Adin Steinsaltz, le célèbre traducteur du Talmud, est une des personnalité les plus marquante de sa génération..

Qu’est-ce qu’être juif ? Quel est le lien qui unit les Juifs ? Sont-ils une nation ou une religion ? Comment le judaïsme influence-t-il notre pensée ?

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XIII – L’homme a été créé un

La Haggadah ne traite pas de problèmes législatifs (voir la Halakha) mais de sujets plus généraux, y compris scientifiques et spirituels. ‟L’homme a été créé un” est une notion fondamentale du judaïsme — elle ne lui est pas pour autant spécifique. Quelle est la valeur de cette affirmation demande le Talmud ? Tout d’abord, elle vise à combattre l’affirmation des hérétiques selon laquelle il y a plusieurs maîtres au ciel.

La désignation ‟hérétique” fait généralement référence non pas aux premiers chrétiens mais à différentes sectes, à commencer par les gnostiques qui envisageaient une dichotomie entre le Bien et le Mal. Selon le judaïsme, chaque homme a des chances plus ou moins égales ; il refuse le déterminisme. Cette attitude vise non seulement à empêcher une fracture fondamentale du genre humain (Je descends de l’ancêtre juste / Tu descends de l’ancêtre mauvais), elle empêche une certaine paresse, la paresse de l’héritier.


Le juste doit prendre garde à rester juste car il peut chuter à tout moment. Quant au mauvais, il a la possibilité s’il le veut de sortir du mauvais chemin et ne peut justifier ses mauvaises actions par un quelconque déterminisme.

Selon le Talmud, aucun homme ne peut prétendre être de meilleure origine qu’un autre, une déclaration qui vise à ne pas alimenter les disputes entre familles. Nous sommes un car nous avons un ancêtre commun — la souche unique. Une telle approche rabaisse la superbe de ceux qui sont en haut de l’échelle et donne quelque espoir à ceux qui sont en bas. Elle est susceptible de favoriser malgré tout l’empathie. Dans le cas qui nous occupe, tous les commentaires vont dans le même sens.

Le Talmud nous dit que chaque homme contient une parcelle d’Adam, l’homme originel. L’homme est un et pourtant il est unique, irremplaçable donc. Les êtres humains diffèrent par le physique et l’esprit. Ils sont égaux mais dissemblables, deux données qui ne s’annulent pas et dont il faut envisager toutes les implications politiques et sociologiques. Par ailleurs, si l’humanité provient d’une même souche, toutes les différences qui caractérisent les races et les groupes éthiques ne sont que des épiphénomènes dus à des facteurs externes.

Les Sages ont donc abordé selon la tradition talmudique les problèmes qui se présentaient. Ils les ont abordés avec réalisme et pragmatisme. Le Talmud reconnaît que l’être humain est changeant. Ainsi, par exemple, on ne peut déshériter un fils mauvais au profit d’un fils bon car on ne peut prévoir ce que seront leurs descendances.

XIV – Péché et expiation

Le concept de culpabilité est central et Yom Kippour est probablement le jour du calendrier juif qui appelle la plus profonde réflexion. La société moderne s’efforce de nous débarrasser de ce concept, par tous les moyens et à tous les niveaux. Si tout est permis, il n’y a plus de péché ; et s’il n’y a plus de divinité, il n’y a plus rien à transgresser. ‟Pour vivre libres, oubliez Dieu, le péché et la contrition” nous souffle le monde moderne. Pourtant, ce monde n’est permissif qu’en apparence. Dieu a été chassé du trône mais la nature de l’homme fait que ce trône ne peut rester vacant.

Les substituts divins ne manquent pas. Parmi les plus imposants, l’Internationale communiste mais aussi de multiples autres ‟religions” encouragées par la société de consommation, avec leurs divinités souvent particulièrement exigeantes.


A l’origine de notre monde permissif, la vision humaniste qui a mis l’homme à la place de Dieu. L’homme est l’un des dieux du monde présent : son bonheur personnel, ses doutes, l’accomplissement de ses désirs déterminent ses idéaux, ses lois et ses modèles de vie sociale. Brave petit homme dangereusement naïf qui s’imagine que son libre-arbitre peut gentiment cohabiter avec celui de millions et de millions d’hommes qui tous adorent pareillement leur libre-arbitre. Brave petit homme dangereusement naïf qui s’imagine qu’il peut ainsi vivre en paix avec lui-même alors que tant de contradictions l’habitent. Il ignore qu’il est pris entre l’ordre (le monde du Tikoun / Réparation) et le désordre (le monde du Tohou / Chaos), entre la création et la destruction.

On se met à vénérer l’homme nouveau, brave et raisonnable, on adore un idéal d’humanité (la part divine dont chaque homme est porteur), mais cet homme finit par sombrer dans la vulgarité et engendre un idéal de super-homme avant que tout ne s’effondre dans un magma toujours plus épais. Le pouvoir revient à manipuler les autres, l’argent n’est plus un moyen mais une fin, le meurtre devient un simple plaisir sadique, un acte rituel de destruction. C’est le retour aux dieux anciens. Le déclin de la culture occidentale réintroduit dans le circuit Ashtoreth, Baal et les dieux de Canaan pour ne citer qu’eux.

Sachez que ces anciens dieux que notre société réveille ne sont pas miséricordieux. Ashtoreth et Mammon ne connaissent ni le pardon ni la pitié. Qu’est-ce que le pardon, tant sous son aspect religieux que simplement humain ? Le concept de pardon suppose que bien qu’il soit impossible d’effacer le passé, on détient un certain pouvoir sur lui. Le pardon part de l’hypothèse (inconsciente) selon laquelle une Présence règne sur l’espace et le temps. Il suppose une relation entre l’homme et l’absolu — Dieu.

Lorsque l’homme demande le pardon, il en appelle à cette étincelle qui le fait exister par-delà le monde visible. Le jour du Yom Kippour, les hommes sont appelés à se pardonner les uns les autres et par cette expression de la piété, ils expriment leur désir de Lui ressembler.

XV – L’éducation à la prière

Qu’est-ce que la prière ? La prière peut être pratiquée de manière mécanique, comme une simple gymnastique. Il ne s’agit pas de minimiser la valeur de cette façon de prier mais elle ne peut se suffire à elle-même. Il y a la kavanah (l’intention) de la prière, soit comprendre ce qui est écrit dans les livres de prières. Les explications données sous des angles variés (dont la numérologie) sont importantes mais restent cependant extérieures à l’éducation à la prière. La kavanah ne peut se limiter à une analyse de texte.

Prier, c’est se trouver face à Dieu, loin de toute considération technique textuelle, d’habileté, d’esthétisme. Il ne peut y avoir vraiment de prière si on n’éprouve pas une présence. Autrement dit, il ne peut y avoir de prière si on s’adresse à un mur. Quand je prie, je parle avec quelqu’un, quelqu’un dont l’existence s’impose à moi. Lorsque l’homme prie, il se place explicitement devant quelqu’un.



L’éducation à la prière soulève la question de savoir quel est le degré de conscience qu’a celui qui prie de la présence de Dieu, de la capacité qu’a l’intéressé de transmettre à d’autres cette conscience. Par ailleurs, n’oublions pas que dans presque toutes les prières, on trouve aussi des requêtes à côté des doxologies et des affirmations.

On ne peut comprendre l’acte de prier sans comprendre qu’il s’agit aussi de demander que quelque chose se produise, quelque chose qui implique que les lois ordinaires n’aient plus cours. De ce fait, l’éducation ne peut se limiter à un domaine d’action précis ou à une mitzvah particulière. L’éducation à la prière s’inscrit dans un mode d’éducation plus général, soit un effort pédagogique dans le sens de la foi. Il faut partir de présupposés fondamentaux avant de s’attacher aux détails qui, laissés à eux-mêmes, vident la prière de son contenu.

La crise de la prière s’inscrit dans une crise théologique plus générale. Comment prier si on pousse de côté toute théologie et toute définition métaphysique ? On tend toujours plus à suppléer au manque de foi par un rapport au texte préalablement vidé de son contenu. Il est oiseux de se demander si telle façon de prier est démodée. La cause profonde du malaise qu’éprouvent  les gens envers le siddour (livre de prières) tient aux difficultés qu’ils rencontrent vis-à-vis de la foi et de la théologie. Sans structure d’ensemble, les détails ne valent pas grand chose et ne peuvent qu’encourager des comportements ineptes.

L’éducation à la prière est l’un des éléments essentiels de l’éducation à la foi. Et l’éducation à la foi par la prière suppose l’éducation à un certain genre de foi, puisque la prière a un contenu spécifique. L’une des composantes spécifiques de cette foi, c’est la relation personnelle qui s’établit entre celui qui entend et celui qui parle. Celui qui prie doit être convaincu qu’il s’adresse à Dieu — et non à un mur —, qu’Il l’entend et que d’une certaine manière Il lui répond.

Redisons-le, on ne peut enseigner la prière que dans le cadre d’une éducation à la foi. On ne peut prononcer certains mots avec sérieux que lorsqu’on a la foi, sous peine de se comporter comme un perroquet. La prière est une superstructure placée au-dessus de la structure générale de la foi, elle ne saurait en aucun cas être une fin en soi. Coupée de la foi, la prière n’est que vacuité.

XVI – Le Cantique des cantiques


Le Cantiques des cantiques est constitué d’une série d’emboîtements qui appartiennent à des mondes séparés qui néanmoins se soutiennent les uns les autres, tant et si bien qu’aucun de ces emboîtements ne tiendrait sans l’appui de tous les autres.

L’amour céleste et l’amour terrestre se portent et se glorifient mutuellement. L’amour terrestre laissé à lui-même n’est qu’une expression biologique. Mais lorsque ces deux amours se portent l’un l’autre, lorsque la sensualité investit la spiritualité et inversement, il y a cantique.

Le Cantique des cantiques agit comme un chant général. Il peut être éprouvé tant au niveau individuel que collectif. Son sens parfaitement général permet à tous ceux qui l’écoutent ou le lisent d’y insérer leur propre histoire et de la prolonger. Le Cantique des cantiques est un livre parfaitement ouvert : il n’a ni début ni fin. Les prémices de la relation amoureuse en sont absentes, un manque qui n’est pas accidentel et qui amène une certitude : les amants ont été conçus l’un pour l’autre, ils sont indéfectiblement liés l’un à l’autre.

Cette absence de début et de fin place le poème dans un présent éternel, dans une perpétuelle actualité. Cet éternel présent ne fige pourtant pas le poème dans une situation unique.

Le système des relations ne cesse de se repositionner dans une suite de séparations et de retrouvailles. Le Cantique des cantiques est un chant de danse, une danse complexe. Et je passe sur l’analyse de ses mouvements. Le cadre de ce poème est à la fois réel et imaginaire. Tous les éléments, bien réels, se font éléments d’un monde onirique. Par ailleurs, ils semblent n’avoir été disposés ainsi que pour servir de décor à cette danse, la danse de deux amants, seule réalité. Et ce décor évolue avec la danse et multiplie ses significations.

Dans ce poème kaléidoscopique, l’amant représente aussi le Divin ; et la bien-aimée représente aussi la forme terrestre de la Shekhinat — Knesset Israël. En dépit de tous les aléas, l’amour de l’un pour l’autre est indéfectible.


Fin

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