 1898, deux magasins « qui passent pour être tenus par des Juifs » : Le Cristal Palace, rue de la Poissonnerie et Au petit Paris, rue de Dinan. Ces deux emblèmes de « l’invasion » firent l’objet de cris et de coups frappés « dans les volets de la devanture17 ». La manifestation du vendredi soir « qui fut assez calme » fut suivie d’une autre, le dimanche 23, plus importante, « environ 1 000 personnes », et plus violente, « les manifestants s’acharnaient principalement contre le magasin de Cristal Palace18 ». Cette fois la police fut débordée et la troupe dut intervenir : « À 10 h 1/2 un piquet de 50 hommes du 47e régiment d’infanterie a dégagé ce magasin et a mis fin à la manifestation. »

L’Union malouine approuve l’antisémitisme des protagonistes : « Les sentiments qui ont inspiré les jeunes candidats de la marine, promoteurs de ces manifestations, sont fort honorables », mais elle regrette que « en pareil cas, la lie de la population se mêle souvent aux hommes honnêtes qui prennent la rue comme théâtre de leurs démonstrations », et fustige « les jeunes voyous ne rêvant que plaies et bosses [qui] s’étaient mêlés aux patriotes ».

On comprend mieux l’ire du journaliste en lisant, à la suite du compte rendu, les excuses que les organisateurs de la manifestation présentent à « Messieurs les officiers du 47e régiment d’infanterie [pour] un acte de vandalisme qui s’est produit dimanche soir, au cercle de l’hôtel Franklin ». Un des « jeunes voyous » n’avait, semble-t-il, pas bien compris qu’un jet de caillou, patriote quand il visait la devanture d’un magasin juif, devenait délictueux et tout à fait regrettable quand il cassait une vitre du cercle des officiers.

C’en est fini pour Saint-Malo, il n’y eut plus de défilés vociférants. Saint-Servan, ne voulant pas être en reste, tenta de prendre la relève, mais les autorités municipales avaient compris le danger que représentaient ces actes de violence urbaine.

Tous les responsables civils et militaires privilégièrent le maintien de l’ordre. À Saint-Malo, à Saint-Servan, comme dans les autres villes de France (Nantes en offre aussi un bon exemple), la volonté de faire respecter la loi l’emporta sur les sympathies éventuellement éprouvées à l’égard des manifestants. La rue criait « Vive l’armée ! » mais ni l’armée, ni la police ne pactisèrent avec la rue.

C’est peut-être là que Le Salut de Saint-Malo se trompait. Aussi spectaculaires, tonitruantes et haineuses qu’elles fussent, les manifestations antisémites de 1898, n’ayant pu ébranler les institutions, ne mirent pas la France en danger de guerre civile.

L’Union malouine décrit de façon pittoresque la reprise en main par les pouvoirs publics à Saint-Servan :

« Manifestations anti-juives à Saint-Servan

Lundi soir, jour du tirage au sort, à Saint-Servan, trois à quatre cents jeunes gens des deux villes se sont réunis place du Naye, à Saint-Servan, et ont parcouru au pas gymnastique les rues de la ville en criant : À bas Zola ! À bas les Juifs ! Vive l’armée !

Mardi, 200 personnes environ s’étaient massées place Constantine. La police leur donna l’ordre de se disperser, ce qu’elles firent, mais elles se retrouvèrent un peu plus tard Grande-Rue et se mirent en marche en criant : À bas les Juifs ! Vive l’armée !

Quelques méchants gamins profitèrent du tumulte pour lancer des pierres dans les vitres de la pâtisserie Faerber et dans plusieurs autres maisons. Une demi-batterie d’artillerie à pied fut requise pour rétablir l’ordre.

Un nommé Tenier, demeurant rue Verte, a été arrêté : on le soupçonnait d’avoir crié ‘‘À bas les gendarmes !’’. Ce qu’il nie énergiquement. Un nommé Viot, marin, qui voulait brûler sur la place Bouvet un mannequin ayant la prétention de figurer Zola, a également été arrêté.

Mercredi, grand déploiement de troupes : à 7 heures et demie, une batterie d’artillerie vient s’établir place Bouvet ; la brigade de gendarmerie à cheval parcourt la ville ; M. le Maire et ses adjoints stationnent sur le perron de l’Hôtel-de-Ville ; les agents de police, armés de gourdins, dispersent les groupes en faisant le moulinet. Des patrouilles d’artilleurs vont jusqu’au pont des écluses pour empêcher les malouins d’envahir la ville.

Il n’a manqué qu’une chose, dans cette soirée absolument calme : les manifestants. »

Chassés de la rue, il restait aux antisémites à manifester leur haine d’une autre façon.

À Saint-Malo, ce fut l’ostracisme. Les gérants du Cristal Palace furent renvoyés par le propriétaire du magasin et quittèrent la ville. Le Salut, dans son numéro du 18 février, consacre un article, « Insolence juive châtiée », à deux incidents dont les héros sont des voyageurs de commerce.

De passage à Saint-Malo, ils reconnurent, dans l’hôtel qu’ils fréquentaient d’habitude, un voyageur juif que l’un d’eux prétendit avoir entendu dire, à Carentan : « Sans nous, vous ne mangeriez pas de pain. »

Commentaire du Salut : « Les Français ne peuvent subir un tel outrage des Youpins. » Le chroniqueur se félicite ensuite que les courageux voyageurs de commerce aient exigé, et obtenu de l’hôtelier, l’expulsion immédiate du dit « Youpin ». Jour décidément faste, « le même soir, au café Continental », les mêmes voyageurs « aperçurent deux autres Juifs […] un Monsieur et une Dame ».

À quoi les reconnurent-ils ? Voilà ce que ne dit pas le journal, ses lecteurs ne se posant sans doute pas la question. Ils les firent également chasser du café et malgré l’intervention « d’un consommateur […] ils restèrent maîtres du terrain ».

L’antisémitisme célèbre les héros qu’il mérite. Faits divers réels et odieux ou fantasmes de lecteurs ou de journalistes frustrés de « leur théâtre de démonstration » ?

À Nantes, une atmosphère de pogrom : on recense pour protéger, on recense pour dénoncer

Les manifestations nantaises furent d’une ampleur et d’une violence sans commune mesure avec ce qui a été, jusqu’ici, évoqué19.

La participation populaire fut massive, 15 000 personnes près de la rue Crébillon le 17 janvier. Les incidents ne se limitèrent pas, comme à Rennes, à des cris hostiles. Le rabbin Korb put entendre injures et menaces proférées sous ses fenêtres, rue Kléber, par des furieux qui, l’instant d’après, tentèrent d’enfoncer la grille d’accès à la synagogue de la rue Copernic et, n’y parvenant pas, s’en prirent, dans la même rue, au magasin Lévy.

Le lendemain, malgré la présence de renforts de gendarmerie et de soldats d’un régiment de dragons, les manifestations gagnèrent encore en violence. Son magasin, Au Pilotin, quai de la Fosse, pillé, Monsieur Szczupak fut brutalement pris à partie. Il ne dut son salut qu’à une rapide intervention de la troupe. Le même jour, un passant « désigné comme Juif » fut sauvé d’un probable lynchage par la police.

À Nantes, comme à Saint-Servan, la réaction des autorités fut rapide et très énergique. Le 19 janvier la ville fut quadrillée par la police, la gendarmerie et les patrouilles des dragons. Les forces de l’ordre intervinrent partout où des rassemblements se formaient, empêchèrent les cortèges de s’organiser, multiplièrent les arrestations, tandis que les magistrats prononçaient des sanctions immédiates et sévères.

La municipalité prit, elle aussi, très au sérieux la menace qui pesait sur ses concitoyens :

« On fait recenser à la hâte la communauté juive de la ville afin d’assurer sa protection : 42 noms figurent ainsi sur le rapport du commissaire daté du 21 janvier. Outre le rabbin Korb et quelques personnalités nantaises [Maurice Schwob, l’avocat Léon Brunschwig], on y trouve, majoritairement, des commerçants et des négociants. Les 25 magasins répertoriés se situant presque tous dans les grandes artères commerciales du centre-ville : rue Boileau, rue Crébillon, rue du Calvaire20. »

Cette liste des membres de « la Communauté des Israélites de Nantes », établie par le commissaire central, fut transmise au maire, au préfet et au général Lannes commandant la garnison. Elle comporte les noms des magasins à protéger et, pour ceux qui n’étaient pas commerçants, l’adresse de leurs appartements ; c’est le cas du rabbin Korb ou de M. Dreyfus, receveur principal des Postes.

Pour des motifs tout différents, un autre recensement circulait, publié par L’Indicateur israélite, journal antisémite dirigé par Philippe Sapin. 58 noms y figurent, répartis en trois catégories : « Synagogue 16 rue Copernic : rabbin Korb Samuel, concierge Alix » ; « Administrateurs du Temple hébraïque : président Schwartz Michel, vérificateur civil des chaussures militaires, vice-président Klein Jules, directeur de la Maison Crémieux, membres Emschwiller Léon, Diedisheim Moïse, Brisack Aaron, Salomon Salvador » ; « Commerçants, employés et divers ».

Aucune mention n’est faite des adresses personnelles, mais les noms des magasins ou le métier exercé sont indiqués. Ils confirment les informations professionnelles de la liste municipale.

Le négoce est l’activité dominante, 35 commerçants et 2 voyageurs de commerce. Toutefois, parmi les « oubliés » de la première liste, figurent 2 professeurs de lycée, MM. Bloch et Weil, ainsi qu’un commandant d’artillerie, M. Francfort.

La comparaison de ces deux recensements fortuits permet de mieux connaître la communauté juive nantaise en cette fin de siècle agitée. 74 adultes (25 noms sont communs aux deux listes, 32 ne figurent que sur la « liste Sapin » et 17 ne sont inscrits que sur la liste municipale) ; 43 sont, soit commerçants (41), soit voyageurs de commerce (2) ; la fonction publique est représentée par deux professeurs, un receveur des Postes, un « vérificateur civil des chaussures militaires » ; l’armée par un officier. Deux membres des professions libérales : un avocat (Léon Brunschwig, passionné d’Histoire, qui a publié de nombreux travaux dans la Revue des Études Juives), et une famille de journalistes, les Schwob, dont le fils, Maurice dirige Le Phare de la Loire en 1898. Outre le rabbin et le concierge de la synagogue, il reste 22 individus désignés, la plupart, comme rentiers, il s’agit en majorité de femmes souvent veuves.

Il serait hasardeux de comparer ces deux listes au recensement de 1872 qui dénombrait 102 Nantais juifs et de conclure à un déclin. Outre que, en 1898, il ne s’est agi que d’un pointage et non d’un recensement systématique, les enquêteurs privilégièrent des catégories de citoyens au détriment des autres ; soit pour leur assurer une protection plus efficace, grâce à un quadrillage préventif des forces de l’ordre, soit, au contraire, pour les désigner à la vindicte des « bons Français de France ».

Selon ces critères leur intérêt se porta sur : les adultes ou, plus exactement, les chefs de familles, c’est ainsi que les femmes n’apparaissent que si elles sont veuves ou adultes célibataires, économiquement indépendantes : « Mademoiselle Blum, rentière » (liste de L’Indicateur israélite) ; aucune mention n’est faite des enfants et adolescents.

Seuls les commerçants dont les magasins étaient des cibles particulièrement vulnérables sont mentionnés, ce qui doit inciter à la prudence quant à l’estimation de leur poids réel au sein de la communauté. Les notables, religieux ou symboles de réussite sociale, l’avocat Brunschwig ou le patron de presse Schwob, figurent sur la « liste Sapin » comme preuve que « la bande juive mène tout ».

A contrario, les ménages modestes, artisans à façon, ouvriers, employés, domestiques… sont ignorés, par la police et la municipalité, parce qu’ils ne sont pas réellement en danger et que, de toute façon, les protéger serait impossible. Ils sont ignorés également par L’Indicateur israélite dont ils terniraient le discours récurrent sur le Juif accapareur et sur le capitalisme juif.

Grâce à l’efficacité de la réaction des forces de police et de l’armée, et malgré la précision des renseignements mis à la disposition des émeutiers par des informateurs comme L’Indicateur de Monsieur Sapin, la première et la plus violente vague antisémite fut brisée.

Le calme, cependant, ne revint pas totalement. Toute l’année se produisirent des incidents : contre des forains, forains… donc Juifs ; contre le rabbin Korb qui, à nouveau agressé verbalement en mars, porta plainte. Des magasins, ici ou là, furent pris pour cibles : en juin, Le Grand Bazar, en février 1899, le Magasin Crémieux21.

Si à Rennes le noyau dur des manifestants était composé des étudiants des Facultés, à Nantes les commerçants allaient jouer un rôle majeur. Ils furent nombreux à participer aux trois ou quatre journées de quasi émeutes de janvier mais, surtout, ce sont eux qui donnèrent un second souffle à l’événement et entretinrent le ressentiment anti-juif en créant, en avril 1898, la « ligue patriotique antisémite ».

Cette ligue n’était rien d’autre, à l’origine, qu’une association de commerçants soucieux d’exploiter l’antisémitisme populaire pour éliminer leurs concurrents juifs. Tous les moyens furent bons : le boycott au profit des « maisons catholiques », l’intimidation des commerçants ou de leurs clients. C’est ainsi que devant Au Sans pareil, magasin des frères Deutsch, des photographes prenaient, ou feignaient de prendre des clichés22, tandis que des affichettes annonçaient la publication prochaine des portraits des Nantais qui pactisaient avec le commerce juif (ill. C).

L’appui de l’Église fut sollicité. La ligue demanda à l’évêque de Nantes d’encourager les curés de son diocèse à faire pression sur leurs paroissiens pour qu’ils renoncent à s’approvisionner chez des Juifs.

« L’évêque a répondu par un refus catégorique23. » L’objectif de ce harcèlement fut clairement énoncé lors d’une réunion de la ligue en décembre 1898 : « La lutte est entre la boutique française et la boutique juive. Nous avons bien le droit de défendre les nôtres24. »

Plus de cent ans après les lois d’émancipation des Juifs de France et la reconnaissance de leur citoyenneté, les commerçants nantais membres de la ligue, entendaient réserver le marché aux seuls « Français » et « Catholiques » ; le confrère juif était assimilé, une fois encore, à l’étranger. Signalant les incidents devant la Maison Crémieux, en février 1899, le commissaire de police écrivait que « le propriétaire est de nationalité juive25 ».

Ils avaient été quarante marchands merciers et quincailliers à signer, vers 1752, une supplique à « Messieurs les magistrats tenant la police de la ville et communauté de Nantes » pour faire « deffence » aux Juifs de venir commercer dans leur ville. Ils furent 257 Nantais, en avril 1898, à signer l’acte de naissance de la « ligue patriotique antisémite », bientôt rejoints par beaucoup d’autres.

Très active et soutenue par les mouvements nationalistes, la ligue maintint, durant toute l’année 1898, un climat de tension que ne connurent pas à ce point les autres villes bretonnes. Ses initiatives furent favorablement commentées par la presse locale, à l’exception du Phare de la Loire, ce « journal juif » dirigé par le « Juif Maurice Schwob », honni par les manifestants. Ce même Phare que, autre constante des procédés antisémites, l’Heure bretonne, organe du Parti National Breton, dénonça, le 18 juillet 1942, comme « enjuivé ».

« La question juive » s’impose dans la campagne électorale
82Les élections législatives, fixées au 8 mai 1898, donnèrent aux antisémites l’occasion de mesurer leur influence dans l’opinion publique. Les manifestations de janvier, même à Nantes, avaient montré leurs limites.

Dans la presse, les mois suivants virent la veine antijuive des rédactions s’émousser, sauf à reprendre vigueur lorsque l’actualité semblait propice. C’est ainsi qu’au Salut de Saint-Malo les démêlés de Max Régis avec la justice furent salués, le 29 mars, d’un article : « Comment la République juive entend l’égalité. »

Rédacteur d’un journal algérois, député d’Alger, « Max Régis, le vaillant antisémite », venait d’être emprisonné. « Pendant ce temps-là, les Juifs et les anti-Français qui s’appellent Zola, Scheurer-Kestner, Reinach, Mathieu Dreyfus, Picquart et toute la tourbe, savourent les douceurs de leur scandaleuse impunité. »

Autre déconvenue qui mit en fureur le journal malouin, l’annulation par la Cour de Cassation de l’arrêt de Cour d’Assises qui avait condamné Zola. Le 5 avril, dans l’éditorial du Salut, cette décision, qualifiée « d’arrêt judaïque », fut durement commentée : « La semaine de la Passion a été une fois de plus une semaine de grande liesse pour les Juifs. » Les complices du peuple déicide, Zola, Picquart et autres dreyfusards allaient se précipiter « vers la synagogue pour y faire chanter un hymne de victoire par le grand rabbin ». Le vieil antijudaïsme théologique peut toujours servir à conforter la haine!

La « La question juive » fut au cœur des débats pendant la campagne électorale ; le Journal de Fougères, du 23 avril 1898, le souligne : « S’il est une question qui en ce moment passionne l’opinion publique […] c’est la question juive. Il faut que tout homme politique prenne parti pour ou contre les Juifs. »

Or, à Fougères, deux candidats étaient en lice, M. Bazillon, le maire, républicain progressiste, et M. Jénouvrier, libéral qui avait les préférences de la gazette car son opinion était connue : « […] énergiquement affirmée dans sa profession de foi, […] éloquemment développée dans ses conférences aux acclamations de ses auditeurs. La candidature de M. Jénouvrier est anti-juive ».

Quant à M. Bazillon, s’il estimait « l’affaire Dreyfus bien jugée », il n’avait tenu aucun propos antisémite sous les préaux d’écoles ce qui le disqualifiait aux yeux de ses adversaires. La semaine suivante, le 30 avril, les deux feuilles rivales de la sous-préfecture croisèrent le fer. Une nouvelle attaque contre « le prisonnier des Juifs cosmopolites » s’étale, sous forme d’un placard en gros caractères, dans le Journal de Fougères :

« Électeurs, l’avez-vous remarqué ? Jamais M. Bazillon n’a osé dire un mot contre ces Juifs cosmopolites qui nous ruinent et qui, à l’heure actuelle, veulent affamer la France par l’accaparement des blés étrangers.

C’est que M. Bazillon est le prisonnier des Juifs qui le soutiennent et qui combattent M. Jénouvrier, parce que M. Jénouvrier a publiquement dénoncé leur puissance et leurs méfaits.

Dans notre numéro du 23 avril, nous avons mis M. Bazillon en demeure de se prononcer sur la question juive. M. Bazillon n’a jamais voulu nous répondre ; il ne le pouvait pas. M. Bazillon a d’ailleurs déclaré, à des personnes prêtes à l’attester, qu’il ne s’associerait jamais à une campagne dirigée contre les Juifs. »

Pourtant, M. Bazillon, le même jour, dans La Chronique, rallie le courant antisémite : « Ce n’est pas seulement contre les Juifs qu’il faut partir en guerre, mais contre l’esprit juif qui n’est malheureusement pas le monopole des circoncis […]. Il faut que la France soit vraiment aux Français. »

Si Paris vaut bien une messe, la circonscription de Fougères valait bien un reniement. M. Bazillon sauva son siège de député ; il obtint 10 400 suffrages, son adversaire ne recueillant que 9 316 voix26. À Vitré, à Redon, à Rennes, des candidats furent aisément élus ou réélus qui avaient fait de l’antisémitisme leur principal argument de campagne.

À Rennes, Le Hérissé, élu dès le premier tour, radical, ancien boulangiste, promettait « d’agir contre ceux qui s’unissent aux Juifs ». Il dénonçait les Juifs accapareurs, responsables « de la cherté du pain » et ne voyait en Dreyfus que « le plus traître des leurs ». Il l’emporta aisément sur son adversaire, « anti-juif, républicain indépendant », Jules Ménard, l’auteur de Traîtres et pillards… Les électeurs antisémites rennais n’avaient eu que l’embarras du choix. Pendant ce temps, à Saint-Servan, le candidat Grousseau publiait sa profession de foi dans Le Salut du 3 mai : « Je ferai tous mes efforts pour dégager la France des étreintes dans lesquelles les francs-maçons et les Juifs veulent l’étouffer. »

Le même débat, pour ou contre les Juifs, domina les élections dans les autres départements bretons.

À Quimper, tel candidat réclamait « une République délivrée des liens de la juiverie et de la franc-maçonnerie internationales » ; à Concarneau, un « groupe de marins » dénonçait un adversaire « appuyé par le Juif Reinach27 ».

Ce « Juif Reinach » dont la fille sera dénoncée comme « sémite » par l’Heure bretonne, le 14 juin 1941, pour avoir osé « prendre la place d’un pur Celte » au conseil municipal de Fouesnant.

À Brest, l’abbé Gayraud, démocrate chrétien, ouvertement antisémite, fut élu dans la 3e circonscription. Il l’emporta contre un rival monarchiste pourfendeur de « l’agiotage juif ».

Six mois plus tard, le marquis de l’Estourbeillon, élu député du Morbihan et président de la toute nouvelle Union Régionaliste Bretonne, siégeait au bureau du grand meeting antisémite nantais organisé le 11 décembre 1898 par la ligue patriotique28.

L’antisémitisme, en cette fin de siècle, était devenu chose commune.

La fièvre des législatives retombée, l’attention se concentra sur l’opportunité d’une révision du procès Dreyfus.

Le 12 juillet 1898, Le Salut de Saint-Malo exposa une proposition radicale dans un éditorial : « Encore ! » L’auteur rendait compte d’une communication faite, à la Chambre, par le général Cavaignac, nouveau ministre de la Guerre, pour apporter des preuves « irréfutables » de la culpabilité de Dreyfus.

« L’ex-colonel Picquart » ayant rétorqué que ces nouveaux documents « ont tous les caractères de faux », l’éditorialiste s’emportait au « spectacle odieux d’une bande de Youtres persistant à jeter le soupçon sur les chefs de l’armée et à troubler la conscience publique ».

Pour sa part, il se déclarait prêt à relever le défi. Qu’on organise un nouveau procès à condition que, si la culpabilité de Dreyfus est avérée, ce dont il ne doutait pas, le « traître » soit fusillé.

Rien ne pouvait troubler la conscience du Salut. Le 2 septembre, quarante-huit heures après que le lieutenant-colonel Henry, ayant dû reconnaître qu’il était l’auteur du faux transmis à Cavaignac, se fût suicidé au Mont Valérien, le journal était toujours aussi déterminé : « Il faudra que les Dreyfusards trouvent autre chose. »

La presse antisémite locale resta, comme Le Salut, figée dans ses certitudes et les débats du procès de Rennes ne la firent pas changer d’avis. L’Avenir de Rennes, par contre, seul journal rennais favorable à Dreyfus pendant le second procès, l’était devenu au terme d’une évolution que l’on peut suivre à travers quelques articles répartis sur un peu plus d’une année.

Partagé entre la répugnance que lui inspiraient les violences antisémites et les sérieux doutes qu’il éprouvait quant à la possibilité que Dreyfus fût innocent, L’Avenir avait été très embarrassé par la lettre du professeur Andrade. À un moment où il était plus confortable de choisir son camp sans réserves, ses hésitations lui valurent un tir croisé de critiques des journaux parisiens.

L’Intransigeant et La libre parole de Drumont le traitèrent « d’organe de la juiverie », tandis que Le Siècle, dreyfusard, lui reprocha sa sympathie à l’égard des étudiants rennais et son adhésion à l’idée « qu’il devient impossible que Monsieur Andrade continue ses cours à la Faculté des Sciences29 ».

La rédaction de L’Avenir persista, cependant, à éviter toute attitude militante qu’elle jugeait prématurée. Elle continua à chercher sa vérité, concernant Dreyfus, tout en affirmant son rejet de l’antisémitisme.

Le 3 janvier 1899, dans sa chronique locale, le quotidien publia, à la première page, le texte que lui avait envoyé le « groupe d’action républicaine de la jeunesse rennaise ».

On y dénonçait l’antisémitisme en général avant de souligner l’absurdité que représentait l’existence d’un « comité antisémite nationaliste » « dans une ville où 12 habitants sur 70 000 sont israélites, dont 6 au moins ne sont pas commerçants ».

Douze ou, plus vraisemblablement, quelques dizaines, peu importe, cette partie de la jeunesse rennaise avait compris qu’il n’était nul besoin de la présence de Juifs pour que l’antisémitisme se déchaînât et prospérât.

Favorable à l’expression de ce point de vue, L’Avenir n’en devint pas pour autant dreyfusard. Le lendemain, 4 janvier, un article très neutre relatait la procédure en cours pour une éventuelle révision du procès : « Nous avons annoncé que la Chambre criminelle de la Cour de Cassation avait décidé de faire interroger Dreyfus par commission rogatoire […]. C’est exclusivement sur la question des prétendus aveux que l’ex-capitaine Dreyfus va être interrogé. »

Le 10 janvier, un article du Temps était reproduit in extenso, car « empreint d’un esprit si juste, exempt de tout parti pris ». Cet article renvoyait dos à dos les tenants de la culpabilité certaine et ceux de l’innocence, pour adopter une attitude plus réservée : « Il n’est plus certain aujourd’hui que Dreyfus soit coupable ; il n’est pas encore certain qu’il soit innocent. Des doutes sont nés sur sa culpabilité, assez forts pour que la révision de son procès apparaisse nécessaire. »

Le quotidien rennais choisissait ainsi de citer son confrère parisien pour exprimer sa nouvelle opinion. Un an plus tôt, le 19 janvier 1898, n’écrivait-il pas : Dreyfus a été jugé et condamné, « il n’y a donc pas à y revenir » ?

Désormais favorable à la révision, il poursuivit son évolution vers un dreyfusisme actif avec, parfois, un enthousiasme de néophyte : « Les journaux de la réaction nationaliste sont fort ennuyés. Aujourd’hui que le cher commandant Esterhazy ne représente plus l’idéal de l’honneur, ni les bandes hurlantes de Jules Guérin30, le peuple français ; aujourd’hui que le gouvernement, les Chambres, le pays applaudissent à la justice en marche, nos bons ‘‘ patriotes’’baissent tristement la tête31. »

Vision idyllique, en 1899, les nationalistes anti-dreyfusards étaient loin de représenter une minorité négligeable. C’est un titre sur cinq colonnes qui barre la première page le 5 juin : « La révision décidée à l’unanimité ». Il s’agit de l’unanimité des Chambres réunies de la Cour de Cassation qui a décidé de renvoyer Dreyfus devant le Conseil de Guerre de Rennes. L’Avenir s’en réjouit « parce que juif, protestant ou catholique, un homme ne peut pas être condamné sans connaître des faits dont on l’accuse ».

Suffisamment éloignée de Paris et réputée paisible, la ville de Rennes fut choisie comme siège du Conseil de Guerre qui allait devoir, dans le calme, du moins l’espérait-on, juger Dreyfus pour la seconde fois32.

À ce moment, l’irréductible division des Français sur l’Affaire s’exprime à travers les témoignages de deux quotidiens : L’Avenir de Rennes lorsqu’il salue « Le retour de Dreyfus », puis, le procès achevé, le second verdict connu, les réactions d’un nouveau titre dans la presse rennaise, promis à un bel avenir, L’Ouest-Éclair qui naît en août 1899.

Le lundi 3 juillet, L’Avenir publiait « Impression d’un témoin » décrivant l’arrivée de Dreyfus à la prison militaire, rue Saint-Hélier. « Pas un cri, pas une manifestation. La curiosité, le respect ou la sympathie nous tendaient tous vers lui ».

L’auteur songeait alors aux journaux anti-dreyfusards qui allaient « continuer les mensonges, les lâchetés, les infamies que leur politique imbécile exige », et concluait sur « le retour de l’innocent dans une ville calme et ensoleillée », avant de citer Zola : « La lumière est en marche. »

L’Ouest-Éclair, à travers les éditoriaux de son directeur, Emmanuel Desgrées du Lou, prend, à son tour, position33. Quelques jours avant que ne commence le procès qui se déroula du 7 août au 9 septembre, le nouveau quotidien lance, « aux patriotes », un appel à la raison : « Dans quelques jours, le capitaine Dreyfus, accusé du crime de haute trahison, comparaîtra de nouveau devant ses pairs et le Conseil de Guerre de Rennes rendra, sur les faits qui lui sont reprochés, un verdict que nous considérons, quant à nous et quel qu’il soit, comme définitif. »

Cet apparent recul empreint de sagesse par rapport à un événement qui, depuis cinq ans, déchaînait tant de passions, fit vite place à une argumentation qui situait ce nouvel organe de la presse régionale parmi les autres feuilles antidreyfusardes, antisémites et antimaçonniques. « La campagne organisée, il y a deux ans, en faveur du condamné de 1894 » est détestable, mais les patriotes doivent savoir se contenir face aux « amis de Dreyfus […] soutenus par le groupe ingénieux des intellectuels “abstracteurs de quintessence” […] et par l’ensemble des forces révolutionnaires et maçonniques du pays ».

Quelques semaines plus tard, le 12 septembre, Dreyfus une nouvelle fois condamné, un autre collaborateur du journal, Jean Delamothe, fit la même analyse : « Pour le moment, la France est divisée en deux camps : les bons citoyens qui s’inclinent devant la décision du Conseil de Guerre et les mauvais citoyens qui demeurent en état d’insurrection. »

On notera que l’accusation d’attitude insurrectionnelle portée contre les partisans de Dreyfus ne manquait pas de piquant un an après les violentes émeutes perpétrées par leurs adversaires antisémites.

Ayant dit son intention de respecter la décision du tribunal et celle-ci, en outre, le satisfaisant, Emmanuel Desgrées du Lou oppose « l’austère recueillement » des patriotes aux condamnables actions du « syndicat » des dreyfusards encouragé par le pouvoir politique, ce « ministère d’acquittement » qu’il accuse « d’illégitime intervention » visant à troubler « la sérénité d’esprit de sept officiers honorables ».

Et Dreyfus dans tout cela ? Dans son appel « aux patriotes », avant l’ouverture du procès, le directeur de L’Ouest-Éclair estimait que « le cas personnel de Dreyfus n’est en somme qu’un épisode ».

Il ne s’agissait pas de savoir si un homme avait été condamné à tort et s’il convenait de lui rendre sa dignité, il ne s’agissait pas de faire justice : « Ce qui domine tout ici, c’est la nécessité de mettre un terme aux menées scélérates de la coalition cosmopolite et de ruiner progressivement l’influence des financiers d’Israël et des francsmaçons, leurs compères. »

Pour Emmanuel Desgrées du Lou, que Dreyfus, à l’issue des débats, fût reconnu innocent ou déclaré coupable avait finalement peu d’importance : « quel que soit le résultat de l’affaire Dreyfus, nous avons le très ferme espoir que, de cette lutte libératrice contre la juiverie internationale et le cléricalisme maçonnique, nous sortirons un jour triomphants ».

Dans ce combat, le sort de l’accusé ne relevait que de l’anecdote et gênait les patriotes. Il était donc souhaitable que « le terrain de la bataille soit débarrassé de son encombrante personnalité ».

Rien d’original dans ces propos, un lecteur du Journal de Rennes, le 7 juin, aboutissait aux mêmes conclusions en décrivant la manifestation antisémite du samedi soir précédent, place de la Mairie :

« […] trois jeunes gens, se détachant de la foule, […] se sont dirigés vers les arcades34 où tout le monde les a suivis. Pendant dix minutes, ç’a été de la frénésie ; les cannes rythmaient sur les pavés ces mots qui ont dû émouvoir les oreilles sémites :

“Conspuez les Juifs !” […] On a entendu quelques cris de : “À bas Dreyfus !” parfaitement déplacés en cette occurrence. Dreyfus, en effet, n’est pas en question […]. S’il est traître, ce dont tous nous sommes convaincus, il sera condamné de nouveau […] C’est alors qu’on devra […] imposer silence à ceux qui auraient l’audace d’accuser encore nos généraux […]. Ce qu’il importe d’affirmer hautement, c’est que nous sommes las de ces Juifs qui conspirent notre perte ; las encore de tout ce qui favorise le sémitisme : la maçonnerie, le parlementarisme ! »

1L’antiparlementarisme excepté, les deux analyses convergent : « l’affaire » n’est pas celle de Dreyfus, elle est l’affaire de « la France juive » et maçonnique que les « bons citoyens » éclairés par Drumont, Jules Guérin et consorts, ont le devoir de libérer en exploitant l’opportunité que représente la condamnation d’un homme. Peu importe que cette condamnation soit justifiée ou inique si elle permet de faire triompher la cause.

Jean Delamothe, à l’issue du procès, adopte une attitude radicale : « Il faut à tout prix assainir nos organes politiques […]. Il faut pourchasser le dreyfusisme […]. Chassons une fois pour toutes ces vendeurs de trahison du Temple sacré de la Patrie ! […] C’est le DEVOIR35. »

Emmanuel Desgrées du Lou, le 11 septembre, commente les réactions au verdict de culpabilité « atténuée » rendu par le Conseil de Guerre. Il regrette que même les dreyfusistes modérés dont Le Temps, Le Matin, Le Figaro expriment l’opinion, critiquent la décision prise par les cinq juges et louangent immodérément, à son goût, les deux officiers, le colonel Jouaust, président du Conseil de Guerre, et le commandant Bréon qui ont voté l’acquittement.

Il évoque les appuis dont a bénéficié Dreyfus : « influences d’argent, influences de race, influences politiques et gouvernementales » ; puis il flétrit « la bande des cosmopolites et des sectaires » qui doutent de « l’intégrité de ces juges militaires », ajoutant que ceux-ci ont « recueilli l’admiration universelle ».

Affirmation démentie la semaine suivante par la publication d’une « revue de la presse » qui fait état de l’indignation suscitée à l’étranger par la sentence36.

Le directeur de L’Ouest-Éclair, cette fois mieux au fait de l’opinion mondiale, consacre un article, le 20 septembre, à « la grâce de Dreyfus » que le Président Loubet s’apprête à signer : « Dreyfus libre et soutenu, tout à la fois, par la solidarité juive et la sympathie de l’étranger pourra-t-il, un jour, établir son innocence ? […] Nous ne le croyons pas. » Pour L’Ouest-Éclair du 20 septembre 1899, comme pour le Salut de Saint-Malo du 12 juillet 1898, « il faudra que les dreyfusards trouvent autre chose ».

Après « l’affaire », le retour à un antisémitisme ordinaire

Les années qui précédèrent la Grande Guerre, les antisémites ne trouvèrent pas autre chose propre à enflammer leurs troupes ! Ils durent ronger leur frein en attendant l’occasion, ici ou là, qui leur permettrait de se montrer les dignes émules de Drumont.

Un professeur du collège de Fougères, à la rentrée des classes de septembre 1911, leur parut, enfin, incarner le péril juif. Monsieur Louis Stolzenberg, né à Varsovie, était l’époux de la directrice de l’École Primaire Supérieure de Fougères et titulaire, depuis 1909, d’une licence de sciences physiques qui lui valut sa nomination à un poste de professeur au collège37.

L’Ouest-Éclair, le 5 septembre 1911, relate un incident survenu lors d’une réunion du Conseil municipal de Fougères trois jours plus tôt :

« À propos d’un professeur – Sur le rapport de la commission scolaire, M. Haslé soulève le cas de M. Stolzenberg qui, de l’E. P. S., vient d’être nommé à un poste de professeur de premier ordre au collège, deux mois à peine après avoir obtenu sa licence.

– Je ne discute pas les capacités professionnelles de M. Stolzenberg, dit M. Haslé, mais ce professeur, qui ne parle pas encore parfaitement notre langue, aurait à faire ses preuves dans un poste de deuxième ordre avant de tenir un professorat aussi important que celui qu’on lui a confié.

S’il a été nommé, c’est parce qu’il est juif.

– M. Gourdin : Alors vous tenez absolument à voir un Catholique à ce poste ?

– M. Haslé : Non, mais un professeur qualifié, qu’il soit protestant, catholique ou libre penseur …

– M. Gourdin : Et vous croyez que c’est à cause de sa religion que M. Stolzenberg a été nommé ?

– M. Haslé : Oui, en grande partie. »

« À suivre… » se contentait de conclure Ouest-Éclair. Cette modération n’était pas de mise à la rédaction du Journal de Fougères. Elle réagit, certes, avec retard, le 23 septembre, mais consacre à l’affaire un très long article sous un titre sans équivoque : « Nouvelles locales – Au collège de Fougères, un professeur juif. »

L’argumentation en est très classique, associant d’emblée Juifs et francs-maçons :

« Depuis quelque temps déjà, il se dégageait de notre collège communal un relent de franc-maçonnerie […] qui inspirait la plus légitime méfiance aux catholiques familles de notre pays.
Par surcroît de malheur, on vient de nommer, comme professeur de physique et de chimie […] M. Stolzenberg qui porte un nom bien français, comme on le voit. »

Xénophobie et antisémitisme vont de pair et ce professeur fut d’abord attaqué en tant qu’étranger :

« C’est aussi un Juif de la Pologne allemande […] un Juif de Prusse à peine naturalisé, s’il l’est… » Que M. Stolzenberg fût né à Varsovie, dans la partie de la Pologne annexée à l’Empire russe, était de peu d’importance, un Juif ashkénaze, depuis 1870, ne pouvait être qu’allemand. Quant à sa nationalité française, elle n’avait pas davantage de valeur que ses titres universitaires « de fraîche date ».

L’information était inexacte, M. Stolzenberg avait acquis la nationalité française en 1906, il était licencié es sciences depuis deux ans ; peu importait car il s’agissait d’opposer cet étranger aux bons Français sur le thème de la France juive :

Confédération Française Générale du Travail.

« Que nos correspondants s’indignent des passe-droits que l’on fait aux Français en faveur des étrangers, nous le comprenons du reste ; mais qu’ils s’en étonnent, voilà ce que nous ne comprenons guère.

Ignorent-ils donc que les Juifs sont tout puissants chez nous ; que ce sont eux qui nous gouvernent et font nos lois ?

La loi du divorce, c’est le Juif Naquet qui la fit voter par le Parlement français. La loi de séparation fut l’œuvre du Juif Grünebraum né à Francfort en 1871 et dont Briand ne fut que le porte-parole.

C’est un Juif, M. Moysen Klein, dit Édouard Petit, qui dirige actuellement l’enseignement primaire et laïcise les petits Français. C’est un Juif qui est actuellement notre ministre des Finances.

Notre Conseil d’État est infecté de Juifs. La franc-maçonnerie française est sous la dépendance des Juifs ; les gens bien renseignés affirment même que la CFGT38 est subventionnée par les Juifs tout comme le journal de M. Jaurès.

La France est le pays où le Juif fleurit, aussi on en a mis partout et ils dominent tout. »


Mêmes propos, mêmes fantasmes que ceux déjà lus dans ce Journal de Fougères ou dans Le Salut, L’Éclaireur, Le Journal de Rennes… un quart de siècle auparavant.

Une fois achevée cette démonstration, il convenait de revenir à la situation locale :

« Il n’est donc pas étonnant qu’un Juif, surtout un Juif allemand [M. Stolzenberg n’est plus “Juif de la Pologne allemande” ni “Juif de Prusse à peine naturalisé”, il est “Juif allemand”, c’est plus simple] soit venu prendre, au collège de Fougères, la place d’un bon et vrai Français car il est de règle que les vaincus s’effacent devant leurs vainqueurs.

Nos correspondants sont unanimes pour dire que le Recteur d’Académie de Rennes et le Principal du collège de Fougères ont protesté contre la nomination de M. Stolzenberg. Nous voulons bien le croire mais ils ne devraient pas ignorer que notre ministre actuel de l’Instruction Publique, M. Steeg, est le fils d’un Prussien, qu’il doit tout naturellement protéger ses compatriotes d’origine…

La présence d’un Juif au collège de Fougères est-elle de nature à relever un peu cet agonisant établissement ? C’est peu vraisemblable ; nos familles ne se souciant pas de faire instruire leurs enfants par des circoncis. »

S’estimant calomnié par ces attaques, M. Stolzenberg demanda à l’inspecteur d’Académie qu’il intervienne auprès du préfet pour faire annuler la délibération du conseil municipal le concernant.

Le recteur d’Académie, consulté, conseilla la modération : « [M. Stolzenberg] n’a qu’à rester tranquille […] la meilleure réponse aux critiques, ce sera son enseignement. »

Le 23 octobre, sans qu’il soit possible de soupçonner une reculade du ministère de l’Instruction Publique devant la virulence des antisémites fougerais, la nomination de M. Stolzenberg était annulée, il « avait été nommé à cette chaire de 1er ordre par erreur. »

Un autre professeur, plus ancien et plus titré, était nommé à sa place et il devait se contenter d’une chaire de 2e ordre.

L’inspecteur d’Académie lui conseilla d’accepter ce poste et de rester au collège car, lui assurait-il, cette chaire ne tarderait pas à être élevée au 1er ordre ; le préjudice qu’il subissait serait donc de courte durée. Monsieur Stolzenberg suivit ce conseil et enseigna à Fougères jusqu’en 1913, date à laquelle, son épouse étant nommée directrice de l’École normale d’institutrices de Foix, il obtint un poste dans l’Ariège.

Pendant ces deux années les avis de son chef d’établissement et de l’inspecteur d’Académie, sur sa notice individuelle, sont curieusement opposés. Tandis que le principal du collège se plaint de son manque de maîtrise du français : « Il parle une langue incorrecte, avec un accent étranger prononcé ; aussi les classes sont-elles toujours pénibles à suivre », l’inspecteur d’Académie souligne ses efforts : « Progrès très sensibles ; une certaine chaleur d’élocution [qui fait presque] oublier son impuissance à manier habilement la langue française […] lui accorder quelque crédit […] volonté opiniâtre. »

À la rentrée scolaire de septembre 1913, il n’y avait plus de professeur juif au collège.

L’œuvre d’assimilation des Juifs à la société française, juridiquement achevée en 1846 par l’abrogation du serment more judaïco39, dernière dérogation au droit commun qui leur était encore imposée, avait pu donner aux Français juifs le sentiment qu’il s’agissait d’une évolution irréversible, décidée par l’État puis acceptée par l’ensemble de la population.

Quelques années suffirent, cependant, pour que se forgent de nouvelles représentations du Juif étranger à la communauté nationale, habile à conquérir les pouvoirs financier (la banque juive) et politique (la République enjuivée).

La guerre franco-allemande de 1870 fut, en France, la référence habituelle aux antisémites pour opposer les « bons Français patriotes » aux Juifs ; ce faisant ils passaient sous silence leur engagement militaire et le choix de l’exil fait par de nombreux Alsaciens et Lorrains juifs lorsqu’il leur fallut choisir entre l’Allemagne ou la France.


Les années qui suivirent la défaite militaire et la Commune furent dominées par le débat politique entre Républicains et Monarchistes. Si l’antisémitisme s’y développa, il fallut attendre l’instauration de la République et l’affrontement avec les « cléricaux », farouchement opposés à la laïcisation de l’État, pour que le Juif soit désigné comme l’ennemi de toutes les valeurs morales et religieuses : le Juif Naquet et la loi sur le divorce, le Juif Camille Sée et les lycées de filles, le Juif Hérold et l’enlèvement des crucifix des écoles de Paris. Les journaux monarchistes et catholiques de Rennes et Saint-Malo n’adoptent ce discours qu’à partir de 1886 mais, dès lors, s’affirment fervents adeptes de Drumont.

Après le paroxysme de l’affaire Dreyfus, où les antisémites croient voir la confirmation de leur théorie du Juif traître, s’infiltrant partout et bénéficiant d’appuis nombreux parmi les non Juifs (Zola et le « syndicat » des dreyfusards), les diatribes contre les Juifs ne font plus le quotidien des journaux. Pour autant, la fondation, par Charles Maurras, du quotidien L’Action française, en 1908, ou l’agitation autour d’un professeur de Fougères montrent que l’antisémitisme n’a rien perdu de sa hargne.

L’union sacrée, prônée par Maurice Barrès, lorsqu’éclata la Première guerre mondiale, englobait aussi les Juifs. Leur patriotisme, comme en 1870, démentit les accusations malveillantes ; parmi les 40 000 Juifs étrangers résidant en France, 10 000, soit la quasitotalité des hommes en âge de combattre, s’engagèrent dans la Légion étrangère.

Les familles françaises juives, comme toutes les autres, perdirent fils ou maris ; deux fils du Rabbin Korb, de Nantes, furent tués à la guerre. Mais l’union ne survécut pas au conflit, et l’antisémitisme biologique, « l’essentiel de l’héritage légué par la génération de 1890 aux mouvements d’extrême-droite du XXe siècle40 », ne tarda pas à primer, jusque dans une frange du mouvement nationaliste breton.

LES JUIFS EN BRETAGNE – ve-xxe siècles – Claude Toczé et Annie Lambert – Mémoire commune

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A suivre…

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NOTES
  • 1 Alfred Naquet (1834-1916), républicain, député du Vaucluse, à la fois homme politique et directeur de presse (La Démocratie du Midi) ; il avait, en 1879, déposé le projet de loi sur le rétablissement du divorce en France, projet voté en 1882 par les députés, et en 1884 par les sénateurs. Il fut un partisan actif du Général Boulanger.
  • 2 Hérold, préfet de la Seine, père de André-Ferdinand Hérold, ami de Henri Sée. (Cf. André Hélard, « Un universitaire à Rennes au temps de l’affaire Dreyfus : Lettres de Henri Sée à André-Ferdinand Hérold », Bulletin de la Société d’Archéologie d’Ille-et-Vilaine, t. XCIX, 1996-1997).
  • 3 Jean Guiffan, La Bretagne et l’affaire Dreyfus, Rennes, Éd. Terre de brume, 1999.
  • 4 ADIV, 10 B. I. art. 811.
  • 5 M. de Freycinet fut, de 1879 à 1892, plusieurs fois Président du Conseil. Il fut aussi ministre de la Guerre.
  • 6 M. Ménard, adepte de Drumont, cite, page 6 de Traîtres et pillards…, un extrait de La libre parole du 2 février 1895 : « Quand la foule, entassée sur la place Fontenoy, pour assister à la dégradation du traître Dreyfus, criait ‘‘À mort ! À mort !’’, ce n’était pas seulement un scélérat isolé qu’elle poursuivait de ses imprécations, c’était toute une race dont les innombrables méfaits lui revenaient à la mémoire. »
  • 7 Cf. infra, chapitre 7.
  • 8 René Cintré, « L’affaire Dreyfus à travers la presse fougeraise, 1894/1906 », Le pays de Fougères, n° 31 (1980) et n° 32 (1981), ADIV.
  • 9 Pierre Birnbaum, Le moment antisémite, un tour de France en 1898, Paris, Éd. Fayard, 1998.
  • 10 Les citations qui suivent sont extraites de l’étude d’André Hélard, « Un universitaire à Rennes au temps de l’affaire Dreyfus. Les lettres d’Henri Sée à André-Ferdinand Hérold », Bulletin de la Société d’Archéologie d’Ille-et-Vilaine, 1996, T. 49, ADIV.
  • 11 Pierre Birnbaum, Le moment antisémite… (plus particulièrement, les chapitres VI et VII consacrés à Nantes et à Brest, p. 264-280) et Jean Guiffan, La Bretagne et l’Affaire Dreyfus sont les références pour qui souhaite, aujourd’hui, connaître l’atmosphère des villes bretonnes au moment où se déroule, dans toute la France, ce « pogrom sans morts » que fut l’explosion antisémite de 1898.
  • 12 Le Temps du 31 août 1899, conversation avec « une dame de la bonne société rennaise », cité par Colette Cosnier, in Rennes pendant le procès Dreyfus, Rennes, Éd. Ouest-France, 1984, p. 23 et 24.
  • 13 ADIV, cote 11 T 252 (1898) – Fonds de la préfecture, faculté des Sciences.
  • 14 ADIV, cote 11 T. 252 (1898).
  • 15 P. Birnbaum, Le moment antisémite…, op. cit., p. 299.
  • 16 André Hélard, « Un universitaire à Rennes au temps de l’affaire Dreyfus… », art. cité.
  • 17 ADIV, L’Union malouine et dinannaise – 4 MI 47. Le récit détaillé des manifestations malouines figure dans Le moment antisémite, p. 290 et 291.
  • 18 ADIV, cote 11 T 252 (1898), rapport de gendarmerie.
  • 19 Pierre Birnbaum, Le moment antisémite, op. cit. et Jean Guiffan, La Bretagne et l’affaire Dreyfus, op. cit.
  • 20 Jean Guiffan, op. cit., p. 60. La liste complète se trouve aux Archives Municipales de Nantes, cote I.2-C29-D29 – « Police générale – manifestations antisémites ».
  • 21 P. Birnbaum, Le moment antisémite, op. cit., chap. VI.
  • 22 P. Birnbaum, Le moment antisémite, op. cit., p. 272.
  • 23 Ibid., p. 275.
  • 24 Ibid., p. 271.
  • 25 Ibid., p. 268.
  • 26 Ibid., p. 303-304.
  • 27 Ibid.
  • 28 Ibid., p. 277.
  • 29 L’Avenir de Rennes, 21 janvier 1898.
  • 30 Jules Guérin : agitateur antisémite parisien, adepte puis rival de Drumont, particulièrement violent. Il dirigea la « Ligue antisémitique de France » et fonda le journal L’Anti-juif. Il participa au meeting antisémite de décembre 1898 à Nantes.
  • 31 L’Avenir de Rennes, 13 mars 1899.
  • 32 Colette Cosnier, Rennes pendant le procès Dreyfus, Rennes, Éd. Ouest-France, 1984. Parmi la bibliographie citée dans cet ouvrage : Maurice Paléologue, Journal de l’affaire Dreyfus, Paris, Éd. Plon, 1955, Alfred Dreyfus, Cinq ans de ma vie, Paris, Éd. Maspero, 1982, Jean-Denis Bredin, L’Affaire, Paris, Éd. Juliard, 1983.
  • 33 ADIV, collection microfilmée de L’Ouest-Éclair, 4 MI 74 (R1-1899).
  • 34 Les arcades du théâtre sous lesquelles se trouvait le magasin de l’opticien Sexer.
  • 35 « L’attitude des Français en cette affaire », L’Ouest-Éclair, 12 septembre 1899.
  • 36 Marc Knobel, « La condamnation de Dreyfus à Rennes et l’opinion mondiale », Annales de Bretagne, t. 92, 1985, p. 419-424, ADIV.
  • 37 ADIV, 10T289 – Fonds du Rectorat – Dossiers des professeurs.
  • 38 Confédération Française Générale du Travail.
  • 39 Coutume judiciaire qui exigeait que, lors d’un procès, les témoins juifs prêtent serment, non dans le prétoire, mais dans la synagogue. Cette tradition n’était plus respectée, au XIXe siècle, que par quelques tribunaux alsaciens ; les Juifs y voyaient cependant la survivance d’une attitude discriminatoire.
  • 40 Zeev Sternhell, « L’Allemagne nazie et le génocide juif », colloque de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Éd. Gallimard-Le Seuil, 1985.

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